Enfin, le 10, je me décidai à faire une dernière tentative près
d’Ahmadou, pour obtenir des chevaux, un guide et l’autorisation de
partir.
D’abord il refusa de me voir, et Samba N’diaye, qui prévoyait un orage,
alla se réfugier dans la maison d’El Hadj, afin que je ne pusse l’y
joindre.
Cela, tout en me contrariant, ne m’arrêta pas ; j’allai avec le docteur
et mes interprètes trouver Ahmadou sous les arbres. Dès le premier mot,
je lui fis comprendre que je voulais absolument lui parler. Alors il fit
appeler Samba N’diaye, et, pendant qu’on allait le chercher, il me dit
que Samba lui avait parlé et qu’il avait répondu que dès qu’il aurait le
temps il me ferait appeler.
« Oui, repartis-je, mais je ne puis attendre. Je n’ai pas grand’chose à
te dire que tu n’aies entendu, mais il faut que je te le dise.
— Mais, répliqua Ahmadou, c’est une longue affaire.
— Non, dis-je, le délai que je t’avais fixé est passé. Je ne suis pas
parti parce que j’ai attendu que ton armée fût rentrée, mais je vais me
préparer, et dans dix jours je partirai. Je viens te prévenir. Si tu
veux nous aider, tu le peux. Je n’ai pas de chevaux ni de guide. Je
voudrais que tu m’en donnasses ; je voudrais surtout que tu te
décidasses à arranger les affaires pour lesquelles je suis venu. »
Ahmadou se récria et recommença ses théories sur le devoir d’un envoyé,
qui doit savoir attendre qu’on le renvoie et qu’on arrange ses affaires
(et le fait est que dans les usages des noirs il en est ainsi).
Je lui dis alors fort sèchement que j’avais assez attendu, que je ne
pouvais plus rester ainsi sans même savoir pourquoi je restais ; que je
voulais partir.
J’avais un peu haussé la voix, et en réalité j’étais obligé cette fois
encore comme cela m’était si souvent arrivé, de faire appel à tout mon
calme pour ne pas me laisser aller à des explosions de colère provoquées
par cette force d’inertie contre laquelle je luttais. Ahmadou me dit que
je ne devais pas me fâcher, qu’on avait vu des envoyés attendre bien
plus longtemps que je ne l’avais fait.
Ma cause était perdue, mais je ne voulais pas reculer ; je fus de plus
en plus roide et j’en vins à lui dire (ce qui n’était pas vrai) : « Si
tu me disais maintenant d’aller à Hamdallahi, je n’irais plus.... »
C’était une maladresse. Ahmadou en tira parti tout de suite.
« Alors, dit-il, tu n’es pas venu pour voir El Hadj, puisque tu ne veux
plus aller vers lui. »
C’était trop fort. Je lui rappelai que j’attendais depuis sept mois ;
que j’avais souffert, dans cet espoir, toutes les misères de la vie que
je menais, vie impossible pour un blanc. « Mais, du reste, dis-je, il
est inutile de te rappeler cela : tu le sais aussi bien que moi, et je
n’ai plus qu’une chose à faire, c’est de m’en aller. Tu as encore dix
jours, si tu veux te bien conduire avec nous ; sinon je partirai à
pied. »
Il essaya encore de me désarmer, mais j’ajoutai :
« J’ai dit dix jours, je n’ai rien à changer. »
Ce fut mon dernier mot.
Dès que je fus levé, j’acquis par mes deux interprètes la conviction
qu’un parti hostile poussait Ahmadou à m’empêcher de partir. Et en
reprenant le palabre dans une conversation avec Boubakary Gnian, je vis
combien il est difficile de ne pas faire d’erreurs avec de mauvais
interprètes. C’est ainsi qu’à un moment où Ahmadou disait : « Il faut
que tu restes, » ou : « Je veux que tu restes, » on me traduisait : « Je
désirerais que tu restasses » (bien entendu l’interprète tourne ainsi :
Il désire que tu restes).
Il est vrai que, chez les noirs, désir de prince est une loi que l’on
transgresse rarement ; mais pour moi ces deux expressions avaient une
signification bien différente.
Le docteur, qui ne voulait pas croire aux intentions malveillantes,
demeurait persuadé qu’on nous laisserait partir. Quant à Samba N’diaye,
il s’abstenait disant : « C’est une affaire entre Ahmadou et toi. »
En somme, j’étais dans une position bien délicate.
Une route difficile, pour ne pas dire impossible, sans guide, sans
chevaux ; un violent désir de terminer ma mission en rapportant un
traité au moins d’amitié et de commerce, et l’espoir d’arriver à ce
résultat : telles étaient mes raisons pour rester.
L’inquiétude sur les événements ultérieurs du pays, la crainte pour ma
santé et celle de mes compagnons ; un besoin d’échapper à la vie
mortelle que nous menions depuis près d’un an : voilà quelles étaient
mes raisons pour partir.
