12 juillet 1864.

Enfin le 12 juillet, on comptait cette armée dont on parlait tant. Cette

opération se fait de la manière suivante : dans chaque compagnie, les

hommes désignés pour marcher, par leur chef de compagnie, viennent

déposer leurs fusils en rangs près de la demeure du chef, qui,

lorsqu’ils sont au complet, va en informer Ahmadou.

Lorsqu’il y a des retardataires, et il y en a toujours, car la plupart

des Talibés, ne vivant qu’aux dépens des Bambaras, qu’ils vont rançonner

dans les villages soumis, s’ennuient de voir durer l’opération et

partent à tour de rôle, on court après eux et, pendant qu’on en cherche

quelques-uns, dix ou douze autres partent ; il faut de nouveau aller à

leur poursuite, et ainsi de suite, si bien que cette opération,

commencée le 12, ne se terminait que le 22 juillet. Encore les choses

avaient-elles marché vite. Le 23, on envoyait les poudres à Tierno

Alassane, et le 24, l’armée commençait à traverser le fleuve. Ce fut la

première fois que j’allai à cheval jusque-là. La campagne était déjà

très-verte, le mil grandissait.

Pendant qu’Ahmadou s’occupait ainsi de l’armée, beaucoup de nouvelles

arrivaient. J’avais eu bien du désappointement en voyant sortir l’armée

sans partir avec elle, et surtout quand j’avais appris qu’elle allait du

côté de Yamina. Mais Sonkoutou, que j’étais allé voir, m’avait affirmé

que nous allions partir sous peu en pirogues, ce qui, on le sait, était

toujours l’idée de Samba N’diaye. Sidy Abdhallah aussi m’avait dit que

j’allais partir _Dioni-dioni_ (tout de suite).

Quant au vieil Abdoul, il était très-malade et personne ne l’approchait.

Le 19, il arrivait un homme qui allait trouver Samba N’diaye et lui dire

que deux hommes étaient en route venant de Macina avec une lettre d’El

Hadj pour nous (nous concernant). Samba N’diaye, tout joyeux, se

laissait aller à un accès de générosité et lui donnait la moitié du seul

gourou qu’il possédât et quarante cauris, et venait aussitôt m’apporter

cette bonne nouvelle, à laquelle, à son grand scandale, je n’ajoutai pas

foi. Je venais d’être désappointé relativement à l’armée, et j’étais

encore en défiance.

Et bien m’en prenait ; car, les jours suivants, je pus railler à mon

tour Samba N’diaye qui était abasourdi de s’être laissé duper. Le 24,

pendant que l’armée traversait le fleuve en pirogues, à Ségou-Koro, non

sans faire quelques naufrages et noyer quelques chevaux par suite

d’excès de chargement, il arriva un Diawandou du Macina qui apportait

aussi des nouvelles ; il disait que El Hadj s’était retiré dans les

montagnes qui sont derrière Hamdallahi, à Bandiagara, village d’où

dorénavant on fera partir toutes les nouvelles le concernant, et qu’il

avait expédié cinq armées dans le pays ; que Tidiani gardait

Hamdallahi ; que la population des montagnes lui était entièrement

soumise.

