10 septembre 1864.

Enfin, le 10, je me décidai à faire une dernière tentative près

d’Ahmadou, pour obtenir des chevaux, un guide et l’autorisation de

partir.

D’abord il refusa de me voir, et Samba N’diaye, qui prévoyait un orage,

alla se réfugier dans la maison d’El Hadj, afin que je ne pusse l’y

joindre.

Cela, tout en me contrariant, ne m’arrêta pas ; j’allai avec le docteur

et mes interprètes trouver Ahmadou sous les arbres. Dès le premier mot,

je lui fis comprendre que je voulais absolument lui parler. Alors il fit

appeler Samba N’diaye, et, pendant qu’on allait le chercher, il me dit

que Samba lui avait parlé et qu’il avait répondu que dès qu’il aurait le

temps il me ferait appeler.

« Oui, repartis-je, mais je ne puis attendre. Je n’ai pas grand’chose à

te dire que tu n’aies entendu, mais il faut que je te le dise.

— Mais, répliqua Ahmadou, c’est une longue affaire.

— Non, dis-je, le délai que je t’avais fixé est passé. Je ne suis pas

parti parce que j’ai attendu que ton armée fût rentrée, mais je vais me

préparer, et dans dix jours je partirai. Je viens te prévenir. Si tu

veux nous aider, tu le peux. Je n’ai pas de chevaux ni de guide. Je

voudrais que tu m’en donnasses ; je voudrais surtout que tu te

décidasses à arranger les affaires pour lesquelles je suis venu. »

Ahmadou se récria et recommença ses théories sur le devoir d’un envoyé,

qui doit savoir attendre qu’on le renvoie et qu’on arrange ses affaires

(et le fait est que dans les usages des noirs il en est ainsi).

Je lui dis alors fort sèchement que j’avais assez attendu, que je ne

pouvais plus rester ainsi sans même savoir pourquoi je restais ; que je

voulais partir.

J’avais un peu haussé la voix, et en réalité j’étais obligé cette fois

encore comme cela m’était si souvent arrivé, de faire appel à tout mon

calme pour ne pas me laisser aller à des explosions de colère provoquées

par cette force d’inertie contre laquelle je luttais. Ahmadou me dit que

je ne devais pas me fâcher, qu’on avait vu des envoyés attendre bien

plus longtemps que je ne l’avais fait.

Ma cause était perdue, mais je ne voulais pas reculer ; je fus de plus

en plus roide et j’en vins à lui dire (ce qui n’était pas vrai) : « Si

tu me disais maintenant d’aller à Hamdallahi, je n’irais plus.... »

C’était une maladresse. Ahmadou en tira parti tout de suite.

« Alors, dit-il, tu n’es pas venu pour voir El Hadj, puisque tu ne veux

plus aller vers lui. »

C’était trop fort. Je lui rappelai que j’attendais depuis sept mois ;

que j’avais souffert, dans cet espoir, toutes les misères de la vie que

je menais, vie impossible pour un blanc. « Mais, du reste, dis-je, il

est inutile de te rappeler cela : tu le sais aussi bien que moi, et je

n’ai plus qu’une chose à faire, c’est de m’en aller. Tu as encore dix

jours, si tu veux te bien conduire avec nous ; sinon je partirai à

pied. »

Il essaya encore de me désarmer, mais j’ajoutai :

« J’ai dit dix jours, je n’ai rien à changer. »

Ce fut mon dernier mot.

Dès que je fus levé, j’acquis par mes deux interprètes la conviction

qu’un parti hostile poussait Ahmadou à m’empêcher de partir. Et en

reprenant le palabre dans une conversation avec Boubakary Gnian, je vis

combien il est difficile de ne pas faire d’erreurs avec de mauvais

interprètes. C’est ainsi qu’à un moment où Ahmadou disait : « Il faut

que tu restes, » ou : « Je veux que tu restes, » on me traduisait : « Je

désirerais que tu restasses » (bien entendu l’interprète tourne ainsi :

Il désire que tu restes).

Il est vrai que, chez les noirs, désir de prince est une loi que l’on

transgresse rarement ; mais pour moi ces deux expressions avaient une

signification bien différente.

Le docteur, qui ne voulait pas croire aux intentions malveillantes,

demeurait persuadé qu’on nous laisserait partir. Quant à Samba N’diaye,

il s’abstenait disant : « C’est une affaire entre Ahmadou et toi. »

En somme, j’étais dans une position bien délicate.

Une route difficile, pour ne pas dire impossible, sans guide, sans

chevaux ; un violent désir de terminer ma mission en rapportant un

traité au moins d’amitié et de commerce, et l’espoir d’arriver à ce

résultat : telles étaient mes raisons pour rester.

L’inquiétude sur les événements ultérieurs du pays, la crainte pour ma

santé et celle de mes compagnons ; un besoin d’échapper à la vie

mortelle que nous menions depuis près d’un an : voilà quelles étaient

mes raisons pour partir.

