24 août 1865.

Chaque nuit on faisait de nouvelles prises ; le 24 on avait capturé une

pirogue chargée de gourous et montée par trois Maures de Tichit. Sidy

Abdallah voulut s’employer en faveur de ses compatriotes et implora la

clémence d’Ahmadou, mais ce fut en vain, et le soir Mohammed Bobo vint

lui dire qu’après avoir bien réfléchi, Ahmadou ne croyait pas pouvoir

faire grâce. Cette fois, il faut le dire, Ahmadou fit bien, on était

déjà très-jaloux à Ségou de la position exceptionnelle de Sidy Abdallah

et des faveurs qu’Ahmadou lui accordait, et s’il eût fait grâce, cela

eût indisposé bien du monde.

Mais ce fait me donna à réfléchir. Si un blanc fût arrivé à Sansandig,

venant d’Algérie par le Touat, il eût pu se trouver dans la même

position que ces Maures, et si, après avoir résisté comme eux, il eût

été fait prisonnier comme eux en cherchant à fuir, mes prières auraient

été impuissantes à sauver sa tête.

Cependant il me semble que j’eusse trouvé des accents pour attendrir

Ahmadou, et que pour un compatriote j’eusse fait plus que Sidy Abdallah

ne faisait pour les siens. Il est vrai qu’il a besoin d’Ahmadou et qu’il

ne peut se compromettre.

Mais après tout, pour être vrai, je ne suis pas bien sûr que j’eusse

réussi, car si les prières n’avaient pas suffi je ne pouvais espérer de

l’intimider ; Ahmadou sentait bien qu’il avait besoin des blancs pour

s’approvisionner, mais il savait trop qu’il n’avait rien à en craindre

personnellement, et l’inertie de l’Europe dans la question africaine lui

donne tristement raison. Enfin ces trois Maures furent exécutés et se

montrèrent calmes en face de la mort, ce qui prouve suffisamment que

l’on ne saurait établir, par l’exemple des trois premiers que j’avais vu

tuer, que les Maures sont lâches devant la mort. Cependant je crois, en

thèse générale, qu’ils la craignent plus que les noirs et surtout que

les Bambaras.

Chaque jour on continua à sortir du village ; la famine y était telle

qu’on annonçait que les Sofas volaient les chevaux des chefs et les

mangeaient. Ce fait n’a rien de bien extraordinaire, il s’est produit

dans l’armée d’El Hadj, en 1859, à Nioro. Aussi, voyant que le village

était aux abois, on le gardait un peu plus étroitement : chaque nuit des

volontaires allaient à l’Ouest au Ouala Ouala guetter les fugitifs pour

les capturer ; Ahmadou avait déclaré qu’il donnerait à chacun la moitié

de ce qu’il aurait pris. Mon brave Déthié eut la bonne fortune de

prendre ainsi dans une pirogue capturée une pierre de sel assez grosse,

qu’Ahmadou lui laissa en totalité, mais comme il était marié (à la mode

musulmane) à Ségou, il eut bien vite porté cela à sa case, et quand, un

mois après, nous rentrâmes à Ségou, il n’en restait plus rien, et mon

pauvre compagnon n’en fut pas plus riche.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 228 / 368 题