C’était le 10 août et les vingt-cinq jours nous menaient au 5 septembre.
Pendant ce temps, les nouvelles continuaient à arriver. J’étais décidé à
partir, et je m’inquiétais peu de ces bruits qui, du reste, avaient
moins le caractère de véracité que ceux du passé. Je cherchais à
entraîner quelques mécontents qui pussent me servir de guides, car il
était évident qu’Ahmadou ne m’en fournirait pas plus que de chevaux. Un
instant, je crus avoir réussi à décider l’envoyé du Guidimakha qui était
dans notre case ; mais plus nous nous rapprochions de la date fixée,
plus ses irrésolutions devenaient évidentes, et je vis que je ne
pourrais compter sur lui.
[Illustration : Ahmadou recevant dans la cour de son palais.]
Septembre 1864.
Cependant les circonstances s’aggravaient. On disait que l’armée de Mari
menaçait le village de Faracco, village de sofas de la couronne,
commandé par un Kountigui nommé Coro, et il était à craindre que ce chef
ne trahît Ahmadou en faveur de son ancien maître ; aussi Ahmadou
faisait-il tous ses efforts pour faire sortir l’armée. Il y parvint ;
mais l’état des choses ne s’améliora pas, et le 6 septembre l’armée
sortait encore et campait sur la rive droite, pendant que les forces de
Yamina arrivaient d’un autre côté. Ahmadou avait défendu d’attaquer sans
son ordre, espérant prendre Mari entre deux feux et l’anéantir ; mais il
mit tant de temps à ses préparatifs que Mari, sans doute effrayé, ne
jugea pas à propos d’attendre et, remontant vers le nord, échappa au
moment où on croyait le tenir. C’était une maladresse bien grande que
d’agir ainsi envers lui. Si on eût attaqué immédiatement, au lieu de
rester en présence de l’ennemi, comme on le fit, chaque armée se tenant
retranchée dans un village, il est probable que Mari, dont les forces
n’étaient pas grandes à ce moment, eût été battu. Quoi qu’il en soit, il
disparut, emportant le maïs de Faracco, qui était presque mûr et que ses
sofas ne voulurent sans doute pas laisser sur pied. Pendant que tout
ceci se passait, je n’avais pas songé à me mettre en route ; je ne
voulais pas partir sans voir encore Ahmadou, mais nous étions au 10
septembre ; j’avais fait demander à Ahmadou de le voir, et en réponse il
m’avait envoyé une jarre de miel. Alors j’avais envoyé Samba Yoro lui
dire que je désirais le voir le même jour ou le lendemain, et que, s’il
le fallait, j’irais lui parler sous les arbres où il passe toutes ses
journées. Il avait répondu que je pouvais venir, qu’il me dirait
bonjour, mais que pour parler d’affaires il n’en avait pas le temps, que
d’ailleurs il savait que c’était pour mon départ. En même temps que je
recevais cette réponse, il arrivait des nouvelles du Macina par un
Talibé qui, parti avec El Hadj, revenait à Ségou.
Je ne pus voir moi-même ce Talibé, mais voici le récit officiel de ses
nouvelles :
« J’ai laissé El Hadj sur les montagnes (derrière Hamdallahi). Tidiani
venait de rentrer avec l’armée. Balobo est chassé dans le Bourgou.
Cheick Ahmed Beckay est à Tombouctou. Tout le pays sur la rive droite
est soumis à El Hadj, et j’y ai passé tranquillement. J’ai remonté le
Bakhoy en pirogue. Mais là j’ai été attaqué, ma pirogue a été pillée, et
il m’a fallu redescendre jusqu’au village de Yamina (sur le Bakhoy) pour
trouver un cheval, avec lequel je suis venu à travers les broussailles
en trois jours. »
Samba N’diaye, sans doute pour ranimer notre espoir, affirmait que ce
Talibé se faisait fort de nous conduire au Macina. Mais il ne put le
décider à venir. Ahmadou lui avait fait de beaux cadeaux, sans doute en
lui recommandant le silence, et il ne voulait pas se compromettre.