Dix jours nous restaient, et je commençais mes préparatifs. J’avais une

forte réserve de cauris ; j’avais encore quelques marchandises. Je fis

sortir mes harnais, j’ordonnai de les mettre en état ; je fis quelques

provisions de route, et pris, en un mot, toutes les dispositions

nécessaires au départ. Si on me laissait partir, une fois à Yamina, je

trouverais certainement un guide en le payant ; mais il fallait partir,

c’était là le difficile.

Sur ces entrefaites arriva une caravane de deux cents ânes, disait-on,

mais dans tous les cas fort nombreuse, venant du Diafounou et du

Diombokho. Les Diulas étaient tous Soninkés. Nous sûmes par eux que la

route était praticable, quoique difficile, et qu’arrivés à Damfa,

craignant d’être pillés par les Bambaras, il leur avait fallu demander

une escorte à Yamina pour parvenir jusque-là sans courir les risques

d’un pillage.

Les derniers jours se passèrent dans des alternatives de nouvelles qui

n’étaient ni meilleures ni plus mauvaises. Le chef de la caravane, avec

lequel j’avais causé longuement, me disait que, sans guide, il était

impossible de passer entre Yamina et Nioro, parce que beaucoup de

villages étaient révoltés et qu’il fallait les éviter.

Je sentais qu’au cas où nous partirions, une grande responsabilité

allait peser sur moi. Si en route nous étions attaqués, que faire avec

si peu d’hommes ? Abandonner les bagages, nos notes, journaux, cartes,

perdre le fruit de tout notre travail et sauver nos corps ; revenir

enfin les mains vides après avoir sacrifié plus d’un an pour ne

rapporter aucun résultat, soit politique, soit géographique ?

Je méditais à ce sujet de longues heures, et il me semblait, plus j’y

réfléchissais, que là n’était pas le vrai chemin, le chemin du devoir,

que je m’efforçais de suivre en faisant sans cesse abnégation de moi-

même.

Mais, d’un autre côté, faire de nouvelles concessions, attendre encore

sans promesse de la part d’Ahmadou, et jusqu’à quand ? cela n’était pas

admissible ; et quelles raisons eussé-je eu à donner pour avoir

attendu ? Voilà ce que m’objectait Quintin, qui poussait au départ de

toutes ses forces.

L’exposé que je viens de faire de nos deux manières de voir résume assez

bien notre situation. Après avoir délibéré avec mon compagnon, je

persistai dans mes préparatifs ostensibles de départ ; nous étions

convaincus que cela amènerait une concession pour nous retenir, et,

comme on va le voir, nous ne nous trompions pas.

Nos laptots, tout en se préparant aussi, étaient partagés d’opinion. Les

uns obéissaient, mais semblaient désespérés de quitter Ahmadou sans

qu’il nous y eût autorisés ; ils me faisaient entrevoir les beaux

cadeaux que nous y perdions tous. Pauvres gens ! la manière dont ils ont

quitté Ségou a été leur vraie punition, plus forte assurément que la

plus grande peine que, dans un moment de colère, j’eusse osé leur

infliger.

Ils se berçaient de l’espoir de partir tous montés à cheval,

supérieurement vêtus de boubous lomas brodés, avec de beaux turbans[175]

en Tamba Sembé ; et quant au docteur et à moi !!! C’était une fortune

que nous devions emporter.

Quelques autres, espérant moins de la générosité d’Ahmadou, étaient

indifférents. L’un, Boubakary Gnian, ayant un fort abcès, prévoyait des

souffrances en route.

Enfin, d’autres encore pensaient qu’on ne nous laisserait pas partir.

Ils s’en allaient quêter à ce sujet des renseignements en ville ; et

soit que ce fût l’opinion générale, soit qu’on voulût m’intimider, ces

bruits m’arrivèrent de plus en plus alarmants.

Or, si cela arrivait, que fallait-il faire ? Résister dix contre dix

mille ? C’était risquer de perdre le bénéfice de tous nos sacrifices,

d’être peut-être après cela traités en prisonniers au lieu de l’être en

hôtes comme nous l’avions été jusqu’alors.

Nous en discutâmes donc encore Quintin et moi et, tout en reconnaissant

la gravité de la situation, notre départ nous parut douteux, et nous

convînmes d’aller en avant jusqu’au moment où l’ordre d’Ahmadou nous

viendrait de ne pas sortir de la ville.

[Décoration]

[Note 173 : Diakhité, famille de Peuls du Khasso.]

[Note 174 : Sambala Khoy (Sambala Blanc).]

[Note 175 : Il ne faut pas oublier que le noir, quel qu’il soit, allie

avec une propreté médiocre une grande vanité quant aux vêtements.]

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 134 / 368 题