En 1863, lorsque je partais pour ce voyage, il y avait plusieurs années
que tout commerce régulier était interrompu entre le Diombokho, le
Kaarta et nos établissements de Médine et Bakel.
Aujourd’hui ce débouché à notre commerce est ouvert.
Lorsque je partais, on ignorait la position d’El Hadj, de ses fils,
leurs forces, leurs ressources, l’histoire même de la conquête du Ségou
et du Macina, si intéressante pour guider la politique coloniale dans
les relations que tôt ou tard elle doit établir avec ces pays riverains
du Niger.
Aujourd’hui nous savons qu’El Hadj est mort, que son fils Ahmadou pourra
résister longtemps encore à la révolte du pays contre lequel il lutte,
mais que s’il maintient sa position, ses forces diminuent, que ses
Talibés se lassent et que ses recrutements sont de plus en plus
difficiles ; que par conséquent il n’est pas probable qu’il parvienne
jamais à établir une autorité régulière dans son vaste territoire.
Aussi, quoiqu’Ahmadou ait montré beaucoup de bonne volonté à l’égard de
l’établissement de relations commerciales avec nos comptoirs, quoiqu’il
ait envoyé un de ses Talibés saluer le gouverneur, je pense qu’on ne
saurait en ce moment attendre de ces pays éloignés d’autre commerce que
celui de l’or du Bouré, qui remonte à Nioro par la voie de Kita, et de
là vient à nos comptoirs, et de temps à autre, l’arrivée d’une caravane
apportant directement de Ségou un peu d’or.
Le résultat le plus efficace de mon voyage sera certainement de
permettre aux nombreux Diulas qui peuplent le Diafounou, le Guidimakha,
le Diombokho, le Kaniarémé et en général tout le Kaarta, de venir
s’approvisionner de marchandises dans nos comptoirs, d’aller, à la
faveur de périodes de calme, les vendre à Ségou et d’en rapporter de
l’or et des esclaves. Ces derniers, non dépaysés, se marieront,
prospéreront dans ces provinces, y augmenteront la production, c’est-à-
dire les richesses, et par conséquent le commerce.
Quant à nos résultats géographiques, ils sont consignés dans la carte
annexée à cette relation, et un seul coup d’œil sur cette carte mise en
regard de celles qui existaient avant mon voyage, suffira pour les faire
apprécier.
Si la France veut intervenir d’une manière efficace dans la politique du
Soudan, il n’y a, suivant moi, qu’un moyen sérieux, c’est de remonter le
Niger avec des bâtiments, soit qu’on parvienne à leur faire franchir le
rapide de Boussa, soit qu’on les construise au-dessus de ce barrage.
Ma conviction est que l’opération est possible.
Une fois rendu dans le haut Niger, avec la force matérielle de chaloupes
à vapeur armées de canons, il sera facile de s’y emparer promptement
d’une influence considérable et d’amener la pacification générale du
pays en dictant des conditions au parti que l’on soutiendra.
Une telle expédition ne serait pas très-coûteuse : elle ne demanderait
qu’une bonne organisation et 2 ou 300000 francs d’argent pour faire des
cadeaux, et si elle réussissait on pourrait assurer que la civilisation
aurait fait un grand pas en Afrique ; car, comme l’a dit le docteur
Barth avant moi :
« Je pense que le seul moyen d’implanter la civilisation en Afrique
serait l’établissement de centres coloniaux sur les principaux fleuves,
afin que de ces points il se produisît un rayonnement salutaire et un
courant civilisateur qui ne tarderait pas à les joindre l’un à
l’autre. »
Je n’ajouterai qu’un seul mot.
La plupart des maux de l’Afrique viennent de l’islamisme. Ni dans nos
colonies actuelles, ni dans celles qu’on fondera plus tard, même quand
il se présente sous les dehors les plus séduisants, comme cela arrive
quelquefois au Sénégal, jamais, dans aucune circonstance, on ne doit
l’encourager.
Le combattre ouvertement serait peut-être un mal, l’encourager en est un
plus grand. — A mes yeux, c’est un crime par complicité.