Enfin le 12 juillet, on comptait cette armée dont on parlait tant. Cette
opération se fait de la manière suivante : dans chaque compagnie, les
hommes désignés pour marcher, par leur chef de compagnie, viennent
déposer leurs fusils en rangs près de la demeure du chef, qui,
lorsqu’ils sont au complet, va en informer Ahmadou.
Lorsqu’il y a des retardataires, et il y en a toujours, car la plupart
des Talibés, ne vivant qu’aux dépens des Bambaras, qu’ils vont rançonner
dans les villages soumis, s’ennuient de voir durer l’opération et
partent à tour de rôle, on court après eux et, pendant qu’on en cherche
quelques-uns, dix ou douze autres partent ; il faut de nouveau aller à
leur poursuite, et ainsi de suite, si bien que cette opération,
commencée le 12, ne se terminait que le 22 juillet. Encore les choses
avaient-elles marché vite. Le 23, on envoyait les poudres à Tierno
Alassane, et le 24, l’armée commençait à traverser le fleuve. Ce fut la
première fois que j’allai à cheval jusque-là. La campagne était déjà
très-verte, le mil grandissait.
Pendant qu’Ahmadou s’occupait ainsi de l’armée, beaucoup de nouvelles
arrivaient. J’avais eu bien du désappointement en voyant sortir l’armée
sans partir avec elle, et surtout quand j’avais appris qu’elle allait du
côté de Yamina. Mais Sonkoutou, que j’étais allé voir, m’avait affirmé
que nous allions partir sous peu en pirogues, ce qui, on le sait, était
toujours l’idée de Samba N’diaye. Sidy Abdhallah aussi m’avait dit que
j’allais partir _Dioni-dioni_ (tout de suite).
Quant au vieil Abdoul, il était très-malade et personne ne l’approchait.
Le 19, il arrivait un homme qui allait trouver Samba N’diaye et lui dire
que deux hommes étaient en route venant de Macina avec une lettre d’El
Hadj pour nous (nous concernant). Samba N’diaye, tout joyeux, se
laissait aller à un accès de générosité et lui donnait la moitié du seul
gourou qu’il possédât et quarante cauris, et venait aussitôt m’apporter
cette bonne nouvelle, à laquelle, à son grand scandale, je n’ajoutai pas
foi. Je venais d’être désappointé relativement à l’armée, et j’étais
encore en défiance.
Et bien m’en prenait ; car, les jours suivants, je pus railler à mon
tour Samba N’diaye qui était abasourdi de s’être laissé duper. Le 24,
pendant que l’armée traversait le fleuve en pirogues, à Ségou-Koro, non
sans faire quelques naufrages et noyer quelques chevaux par suite
d’excès de chargement, il arriva un Diawandou du Macina qui apportait
aussi des nouvelles ; il disait que El Hadj s’était retiré dans les
montagnes qui sont derrière Hamdallahi, à Bandiagara, village d’où
dorénavant on fera partir toutes les nouvelles le concernant, et qu’il
avait expédié cinq armées dans le pays ; que Tidiani gardait
Hamdallahi ; que la population des montagnes lui était entièrement
soumise.
