4 septembre 1865.

C’étaient deux jeunes gens, neveux de ce Coro Mama qui avait été

supplicié d’une façon si cruelle lors de la révolte de Sansandig. Leurs

physionomies étaient remarquablement ouvertes et intelligentes, surtout

celle du plus jeune ; ils vinrent l’un et l’autre me voir, et, par la

suite, j’eus d’excellents rapports avec eux. Je leur fis de nouveau

raconter l’histoire de la mort de leur parent et j’eus par eux bien des

détails sur la ville de Sansandig.

S’il faut en croire leur récit, cette ville serait bien ancienne et

aurait été fondée par un Couma[213] nommé Alpha Seïni, qui demanda le

terrain au roi du Sanama Dougou, nommé de Massa-Sibila, et dont la

résidence était à Sibila. Alpha Seïni lui paya en or son terrain et lui

donna le cheval blanc qu’il montait. Le fils du fondateur, nommé Alpha

Mahmadou, construisit la première mosquée et le commandement resta dans

la famille jusqu’au troisième avant-dernier chef qui fut un Cissey.

Le chef de Sansandig touchait un impôt de 5 cauris sur chaque personne

venant vendre quelque chose au marché de la ville. De plus il recevait

des cadeaux de toutes les caravanes ; par chaque pierre de sel, entrant

dans la ville par eau[214], il avait une somme de 200 cauris, et par

chaque charge de chameau en tabac 3000. Ces charges se vendaient 20 gros

d’or en moyenne. En outre de ces octrois, le chef Sibila touchait 140

cauris par pierre de sel entrant à Sansandig, et 3000 cauris par ballot

de tabac entrant par le fleuve, mais il ne touchait rien sur ce qui

entrait par caravanes.

Quant au roi de Ségou, il avait aussi ses priviléges, et d’abord c’était

lui qui nommait le chef de Sansandig ; pour obtenir cette place, il

fallait lui faire des cadeaux magnifiques, ce qui était déjà une source

importante de revenus, car on nommait généralement des vieillards, et à

leur mort c’était à recommencer. A chaque fête de la Tabaski, la ville

de Sansandig payait encore au roi, par cotisation des notables, 200000

cauris ; le chef du village devait donner de plus deux chevaux de

guerre, et on ajoutait généralement des burnous de drap rouge et divers

autres présents. Telle était l’origine des magasins de Ségou et de tout

ce que nous y trouvions ; Sansandig ne payait pas d’autres impôts.

Toroco Mari trouva que ce n’était pas encore assez et augmenta les

impôts de la ville ; ce fut peut-être la cause qui poussa les habitants

à se jeter dans les bras d’El Hadj, ce qui entraîna la ruine actuelle du

pays.

Sansandig, qui était l’entrepôt de Tombouctou, faisait un commerce

considérable. Elle achetait toutes les marchandises venues d’au delà du

désert, ainsi que le sel de Tuden ou Toudeyni, et le payait en or ou en

esclaves. Quelques dents d’éléphants apportées du Bakhounou ou du

Bélédougou complétaient ces payements, mais l’objet d’échange le plus

apprécié c’étaient les esclaves fournis par le roi de Ségou, auquel,

après chaque expédition, Sansandig achetait tous ses prisonniers à vil

prix, en or, en étoffes d’Europe et du pays, qui allaient s’entasser

dans les magasins du roi.

Quant à l’or, on se le procurait à Bouré contre le sel et les bœufs

qu’on y menait, et avec lesquels on faisait concurrence aux marchandises

venues de la côte par Sierra Leone ou Gambie.

Sansandig s’était enrichie d’année en année, enrichissant en même temps

les chefs de Sibila et les rois de Ségou. Aussi aujourd’hui le roi de

Sibila était-il le protecteur naturel de Sansandig, et cela avec

d’autant plus d’acharnement, que le premier acte d’El Hadj, en entrant à

Sansandig, avait été de confisquer les revenus de Sibila à son profit,

aussi bien que ceux du roi de Ségou et une grande partie de ceux du chef

de la ville.

Pendant que je me renseignais ainsi et que j’apprenais le mécanisme du

commerce de ce pays, la ville souffrait de plus en plus, tous les

captifs de Coro Mama sortaient et venaient rejoindre leurs maîtres ; les

autres, pris de peur, s’échappaient de la ville et venaient, quand on

les prenait, grossir le nombre des suppliciés. Sur le fleuve dérivaient,

à demi cousus dans des nattes, les cadavres des morts du village dont le

nombre augmentait tous les jours ; car on mourait de faim dans les rues,

et puis les blessés succombaient plus encore par la misère que par leurs

blessures. Ces cadavres venaient s’échouer sur la plage en face du camp,

et de quelque côté que la brise soufflât nous respirions les odeurs

nauséabondes et des miasmes putrides. Tout le monde dévorait déjà le

village des yeux, comme une proie qu’on tenait enfin ; on récapitulait

toutes les richesses qu’il contenait et qui allaient tomber aux mains

des vrais croyants, et puis on faisait des châteaux en Espagne dont

quelques-uns me touchaient. Ahmadou devait, après cette éclatante

victoire, laisser partir tous les envoyés qu’il retenait depuis si

longtemps, et entre autres une partie de l’armée de Nioro (celle qui

était venue la première) ; on disait que nous partirions avec eux. Ces

bruits circulaient, et il faut croire que quelque parole y donnant lieu

avait été dite chez Ahmadou, car elle fut aussitôt rapportée par dix ou

douze personnes qui vinrent me féliciter de ce départ, en me faisant

promettre le secret. Je me pris à espérer, et pour fortifier Ahmadou

dans ces bonnes dispositions, je disais à tous ceux qui venaient que si

Ahmadou me renvoyait, le gouverneur serait tellement content de me

revoir, qu’il ferait pour lui ce qu’on n’a jamais fait pour un chef

noir, qu’il lui donnerait des canons. Ce mot était magique. « Ah !

s’écriait-on, si nous avions des canons, Sansandig serait bientôt pris

et le pays rendu. » Oui, mais on n’avait pas de canons, et Sansandig ne

se rendait pas. Il devenait évident que les chefs, plutôt que

d’abandonner leurs trésors, se laisseraient mourir dessus, et il n’y

avait d’espoir que dans le temps, puisque l’armée ne se souciait pas

d’attaquer.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 230 / 368 题