Chaque nuit on faisait de nouvelles prises ; le 24 on avait capturé une
pirogue chargée de gourous et montée par trois Maures de Tichit. Sidy
Abdallah voulut s’employer en faveur de ses compatriotes et implora la
clémence d’Ahmadou, mais ce fut en vain, et le soir Mohammed Bobo vint
lui dire qu’après avoir bien réfléchi, Ahmadou ne croyait pas pouvoir
faire grâce. Cette fois, il faut le dire, Ahmadou fit bien, on était
déjà très-jaloux à Ségou de la position exceptionnelle de Sidy Abdallah
et des faveurs qu’Ahmadou lui accordait, et s’il eût fait grâce, cela
eût indisposé bien du monde.
Mais ce fait me donna à réfléchir. Si un blanc fût arrivé à Sansandig,
venant d’Algérie par le Touat, il eût pu se trouver dans la même
position que ces Maures, et si, après avoir résisté comme eux, il eût
été fait prisonnier comme eux en cherchant à fuir, mes prières auraient
été impuissantes à sauver sa tête.
Cependant il me semble que j’eusse trouvé des accents pour attendrir
Ahmadou, et que pour un compatriote j’eusse fait plus que Sidy Abdallah
ne faisait pour les siens. Il est vrai qu’il a besoin d’Ahmadou et qu’il
ne peut se compromettre.
Mais après tout, pour être vrai, je ne suis pas bien sûr que j’eusse
réussi, car si les prières n’avaient pas suffi je ne pouvais espérer de
l’intimider ; Ahmadou sentait bien qu’il avait besoin des blancs pour
s’approvisionner, mais il savait trop qu’il n’avait rien à en craindre
personnellement, et l’inertie de l’Europe dans la question africaine lui
donne tristement raison. Enfin ces trois Maures furent exécutés et se
montrèrent calmes en face de la mort, ce qui prouve suffisamment que
l’on ne saurait établir, par l’exemple des trois premiers que j’avais vu
tuer, que les Maures sont lâches devant la mort. Cependant je crois, en
thèse générale, qu’ils la craignent plus que les noirs et surtout que
les Bambaras.
Chaque jour on continua à sortir du village ; la famine y était telle
qu’on annonçait que les Sofas volaient les chevaux des chefs et les
mangeaient. Ce fait n’a rien de bien extraordinaire, il s’est produit
dans l’armée d’El Hadj, en 1859, à Nioro. Aussi, voyant que le village
était aux abois, on le gardait un peu plus étroitement : chaque nuit des
volontaires allaient à l’Ouest au Ouala Ouala guetter les fugitifs pour
les capturer ; Ahmadou avait déclaré qu’il donnerait à chacun la moitié
de ce qu’il aurait pris. Mon brave Déthié eut la bonne fortune de
prendre ainsi dans une pirogue capturée une pierre de sel assez grosse,
qu’Ahmadou lui laissa en totalité, mais comme il était marié (à la mode
musulmane) à Ségou, il eut bien vite porté cela à sa case, et quand, un
mois après, nous rentrâmes à Ségou, il n’en restait plus rien, et mon
pauvre compagnon n’en fut pas plus riche.