A Ségou Coura, Ahmadou, se voyant presque seul, avait arrêté le tabala
qui battait à coups redoublés pour appeler l’armée. Après l’avoir salué,
je continuai ma route vers Ségou Coro où l’on allait camper, pour y
chercher un logement. Tout d’abord ce fut chose difficile, mais je finis
par aviser une toute petite case en terre, couverte de paille, qu’on me
prêta et dans laquelle je pus faire entrer mes cantines, non sans
démolir un peu la porte. Le soir, je fis saluer Ahmadou, qui s’informa
de mon campement ; puis je me couchai, un peu triste d’être seul. En
effet, j’avais laissé à Ségou Quintin, qui, à peine rétabli de son
ophthalmie ne se souciait pas d’aller affronter le soleil pour retomber
malade en cours de voyage. J’avais laissé avec lui deux hommes, dont
l’un, Déthié, était mon meilleur laptot, et l’autre, Bara, que je
considérais encore comme un homme d’une grande valeur. Mais cette
séparation était la première, et ce mot d’un grand voyageur me revenait
en mémoire : Quand on se quitte en Afrique, à peine peut-on espérer de
se revoir.
La nuit ne se passa pas tranquillement. Vers minuit, une tornade d’une
violence extraordinaire se déchaîna sur nous. L’eau tombait à torrents
et le tonnerre n’arrêtait pas ses roulements. Jamais dans le cours de
mes voyages, ni dans l’Océanie, ni en Amérique, ni en Europe, ni en
Afrique, je n’avais entendu pareil vacarme. Les roulements non
interrompus duraient quelquefois plus d’une demi-heure, accidentés par
des éclats d’une violence inouïe ; on eût dit un feu de file rapide
d’une batterie de 1000 pièces de gros calibre. L’air était imprégné
d’électricité, et je recevais, à chacun de ces éclats, de violentes
secousses sur la natte où j’étais couché. L’eau ne tarda pas à traverser
ma toiture de paille et je passai, on peut le croire, une triste nuit.
Au jour, quel spectacle ! Ma tente enfouie dans la vase, mes poules
noyées, devant ma case un lac, à quelques pas un arbre brisé par la
foudre, et de tous côtés la terre détrempée. Rien de sec, ni dans les
cases ni sur nous. Cela me donnait un avant-goût de ce qui nous
attendait si une pareille tornade nous arrivait en rase campagne. Je ne
pouvais espérer de repos dans ces conditions ; aussi je me hâtai de
monter à cheval et de retourner à Ségou-Sikoro, après avoir distribué à
mes laptots de quoi manger pendant la journée.
Sur la route, tout le monde était dans les champs à planter le mil ;
mais on voyait quelques lougans plantés à l’avance et où il avait déjà
15 centimètres de haut. Presque tous ceux qui étaient venus la veille
étaient retournés aux champs ; le départ n’était donc pas prochain, et
je tentai d’obtenir d’Ahmadou qu’il laissât partir Seïdou ; mais il me
pria si courtoisement d’attendre au retour de l’expédition que je ne pus
refuser, d’autant qu’insister n’eût servi qu’à l’indisposer.
Samba N’diaye avait cette fois obtenu d’Ahmadou de l’accompagner. Il
devait être chargé du transport et du tir de deux espingoles en fer que
l’on avait trouvées à Ségou et pour lesquelles les forgerons avaient
construit de grossiers affûts à crosse, de manière à simuler des
canons ; c’étaient tout au plus des épouvantails. Ce ne fut que le 26
juin qu’il rallia l’armée avec ces machines portées sur deux bœufs.
Tierno Abdoul Kadi avait aussi rallié, et il venait me demander comme un
grand service de lui prêter Seïdou pour garder sa maison en son absence.
Ce fait seul montrait la confiance que Seïdou lui inspirait. Du reste,
Abdoul le traitait bien, et outre des cadeaux qu’il lui faisait, il
l’avait marié à une esclave de sa case, qui était certainement une des
plus jolies femmes du pays.
Juillet 1865.
Deux jours après, on me vola, pendant une de mes absences, le sac de
cauris que j’avais emporté à Ségou Coro, et peu après je m’aperçus que
Samba Yoro, qui avait la garde de mon magasin, avait disposé d’une somme
de 5000 cauris qu’on m’avait remise en dépôt. C’était Ibrahim Mabo qui
me les avait confiées ; il en avait besoin et les avait réclamées à
Samba, qui, tout embarrassé, avait été à Ségou vendre tous ses effets et
n’avait restitué qu’une partie de la somme.
Il y avait là un abus de confiance, peut-être excusable vu la misère
dans laquelle se trouvaient mes hommes, mais que je devais punir, et je
retirai la garde du magasin à Samba Yoro, pour la confier à Latir Sène,
homme d’une grande probité.
Déjà on ne cachait plus le but de l’expédition : c’était Sansandig ; et
comme je n’ajoutais qu’une foi très-limitée aux assurances de la
faiblesse du village, je me pris à penser que le docteur pourrait bien
manquer de ressources en mon absence ; aussi je demandai et j’obtins
d’Ahmadou une pierre de sel et 20000 cauris. Puis je fis refaire du
couscous pour remplacer celui qu’on consommait. Enfin je pris mes
dernières dispositions, et le 4 juillet, au matin, on se mettait en
route.
[Décoration]
[Note 207 : Le mil valait de 160 à 200 cauris les quatre litres, huit
fois son prix normal de 20 cauris le moule.]
[Note 208 : Mustapha, chef de Nioro.]