C’étaient deux jeunes gens, neveux de ce Coro Mama qui avait été
supplicié d’une façon si cruelle lors de la révolte de Sansandig. Leurs
physionomies étaient remarquablement ouvertes et intelligentes, surtout
celle du plus jeune ; ils vinrent l’un et l’autre me voir, et, par la
suite, j’eus d’excellents rapports avec eux. Je leur fis de nouveau
raconter l’histoire de la mort de leur parent et j’eus par eux bien des
détails sur la ville de Sansandig.
S’il faut en croire leur récit, cette ville serait bien ancienne et
aurait été fondée par un Couma[213] nommé Alpha Seïni, qui demanda le
terrain au roi du Sanama Dougou, nommé de Massa-Sibila, et dont la
résidence était à Sibila. Alpha Seïni lui paya en or son terrain et lui
donna le cheval blanc qu’il montait. Le fils du fondateur, nommé Alpha
Mahmadou, construisit la première mosquée et le commandement resta dans
la famille jusqu’au troisième avant-dernier chef qui fut un Cissey.
Le chef de Sansandig touchait un impôt de 5 cauris sur chaque personne
venant vendre quelque chose au marché de la ville. De plus il recevait
des cadeaux de toutes les caravanes ; par chaque pierre de sel, entrant
dans la ville par eau[214], il avait une somme de 200 cauris, et par
chaque charge de chameau en tabac 3000. Ces charges se vendaient 20 gros
d’or en moyenne. En outre de ces octrois, le chef Sibila touchait 140
cauris par pierre de sel entrant à Sansandig, et 3000 cauris par ballot
de tabac entrant par le fleuve, mais il ne touchait rien sur ce qui
entrait par caravanes.
Quant au roi de Ségou, il avait aussi ses priviléges, et d’abord c’était
lui qui nommait le chef de Sansandig ; pour obtenir cette place, il
fallait lui faire des cadeaux magnifiques, ce qui était déjà une source
importante de revenus, car on nommait généralement des vieillards, et à
leur mort c’était à recommencer. A chaque fête de la Tabaski, la ville
de Sansandig payait encore au roi, par cotisation des notables, 200000
cauris ; le chef du village devait donner de plus deux chevaux de
guerre, et on ajoutait généralement des burnous de drap rouge et divers
autres présents. Telle était l’origine des magasins de Ségou et de tout
ce que nous y trouvions ; Sansandig ne payait pas d’autres impôts.
Toroco Mari trouva que ce n’était pas encore assez et augmenta les
impôts de la ville ; ce fut peut-être la cause qui poussa les habitants
à se jeter dans les bras d’El Hadj, ce qui entraîna la ruine actuelle du
pays.
Sansandig, qui était l’entrepôt de Tombouctou, faisait un commerce
considérable. Elle achetait toutes les marchandises venues d’au delà du
désert, ainsi que le sel de Tuden ou Toudeyni, et le payait en or ou en
esclaves. Quelques dents d’éléphants apportées du Bakhounou ou du
Bélédougou complétaient ces payements, mais l’objet d’échange le plus
apprécié c’étaient les esclaves fournis par le roi de Ségou, auquel,
après chaque expédition, Sansandig achetait tous ses prisonniers à vil
prix, en or, en étoffes d’Europe et du pays, qui allaient s’entasser
dans les magasins du roi.
Quant à l’or, on se le procurait à Bouré contre le sel et les bœufs
qu’on y menait, et avec lesquels on faisait concurrence aux marchandises
venues de la côte par Sierra Leone ou Gambie.
Sansandig s’était enrichie d’année en année, enrichissant en même temps
les chefs de Sibila et les rois de Ségou. Aussi aujourd’hui le roi de
Sibila était-il le protecteur naturel de Sansandig, et cela avec
d’autant plus d’acharnement, que le premier acte d’El Hadj, en entrant à
Sansandig, avait été de confisquer les revenus de Sibila à son profit,
aussi bien que ceux du roi de Ségou et une grande partie de ceux du chef
de la ville.
Pendant que je me renseignais ainsi et que j’apprenais le mécanisme du
commerce de ce pays, la ville souffrait de plus en plus, tous les
captifs de Coro Mama sortaient et venaient rejoindre leurs maîtres ; les
autres, pris de peur, s’échappaient de la ville et venaient, quand on
les prenait, grossir le nombre des suppliciés. Sur le fleuve dérivaient,
à demi cousus dans des nattes, les cadavres des morts du village dont le
nombre augmentait tous les jours ; car on mourait de faim dans les rues,
et puis les blessés succombaient plus encore par la misère que par leurs
blessures. Ces cadavres venaient s’échouer sur la plage en face du camp,
et de quelque côté que la brise soufflât nous respirions les odeurs
nauséabondes et des miasmes putrides. Tout le monde dévorait déjà le
village des yeux, comme une proie qu’on tenait enfin ; on récapitulait
toutes les richesses qu’il contenait et qui allaient tomber aux mains
des vrais croyants, et puis on faisait des châteaux en Espagne dont
quelques-uns me touchaient. Ahmadou devait, après cette éclatante
victoire, laisser partir tous les envoyés qu’il retenait depuis si
longtemps, et entre autres une partie de l’armée de Nioro (celle qui
était venue la première) ; on disait que nous partirions avec eux. Ces
bruits circulaient, et il faut croire que quelque parole y donnant lieu
avait été dite chez Ahmadou, car elle fut aussitôt rapportée par dix ou
douze personnes qui vinrent me féliciter de ce départ, en me faisant
promettre le secret. Je me pris à espérer, et pour fortifier Ahmadou
dans ces bonnes dispositions, je disais à tous ceux qui venaient que si
Ahmadou me renvoyait, le gouverneur serait tellement content de me
revoir, qu’il ferait pour lui ce qu’on n’a jamais fait pour un chef
noir, qu’il lui donnerait des canons. Ce mot était magique. « Ah !
s’écriait-on, si nous avions des canons, Sansandig serait bientôt pris
et le pays rendu. » Oui, mais on n’avait pas de canons, et Sansandig ne
se rendait pas. Il devenait évident que les chefs, plutôt que
d’abandonner leurs trésors, se laisseraient mourir dessus, et il n’y
avait d’espoir que dans le temps, puisque l’armée ne se souciait pas
d’attaquer.