La fête de la Tabaski fut plus gaie que celle de l’année précédente.
Ahmadou alla s’installer à _Doubalel Coro_ (le vieux Doubalel), au petit
marché, près de notre maison. Son escorte était très-nombreuse et tous
les Sofas vinrent faire des danses accompagnées de coups de fusil.
L’après-midi Ahmadou rentra, mais alors les Bamboulas commencèrent de
tous côtés et durèrent plusieurs jours. Diali Mahmady était allé
s’installer à la porte d’Ahmadou sur la place qui se trouve entre sa
maison et le mur de clôture de la maison d’El Hadj, et là, les danses et
la musique n’arrêtaient pas même la nuit. Son orchestre se composait de
trois guitares mandingues, d’un balophon[206], et aux sons de ces
instruments venait se joindre le chant d’une compagnie de femmes, dont
sept au moins étaient à lui, et qui s’accompagnaient avec des cymbales
de fer.
Mais ce qui était plus curieux, c’était un groupe de danseurs bambaras
qui s’était établi à la porte d’Arsec. Le chef de ces danseurs était
vêtu d’un boubou de filet dont chaque maille était couverte de petits
morceaux de bambous suspendus par une extrémité ; son bonnet pointu
était garni de graines violettes du pays ; pour toute musique, avec ses
chants, il avait des calebasses creuses et percées et d’autres remplies
de cailloux qu’il agitait en cadence ; ses compagnons étaient vêtus
d’une façon analogue. Il est impossible de décrire l’indécence des
danses de ces Bambaras ; quelques-uns n’étaient que comiques : tels
étaient un pied-bot qui dansait et un individu paralysé des jambes qui
dansait sur les bras ; mais d’autres hommes bien constitués se livraient
à des contorsions très-caractérisées, qui avaient le pouvoir d’attirer
et de faire rire toutes les jeunes filles et les femmes de la ville,
sans compter pas mal d’hommes, et celles qui enfermées par leur seigneur
et maître ne pouvaient venir voir, y envoyaient leurs esclaves, et se
faisaient raconter et simuler dans l’intérieur des cases ce qu’on avait
vu sur la place.
[Décoration]
[Note 205 : Houl. Arbre très-commun dans la Casamance, mais rare au
Sénégal, appartient à la famille des légumineuses. Les gousses
renferment une farine jaune sucrée qui est recherchée comme aliment et
comme friandise. On en fait des pains, qu’on cuit à la vapeur et qui se
conservent longtemps.]
[Note 206 : Balophon, sorte d’harmonica des noirs, qu’on peut voir au
Musée des colonies.]