Mon pauvre Alioun était mort et une tristesse immense s’était emparée de
moi. Je sollicitai une entrevue d’Ahmadou ; mais, occupé du partage des
dépouilles des Bambaras, il refusa en m’ajournant.
Ce partage n’en finissait jamais, parce que chacun cachait les captifs
qu’il avait ramassés et n’en livrait qu’une partie. Alors Ahmadou se
fâchait, faisait appeler les Sofas chefs et leur ordonnait de livrer,
qui 8 captifs, qui 10, qui 40, en proportion de ce qu’il supposait qu’on
avait volé. Mais les captifs n’avaient garde d’obéir et opposaient un
_non possumus_, qui est la grande force des noirs, comme de bien des
blancs, force d’inertie qui paralyse tout.
Pendant ce temps, nous recevions des détails sur Mari. On l’avait
d’abord dit réfugié à Sansandig, mais ce bruit fut bientôt démenti ; il
avait fui dans le Kaminian Dougou, en faisant un grand détour, et il
avait donné pour motif de sa défaite la stupidité de ses hommes qui
n’avaient pas voulu se battre et avaient jeté des briques aux Talibés au
lieu de leur envoyer des coups de fusil.
La vérité est qu’on n’avait jeté des briques que lorsqu’on avait manqué
de poudre et de flèches, car les Bambaras se servent encore de l’arc et
des flèches, qui ne sont pas empoisonnées, bien qu’on l’ait souvent
prétendu.
A ce combat, un déserteur des rangs d’Ahmadou avait succombé. C’était le
fils de Maoundé, le chef des Kagoros du Bakhounou.
Lorsque El Hadj s’empara du Bakhounou à son premier séjour dans le
Kaarta, Maoundé s’étant rendu, il l’emmena avec lui en quelque sorte
comme otage, et Maoundé le suivit au siége de Médine, à Koundian et dans
le Fouta ; puis, de retour à Nioro, El Hadj, pensant que désormais ce
chef lui serait dévoué, le replaça comme chef dans le Bakhounou et
emmena à sa place son frère, chef de Bagoyna, et père de ce Daouda Gagny
que je retrouve à Ségou, venant solliciter des secours et retenu comme
moi. Le fils de ce Maoundé était dans la caravane avec laquelle j’étais
arrivé au Niger, et là, il lui avait pris fantaisie de venir saluer
Ahmadou, qui, suivant son habitude actuelle, l’avait prié de lui tenir
compagnie. Maoundé fils, pris dans son piége, sollicita souvent de
retourner dans ses foyers ; mais n’ayant pu l’obtenir et apprenant que
son père s’était révolté depuis peu dans le Bakhounou, il avait déserté
et était allé se joindre à Mari au moment où on avait appris qu’il était
à Toghou. Son corps avait été reconnu parmi les morts.
Il avait été décapité par Mari, qui, en entrant à Toghou, y avait trouvé
l’Almami de Boushé et quelques Talibés et les avait fait tuer tout de
suite ; puis, Maoundé étant arrivé, il l’avait accusé d’être un espion,
et sans plus informer, il l’avait fait tuer.
Du reste, ce Maoundé n’était pas le seul déserteur ; quelque temps
auparavant, un griot nommé Soulé Kandi, un des plus riches de Ségou, et
en quelque sorte un des plus choyés d’Ahmadou, avait disparu ; on le
savait aussi chez Mari ou à Sansandig. Ce Soulé Kandi, bien qu’homme
libre, s’était fait griot et sofa d’Ahmadou ; il couchait toutes les
nuits devant la porte de son maître. Le motif de sa désertion était un
mystère sur lequel on donnait beaucoup d’explications et entre autres
celle-ci : on prétendait qu’il avait eu des relations avec une femme de
l’intérieur de la maison d’Ahmadou, et qu’elle était enceinte ; qu’il
s’était effrayé de la colère d’Ahmadou, et s’était sauvé.
D’autres disaient qu’il avait trahi en secret Ahmadou, et que celui-ci
furieux avait fait venir deux sofas, avait fait creuser une fosse dans
sa cour intérieure en leur défendant de le dire ; que Soulé Kandi
l’ayant su, avait pensé que c’était pour lui, s’était sauvé, et qu’en
l’apprenant, Ahmadou avait fait couper le cou aux deux sofas qui avaient
dû, l’un ou l’autre, commettre une indiscrétion.
Ces bruits circulèrent en ville, mais rien ne fut démontré.
En attendant, soit contre coup de toutes nos émotions, soit fatigue
extraordinaire causée tant par l’expédition que par les soins qu’il
donnait aux blessés, le docteur était tombé malade ; il avait une fièvre
lente, et les chaleurs qui arrivaient à grands pas nous fatiguaient
beaucoup.