14 juillet 1865.

Le 14, on partagea les bœufs à l’armée, et quoiqu’on eût distribué à peu

près un bœuf pour cinquante personnes, les Sofas Bambaras affamés

mangèrent les chevaux morts, bien que la loi musulmane le défende de la

façon la plus formelle. On consomma jusqu’aux peaux des bœufs : après

les avoir fait bouillir on les mettait griller sur les charbons, et on

les mangeait après avoir gratté le poil. D’autres, et en grand nombre,

surtout parmi les Talibés, mangeaient du mil cru ; j’essayai moi-même de

cette nourriture qui me donna des maux d’estomac ; elle produisait même

cet effet sur les jeunes gens du pays. Le 15, les pirogues de mil

arrivèrent de Ségou, et presque en même temps un convoi de pirogues

cherchait à entrer au village. On les attaqua des deux rives du fleuve

et au moyen des pirogues des hommes du Macina (Diakha Nké), qui étaient

dans l’armée. Chaque jour, des femmes sortaient du village et disaient

qu’on y manquait de vivres ; mais si on en manquait au marché, il y en

avait au moins chez les chefs, et un vieux Bambara criait à travers les

murailles, aux Talibés : « Allons donc, Fouta Nké (hommes du Fouta),

vous mourez de faim ; venez donc au moins attaquer, il ne manque rien

ici, voici des gourous ; » et pour compléter l’ironie, il leur lançait

des poignées de gourous.

On gardait ce qu’on avait pris et on cernait tant bien que mal le

village. Un soir, on vit les Bambaras démolir un pan de la muraille du

côté du Ouala Ouala et s’enfuir ; c’étaient de pauvres hères qui ne

pouvant plus se nourrir, se sauvaient, et le même soir on empêchait 240

Kalaris d’entrer ; on leur fit des prisonniers qui vinrent grossir le

nombre des victimes. Le lendemain on retrouva au bord du fleuve dix de

leurs fusils, qu’ils avaient jetés là en se précipitant dans l’eau.

De notre côté, l’armée se renforçait des captifs du Coro Mama qui

venaient en troupe de l’intérieur, confirmant ainsi ce qu’on nous avait

dit, que toute cette famille était dévouée à Ahmadou et que si elle

n’était pas sortie, c’est qu’on l’en empêchait.

Et en effet, peu à peu leurs captifs sortirent de la ville, puis enfin

les chefs de la famille vinrent eux-mêmes se rendre, mais ce ne fut que

quand la ville fut affaiblie par la famine, qui commençait à y sévir.

Nos hommes, pour se ravitailler, allaient faire des razzias dans

l’intérieur du pays, avec des chances diverses. Les habitants de

plusieurs villages avaient pris la fuite ; on y trouvait du bois à

brûler, qui manquait dans le camp, surtout les jours de tornades, où

tout était mouillé. Quand elles tombaient la nuit, c’était une nuit

blanche à passer, car ma tente devenait toujours le refuge de ceux de

nos amis qui n’avaient pas d’abri.

Ce fut alors que je fis soumettre à Ahmadou par Samba N’diaye l’idée de

faire garder le village à vue par le côté du fleuve, au moyen de

pirogues garnies de peaux de bœuf, qui empêcheraient par un tir suivi de

venir prendre de l’eau. C’était très-simple à exécuter et le village

n’eût pu résister longtemps à cette privation. Déjà pour bois à brûler,

on n’y avait que celui des maisons que l’on démolissait ; pour la

nourriture des chevaux et des autres animaux du village, on n’avait que

des feuilles des doubalels du village et l’herbe qu’on venait couper

sous les coups de fusil. La gêne qu’on eût imposée par le fleuve aurait

été décisive. Ahmadou accepta, ordonna d’agir, et l’indolence de tout le

monde laissa tomber la chose.

La poudre était rare dans le village et les habitants ne tiraient qu’à

coup sûr ; mais tous les rapports des prisonniers ou des fugitifs

s’accordaient pour dire que Boubou Cissey, secondé par Mahmady Sougoulé,

maintenait le village et retenait l’armée des Bambaras, qui voulait s’en

aller.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 213 / 368 题