Dix jours nous restaient, et je commençais mes préparatifs. J’avais une
forte réserve de cauris ; j’avais encore quelques marchandises. Je fis
sortir mes harnais, j’ordonnai de les mettre en état ; je fis quelques
provisions de route, et pris, en un mot, toutes les dispositions
nécessaires au départ. Si on me laissait partir, une fois à Yamina, je
trouverais certainement un guide en le payant ; mais il fallait partir,
c’était là le difficile.
Sur ces entrefaites arriva une caravane de deux cents ânes, disait-on,
mais dans tous les cas fort nombreuse, venant du Diafounou et du
Diombokho. Les Diulas étaient tous Soninkés. Nous sûmes par eux que la
route était praticable, quoique difficile, et qu’arrivés à Damfa,
craignant d’être pillés par les Bambaras, il leur avait fallu demander
une escorte à Yamina pour parvenir jusque-là sans courir les risques
d’un pillage.
Les derniers jours se passèrent dans des alternatives de nouvelles qui
n’étaient ni meilleures ni plus mauvaises. Le chef de la caravane, avec
lequel j’avais causé longuement, me disait que, sans guide, il était
impossible de passer entre Yamina et Nioro, parce que beaucoup de
villages étaient révoltés et qu’il fallait les éviter.
Je sentais qu’au cas où nous partirions, une grande responsabilité
allait peser sur moi. Si en route nous étions attaqués, que faire avec
si peu d’hommes ? Abandonner les bagages, nos notes, journaux, cartes,
perdre le fruit de tout notre travail et sauver nos corps ; revenir
enfin les mains vides après avoir sacrifié plus d’un an pour ne
rapporter aucun résultat, soit politique, soit géographique ?
Je méditais à ce sujet de longues heures, et il me semblait, plus j’y
réfléchissais, que là n’était pas le vrai chemin, le chemin du devoir,
que je m’efforçais de suivre en faisant sans cesse abnégation de moi-
même.
Mais, d’un autre côté, faire de nouvelles concessions, attendre encore
sans promesse de la part d’Ahmadou, et jusqu’à quand ? cela n’était pas
admissible ; et quelles raisons eussé-je eu à donner pour avoir
attendu ? Voilà ce que m’objectait Quintin, qui poussait au départ de
toutes ses forces.
L’exposé que je viens de faire de nos deux manières de voir résume assez
bien notre situation. Après avoir délibéré avec mon compagnon, je
persistai dans mes préparatifs ostensibles de départ ; nous étions
convaincus que cela amènerait une concession pour nous retenir, et,
comme on va le voir, nous ne nous trompions pas.
Nos laptots, tout en se préparant aussi, étaient partagés d’opinion. Les
uns obéissaient, mais semblaient désespérés de quitter Ahmadou sans
qu’il nous y eût autorisés ; ils me faisaient entrevoir les beaux
cadeaux que nous y perdions tous. Pauvres gens ! la manière dont ils ont
quitté Ségou a été leur vraie punition, plus forte assurément que la
plus grande peine que, dans un moment de colère, j’eusse osé leur
infliger.
Ils se berçaient de l’espoir de partir tous montés à cheval,
supérieurement vêtus de boubous lomas brodés, avec de beaux turbans[175]
en Tamba Sembé ; et quant au docteur et à moi !!! C’était une fortune
que nous devions emporter.
Quelques autres, espérant moins de la générosité d’Ahmadou, étaient
indifférents. L’un, Boubakary Gnian, ayant un fort abcès, prévoyait des
souffrances en route.
Enfin, d’autres encore pensaient qu’on ne nous laisserait pas partir.
Ils s’en allaient quêter à ce sujet des renseignements en ville ; et
soit que ce fût l’opinion générale, soit qu’on voulût m’intimider, ces
bruits m’arrivèrent de plus en plus alarmants.
Or, si cela arrivait, que fallait-il faire ? Résister dix contre dix
mille ? C’était risquer de perdre le bénéfice de tous nos sacrifices,
d’être peut-être après cela traités en prisonniers au lieu de l’être en
hôtes comme nous l’avions été jusqu’alors.
Nous en discutâmes donc encore Quintin et moi et, tout en reconnaissant
la gravité de la situation, notre départ nous parut douteux, et nous
convînmes d’aller en avant jusqu’au moment où l’ordre d’Ahmadou nous
viendrait de ne pas sortir de la ville.
[Décoration]
[Note 173 : Diakhité, famille de Peuls du Khasso.]
[Note 174 : Sambala Khoy (Sambala Blanc).]
[Note 175 : Il ne faut pas oublier que le noir, quel qu’il soit, allie
avec une propreté médiocre une grande vanité quant aux vêtements.]