Enfin, le 9 au soir, à la faveur d’une petite pluie, à 8 heures et
demie, Sibila Mahmary sortait lui-même avec son armée de Bambaras. Mais
ayant mal pris ses dispositions, ou bien, ayant été vu avant d’être en
mesure de fuir, il passait à travers le camp des Sofas, et j’étais
réveillé par une fusillade épouvantable. On criait que les Bambaras
attaquaient. Je m’armai et me rendis sur-le-champ à la case d’Ahmadou ;
il en était sorti et se tenait dehors devant un feu, entouré de ses
fidèles et de ses Sofas ; Sibila Mahmary était pris. D’instants en
instants, on emmenait au supplice de nombreux prisonniers. Quant à
Sibila Mahmary, il était entièrement nu ; on l’avait conduit devant
Ahmadou, on l’avait fait asseoir par terre ; un de ses poignets avait
été cassé par une balle et il avait des coups de sabre à la tête.
Ahmadou, et avec lui toute sa bande, avaient peine à contenir leur
joie ; le griot de Coro Mama et ses fils surtout étaient effrayants.
Mahmary était un vieillard : il était blessé, prisonnier de guerre, et
il était bafoué, insulté. Non-seulement on le raillait sur sa puissance,
mais on ne craignait pas de lui adresser des plaisanteries sur une
infirmité que sa nudité complète permettait d’apercevoir. C’était
tellement violent que Mahmary, jusqu’alors impassible, en dépit des
souffrances qu’on lui faisait endurer (en remuant son bras cassé avec la
corde qui le tenait attaché à l’autre), répondit : _Morrr !_ Expression
qui a une énergie indescriptible, et que le mot : Honte à tous, ne
traduirait qu’imparfaitement. Plus de cinquante prisonniers furent
exécutés de la main d’Arsec pendant cette nuit, on ne les interrogeait
plus et Ahmadou disait : _Rokam to Arseki_ (Donne-le à Arsec), et il
n’ajoutait même plus sa plaisanterie habituelle : Qu’il leur donne à
boire. Parmi ces malheureux il y avait trois Maures.
Quant à Sibila, il fut gardé pendant toute cette longue nuit, que je
passai debout près d’Ahmadou, dans l’atroce position que j’ai décrite
plus haut, et ce ne fut qu’au jour qu’on termina son supplice, bien
léger du reste à côté de celui qu’on avait infligé à Coro Mama lors de
la révolte de la ville. Une fois la tête tranchée, son corps fut haché
de coups de sabre.