Le 14, on partagea les bœufs à l’armée, et quoiqu’on eût distribué à peu
près un bœuf pour cinquante personnes, les Sofas Bambaras affamés
mangèrent les chevaux morts, bien que la loi musulmane le défende de la
façon la plus formelle. On consomma jusqu’aux peaux des bœufs : après
les avoir fait bouillir on les mettait griller sur les charbons, et on
les mangeait après avoir gratté le poil. D’autres, et en grand nombre,
surtout parmi les Talibés, mangeaient du mil cru ; j’essayai moi-même de
cette nourriture qui me donna des maux d’estomac ; elle produisait même
cet effet sur les jeunes gens du pays. Le 15, les pirogues de mil
arrivèrent de Ségou, et presque en même temps un convoi de pirogues
cherchait à entrer au village. On les attaqua des deux rives du fleuve
et au moyen des pirogues des hommes du Macina (Diakha Nké), qui étaient
dans l’armée. Chaque jour, des femmes sortaient du village et disaient
qu’on y manquait de vivres ; mais si on en manquait au marché, il y en
avait au moins chez les chefs, et un vieux Bambara criait à travers les
murailles, aux Talibés : « Allons donc, Fouta Nké (hommes du Fouta),
vous mourez de faim ; venez donc au moins attaquer, il ne manque rien
ici, voici des gourous ; » et pour compléter l’ironie, il leur lançait
des poignées de gourous.
On gardait ce qu’on avait pris et on cernait tant bien que mal le
village. Un soir, on vit les Bambaras démolir un pan de la muraille du
côté du Ouala Ouala et s’enfuir ; c’étaient de pauvres hères qui ne
pouvant plus se nourrir, se sauvaient, et le même soir on empêchait 240
Kalaris d’entrer ; on leur fit des prisonniers qui vinrent grossir le
nombre des victimes. Le lendemain on retrouva au bord du fleuve dix de
leurs fusils, qu’ils avaient jetés là en se précipitant dans l’eau.
De notre côté, l’armée se renforçait des captifs du Coro Mama qui
venaient en troupe de l’intérieur, confirmant ainsi ce qu’on nous avait
dit, que toute cette famille était dévouée à Ahmadou et que si elle
n’était pas sortie, c’est qu’on l’en empêchait.
Et en effet, peu à peu leurs captifs sortirent de la ville, puis enfin
les chefs de la famille vinrent eux-mêmes se rendre, mais ce ne fut que
quand la ville fut affaiblie par la famine, qui commençait à y sévir.
Nos hommes, pour se ravitailler, allaient faire des razzias dans
l’intérieur du pays, avec des chances diverses. Les habitants de
plusieurs villages avaient pris la fuite ; on y trouvait du bois à
brûler, qui manquait dans le camp, surtout les jours de tornades, où
tout était mouillé. Quand elles tombaient la nuit, c’était une nuit
blanche à passer, car ma tente devenait toujours le refuge de ceux de
nos amis qui n’avaient pas d’abri.
Ce fut alors que je fis soumettre à Ahmadou par Samba N’diaye l’idée de
faire garder le village à vue par le côté du fleuve, au moyen de
pirogues garnies de peaux de bœuf, qui empêcheraient par un tir suivi de
venir prendre de l’eau. C’était très-simple à exécuter et le village
n’eût pu résister longtemps à cette privation. Déjà pour bois à brûler,
on n’y avait que celui des maisons que l’on démolissait ; pour la
nourriture des chevaux et des autres animaux du village, on n’avait que
des feuilles des doubalels du village et l’herbe qu’on venait couper
sous les coups de fusil. La gêne qu’on eût imposée par le fleuve aurait
été décisive. Ahmadou accepta, ordonna d’agir, et l’indolence de tout le
monde laissa tomber la chose.
La poudre était rare dans le village et les habitants ne tiraient qu’à
coup sûr ; mais tous les rapports des prisonniers ou des fugitifs
s’accordaient pour dire que Boubou Cissey, secondé par Mahmady Sougoulé,
maintenait le village et retenait l’armée des Bambaras, qui voulait s’en
aller.