Ces nouvelles nous arrivaient toujours plus ou moins défigurées, mais
telle était à peu près la situation le 12 novembre quand le tabala
battit.
J’envoyai aux renseignements. Ahmadou était sorti et se tenait sous les
arbres de son père. On disait qu’une femme arrivait de chez Mari,
affirmant qu’elle était partie au moment où il réunissait son armée pour
envahir le pays : il venait sur la demande de quelques-uns des villages
d’Ahmadou, qui lui avaient écrit que toute l’armée d’Ahmadou avait été
_finie_ (gassi) au siége de Sansandig.
Le plan de combat était que le fils aîné de Mari qui occupait le village
fortifié de Kenié Kouloumba, tombât sur Nagassola, tandis que l’armée
envoyée à Sansandig, qu’on avait rappelée, attaquerait Koghé, et pendant
ce temps tous les Bambaras se révolteraient.
Ahmadou décida immédiatement qu’il enverrait une armée près de Dougassou
et une à Koghé, et, séance tenante, il fit rappeler tous les Talibés qui
erraient dans le pays.
Mais à partir de ce moment commença entre lui et les Talibés une lutte
journalière. Les Talibés ne voulaient pas sortir et ne sortaient pas.
Ahmadou passait ses journées à palabrer sous les arbres, mais gagnait
peu et cela le mettait de très-mauvaise humeur. J’allai plusieurs fois
le voir, et je demandai à lui parler pour notre départ, mais chaque fois
il prétextait les occupations pressantes que lui causait l’armée, et je
fus remis de jour en jour.
Pendant ce temps, de tous côtés on me disait que j’allais partir ;
j’appris même que plusieurs personnes assez haut placées, et entre
autres Tierno Alassane, demandaient à partir avec moi comme envoyés
d’Ahmadou.
Ce qui semblait le plus vrai au milieu de toutes les nouvelles
impossibles qu’on faisait circuler, c’est qu’Ahmadou craignait un coup
de main des Bambaras, et qu’il voulait se mettre en mesure pour ne pas
se laisser surprendre.
Aussi chaque fois que j’allais lui demander si je ne partirais pas
bientôt, il me répondait : « Je n’ai pas encore de nouvelles sûres du
pays, je te ferai appeler quand j’en aurai. »
Mais je ne me rebutais pas, et au risque de l’importuner, je revenais à
la charge.
Il n’y avait pas jusqu’à Samba N’diaye que ne se berçât par moments de
l’espoir de venir avec nous à Saint-Louis. Un ami d’Ahmadou, un Talibé,
nommé Saadou, Fouta Diallonké, remarquable par sa beauté, vint le voir
et s’inquiéter de sa maladie ; Samba vit aussitôt là l’intention
d’Ahmadou de savoir s’il pourrait bientôt nous accompagner.
En attendant, nous ne partions pas ; chaque jour j’allais importuner et
presser le roi, mais je ne gagnais rien. On faisait courir la nouvelle
que Tidiani était à Jenné, mais à ce moment tout cela m’importait peu,
d’autant que je n’y croyais pas.
D’un autre côté, le petit nombre de combattants qui étaient sortis et
qui campaient à Marcadougouba demandaient à rentrer. Ahmadou leur fit
répondre d’aller à Koghé, mais ils refusèrent, disant qu’ils y
mourraient de faim, et les gens de Koghé envoyèrent dire à Ahmadou
qu’ils ne les recevraient pas parce qu’ils n’avaient pas eux-mêmes de
quoi manger.