Le jeudi 12 avril, au moment où je me disposais à aller chez lui, et
qu’une armée de captifs, sous le commandement de Matinenbo (chef des
sofas de Ségou) partait, je reçus la visite d’un Maure, Cheich Ould Abd
Daïm de Akraïjit[237]. Il nous dit d’abord qu’il venait de Saint-Louis
et qu’il avait vu le gouverneur, puis finalement il demanda à me parler
en secret et m’apprit qu’il m’apportait des lettres du commandant de
Bakel. Je l’envoyai aussitôt les chercher ! Il me présenta le soir un
volumineux paquet de chiffons d’où il tira une toute petite lettre sur
une demi-feuille de papier. Je l’ouvris en tremblant d’émotion, et quel
fut mon désappointement ! Voici cette lettre :
_Le commandant de Bakel aux pauvres prisonniers de Ségou._
Bakel, 10 décembre 1865.
« Salut et bonne santé. Donnez au moins de vos nouvelles au porteur. —
Une belle récompense l’attend. — Nous sommes forcés de vous croire
morts. — Pas de lettre depuis quatorze mois !
« Pensez à vos amis, à vos parents, à la France, que diable ! et
revenez-nous, puis, vive l’Empereur !
« Votre vieux camarade,
« J. ANDRÉ.
« A MM. Mage et Quintin. »
Ainsi j’aurais pu, au lieu de cette lettre étrange, recevoir des
nouvelles de quatre mois ; et rien, pas la moindre nouvelle, même pas
celle du changement de gouverneur, pas le plus petit mot nous
intéressant. Il n’y a qu’une excuse à une telle lettre, c’est qu’André,
comme tous nos camarades, nous croyait morts ainsi qu’il le disait,
qu’il écrivait par acquit de conscience, que plusieurs lettres déjà
envoyées de la même manière n’avaient pas eu de réponse, et qu’il
pensait que celle-ci ne nous parviendrait pas plus que les autres.
Mais alors il fallait être logique et ne pas écrire du tout, ou,
écrivant, il fallait écrire longuement.
Pour m’apporter cette lettre, ce Maure était venu avec une caravane de
sel de Tichit, qui avait été arrêtée par les Bambaras derrière Guigué.
Alors, la nuit, il était parti avec un de ses amis, et en deux jours et
demi était arrivé à Yamina. Pour une pareille lettre, il avait risqué sa
vie ! Je lui dis d’aller la remettre à Ahmadou, car il craignait que ce
monarque ne fût pas satisfait et il voulait garder un secret impossible
à garder. Il annonçait d’ailleurs l’intention de repartir dans trois
jours pour porter une réponse, et dans la situation d’esprit où je me
trouvais, par suite des retards continuels d’Ahmadou, je fus un instant
tenté de m’échapper, avec lui pour guide ; mais je ne tardai pas à
abandonner ce projet et je préparai à tout hasard mes lettres, afin de
pouvoir me faire devancer au Sénégal et en France par la nouvelle de mon
arrivée, s’il parvenait à partir avant moi.
Je lui donnai une tamba sembé, seule marchandise dont je pusse disposer,
et il s’en contenta.
Dès cette époque, je commençai à craindre, malgré les assurances
journalières que je recevais du contraire, de ne partir qu’après la fête
de la Tabaski. Quand je le disais, Samba N’diaye me répondait que
j’étais fou ; mais cependant rien n’était plus vrai, et les faits se
suivirent sans modifier notre situation. Ceux qui se montraient les plus
indépendants, comme le vieux schérif, venaient quelquefois me faire
leurs doléances : « A ta place, je dirais à Ahmadou : Je pars, coupe-moi
le cou si tu veux. — J’ai été à Stamboul, à Tunis, à Tripoli, à
Marseille, à Gibraltar, me disait ce schérif, qui avait fait trois fois
le pèlerinage de la Mecque par bateau à vapeur, et je n’ai rien vu de
semblable dans aucun pays. » — « Moi non plus, » répliquais-je. Mais, si
j’avais l’air de vouloir sérieusement me fâcher avec Ahmadou, il était
le premier à m’exciter à la patience.
En attendant, on comptait toujours de temps à autre les cent Talibés et
les cent Sofas, et toujours quelques-uns manquaient. Alors on les
envoyait chercher, et le temps se passait ainsi.