Dès que l’armée fut en route, il fut impossible de voir Ahmadou qui,
renfermé chez ses femmes, attendait le résultat. Personne ne savait au
juste où était allée l’armée. Abdoul avait eu l’audace de nous dire
qu’elle allait revenir traverser le fleuve pour marcher dans l’Est. Mais
nous ne pouvions y croire, et nous apprîmes bientôt que l’armée était
allée du côté de Yamina attaquer un village nommé Tocoroba, dans lequel
les Bambaras révoltés s’étaient fortifiés et d’où ils pillaient à la
ronde tous les villages du Fadougou. Elle avait été repoussée et faisait
des pertes nombreuses. Cette nouvelle parvint le 29, et on renvoya
aussitôt de la poudre à l’armée, dont les blessés arrivèrent dans les
premiers jours d’août. On vint de la part d’Ahmadou prier le docteur
d’aller soigner un chef blessé gravement ; c’était le frère d’un Talibé,
nommé Tierno-Cirey, lequel avait été tué sur place. Il ne voulut pas
laisser sonder sa blessure (balle dans le ventre), mais il fit le récit
suivant, que je reproduis tel qu’il a été interprété : « Je vis que mon
frère, dont le cheval avait été tué, était tombé près du tata. J’allai
voir ce qu’il avait. Il avait la jambe cassée. Je lui demandai s’il
pouvait se sauver. Il dit que non, que son cheval était tué, et qu’il
resterait là. Alors je brisai son fusil et son sabre et, à ce moment, je
fus blessé et je tombai. Mon frère me croyait mort et il se disposait à
casser mon fusil quand je revins à la vie. Il me demanda si je pouvais
partir. Je lui dis que oui, mais je ne voulais pas le laisser. Il me
pria de partir, et je m’en allai. Puis je sais que les Bambaras firent
un trou au tata, près de l’endroit où mon frère était tombé, et le
tuèrent. »
Cette perte n’était pas la seule. Une de nos voisines, brave femme du
Fouta, avait perdu son mari. C’était un pauvre ménage qui vivait du
coton que filait la femme et d’un petit commerce de sel que faisait le
mari. Ils avaient une petite fille et la femme était grosse ; cet
événement la laissait dans la plus profonde misère. Aussi son désespoir
était-il réel, et les pleurs et sanglots qu’on entend toujours en
pareille occurrence et qui sont souvent plus d’étiquette que sincères,
surtout à Ségou (où une femme se déconsidérerait si on n’entendait pas
ses pleurs de tout son quartier trois jours durant), étaient-ils cette
fois les échos d’une vraie douleur. — Dans cette même cour habitait un
jeune Toucouleur d’une vingtaine d’années, avec sa femme âgée d’à peu
près quatorze ans. C’était ce que j’appelais un ménage de moineaux. Pour
toute fortune, le mari avait ses habits, car son fusil n’était même pas
à lui. Samba-Djenéba était un pauvre hère, bon garçon au demeurant. Il
avait épousé une jeune fille qui ne possédait pas plus que lui et à
laquelle il avait donné comme cadeau de noces un simple pagne. Un bœuf,
présent d’un des princes, avait été tué en cette occasion, et ils
étaient venus percher dans une hutte en sécos, où tout le mobilier était
un tara ou lit de bambous et une ou deux calebasses. On ne faisait pas
souvent la cuisine dans ce ménage, on ne mangeait même pas tous les
jours, et souvent cela occasionnait des querelles, il faut croire, car à
travers les nattes mal jointes de leur nid d’oiseaux, on entendait
parfois des plaintes et, disons-le à la honte du mari, il les
accueillait généralement d’une façon fort énergique. Alors, au lieu de
tendres paroles, c’étaient des pleurs qui nous parvenaient.
De ce côté, la muraille de notre cour n’avait guère qu’un mètre vingt-
cinq centimètres de hauteur, de telle sorte que nous suivions jour par
jour les événements de ce ménage. Un jour, à la suite d’une querelle,
Coumba, la femme, ou plutôt l’enfant, partit. On la ramena et le ménage
vécut encore quelque temps d’amour et de l’air du temps ; puis elle
repartit, revint et partit définitivement séparée légalement. Peu après,
cette jeune veuve, qui n’avait pas quinze ans, se remariait avec un ami
de son mari, qui était un peu plus à l’aise.
Tels étaient les hôtes de cette pauvre maison. J’ai bien souvent, je
l’avoue, admiré leur insouciance que j’ai bien souvent enviée.
Néanmoins, les pleurs et les cris ne cessaient pas dans nos environs, ce
qui témoignait assez des pertes qu’on avait faites à cette expédition.
Bientôt l’un des captifs arrivés avec Fahmahra de Koundian vint nous
apprendre que notre infortuné guide avait été tué. Son griot, son ami
Niama, avait recueilli son cheval et son fusil, ses harnachements, sa
poire à poudre ; c’était tout ce que nous devions revoir de ce pauvre
garçon.
Puis j’appris quelques jours après que Karounka, le chef des sofas qu’on
avait placés à notre porte, lors de notre arrivée, et qui était parti
pour cette expédition, avait la jambe cassée.
[Décoration]