Du reste, depuis quelque temps, tout semblait tourner à bien pour
Ahmadou.
Dans les derniers jours de décembre, ses razzias avaient été très-
heureuses : une seule dirigée sur les environs de Sansandig un jour de
marché, avait ramené vingt femmes, dix bœufs et quatre chameaux. Quatre
jeunes gens partis d’un autre côté avaient pris deux femmes aux environs
de Fatigné en tuant l’homme qui les accompagnait, et dont ils
rapportaient le fusil ; d’autres s’étaient emparés aux environs de
Sansandig, les uns de deux femmes, les autres de trente-sept chèvres, et
l’audace des Talibés croissait en raison de ces succès.
Dans les premiers jours de janvier, un autre _bamé_ (razzia) ramena des
environs de Holocouna quelques bœufs et des captifs, et les Talibés
racontèrent la fable suivante qui trouva des crédules. Les gens du
village les voyant passer, disaient-ils, étaient montés sur leurs
murailles et avaient crié : « Nous ne sommes plus ici pour Ahmadou, nous
sommes pour Tidiani (neveu d’El Hadj) ; c’est à lui que nous portons le
tribut à Jenné, parce qu’Ahmadou tue tout le monde ! » A quoi les
Talibés avaient répondu : « Mais vous savez bien que Tidiani est là pour
Ahmadou. — _Ntchié_ (c’est faux), avaient dit les Bambaras, c’est
Tidiani qui est plus qu’Ahmadou. »
Cette histoire courait le village, et son but était trop clair pour
qu’il soit nécessaire de l’expliquer.
De même on faisait courir les bruits les plus exagérés de querelles
entre Mari et ses chefs de captifs. On disait que ceux qu’il avait
envoyés à Sansandig avaient refusé de revenir le trouver. Ce qui pouvait
bien être vrai ; mais, partant de là, on racontait qu’ils avaient coupé
le cou de l’envoyé de Mari, que ce dernier avait envoyé Bofofana, son
chef de tous les captifs, et qu’on n’avait pas voulu lui ouvrir les
portes de la ville ; une autre version disait qu’alors ils avaient tous
décidé ensemble de retourner vers Mari et de lui couper le cou, puis de
tirer au sort à qui serait roi[234].
Ce qu’il y a de certain, c’est que les Bambaras se tenaient tranquilles
et qu’on en profitait pour faire des _bamé_.
Le 7 janvier, une bande avait trouvé sur les bords du fleuve, à Kragno,
une pirogue qui venait de quitter Sansandig et l’avait surprise : on
avait pris cinq femmes, dix-huit bafals de sel, mais l’homme qui se
trouvait dans la pirogue s’était échappé, et Ahmadou, l’apprenant,
disait : « J’aurais donné tout le reste pour avoir cet homme et lui
couper la tête. »
En revanche, un autre _bamé_ qui avait d’abord fait un butin très-
considérable dans le Baninko, venait d’être chassé à son retour par les
Bambaras embusqués sur sa route.
En somme, bien qu’avec des chances diverses, l’avantage était pour les
Talibés, et vers le milieu de janvier ils ne craignaient pas de
s’avancer vers l’Est dans leurs razzias, sur le chemin de Sarrau à
Diaparabé, où ils enlevaient presque toujours quelques captives.
Les femmes qu’on prenait dans ces occasions, soit qu’elles en reçussent
l’ordre, soit pour se concilier les bonnes grâces de leurs nouveaux
maîtres, donnaient toutes les nouvelles excellentes de Tidiani, qu’on
représentait comme à peu près maître du Macina, ou du moins s’y
maintenant à la tête de forces considérables, dans la partie située
entre le Niger et le Bakhoy ; mais malheureusement jamais deux récits ne
se ressemblaient, et il commençait à n’être plus question d’El Hadj et
de ses fils.