Dès que l’armée fut en route, il fut impossible de voir Ahmadou qui,

renfermé chez ses femmes, attendait le résultat. Personne ne savait au

juste où était allée l’armée. Abdoul avait eu l’audace de nous dire

qu’elle allait revenir traverser le fleuve pour marcher dans l’Est. Mais

nous ne pouvions y croire, et nous apprîmes bientôt que l’armée était

allée du côté de Yamina attaquer un village nommé Tocoroba, dans lequel

les Bambaras révoltés s’étaient fortifiés et d’où ils pillaient à la

ronde tous les villages du Fadougou. Elle avait été repoussée et faisait

des pertes nombreuses. Cette nouvelle parvint le 29, et on renvoya

aussitôt de la poudre à l’armée, dont les blessés arrivèrent dans les

premiers jours d’août. On vint de la part d’Ahmadou prier le docteur

d’aller soigner un chef blessé gravement ; c’était le frère d’un Talibé,

nommé Tierno-Cirey, lequel avait été tué sur place. Il ne voulut pas

laisser sonder sa blessure (balle dans le ventre), mais il fit le récit

suivant, que je reproduis tel qu’il a été interprété : « Je vis que mon

frère, dont le cheval avait été tué, était tombé près du tata. J’allai

voir ce qu’il avait. Il avait la jambe cassée. Je lui demandai s’il

pouvait se sauver. Il dit que non, que son cheval était tué, et qu’il

resterait là. Alors je brisai son fusil et son sabre et, à ce moment, je

fus blessé et je tombai. Mon frère me croyait mort et il se disposait à

casser mon fusil quand je revins à la vie. Il me demanda si je pouvais

partir. Je lui dis que oui, mais je ne voulais pas le laisser. Il me

pria de partir, et je m’en allai. Puis je sais que les Bambaras firent

un trou au tata, près de l’endroit où mon frère était tombé, et le

tuèrent. »

Cette perte n’était pas la seule. Une de nos voisines, brave femme du

Fouta, avait perdu son mari. C’était un pauvre ménage qui vivait du

coton que filait la femme et d’un petit commerce de sel que faisait le

mari. Ils avaient une petite fille et la femme était grosse ; cet

événement la laissait dans la plus profonde misère. Aussi son désespoir

était-il réel, et les pleurs et sanglots qu’on entend toujours en

pareille occurrence et qui sont souvent plus d’étiquette que sincères,

surtout à Ségou (où une femme se déconsidérerait si on n’entendait pas

ses pleurs de tout son quartier trois jours durant), étaient-ils cette

fois les échos d’une vraie douleur. — Dans cette même cour habitait un

jeune Toucouleur d’une vingtaine d’années, avec sa femme âgée d’à peu

près quatorze ans. C’était ce que j’appelais un ménage de moineaux. Pour

toute fortune, le mari avait ses habits, car son fusil n’était même pas

à lui. Samba-Djenéba était un pauvre hère, bon garçon au demeurant. Il

avait épousé une jeune fille qui ne possédait pas plus que lui et à

laquelle il avait donné comme cadeau de noces un simple pagne. Un bœuf,

présent d’un des princes, avait été tué en cette occasion, et ils

étaient venus percher dans une hutte en sécos, où tout le mobilier était

un tara ou lit de bambous et une ou deux calebasses. On ne faisait pas

souvent la cuisine dans ce ménage, on ne mangeait même pas tous les

jours, et souvent cela occasionnait des querelles, il faut croire, car à

travers les nattes mal jointes de leur nid d’oiseaux, on entendait

parfois des plaintes et, disons-le à la honte du mari, il les

accueillait généralement d’une façon fort énergique. Alors, au lieu de

tendres paroles, c’étaient des pleurs qui nous parvenaient.

De ce côté, la muraille de notre cour n’avait guère qu’un mètre vingt-

cinq centimètres de hauteur, de telle sorte que nous suivions jour par

jour les événements de ce ménage. Un jour, à la suite d’une querelle,

Coumba, la femme, ou plutôt l’enfant, partit. On la ramena et le ménage

vécut encore quelque temps d’amour et de l’air du temps ; puis elle

repartit, revint et partit définitivement séparée légalement. Peu après,

cette jeune veuve, qui n’avait pas quinze ans, se remariait avec un ami

de son mari, qui était un peu plus à l’aise.

Tels étaient les hôtes de cette pauvre maison. J’ai bien souvent, je

l’avoue, admiré leur insouciance que j’ai bien souvent enviée.

Néanmoins, les pleurs et les cris ne cessaient pas dans nos environs, ce

qui témoignait assez des pertes qu’on avait faites à cette expédition.

Bientôt l’un des captifs arrivés avec Fahmahra de Koundian vint nous

apprendre que notre infortuné guide avait été tué. Son griot, son ami

Niama, avait recueilli son cheval et son fusil, ses harnachements, sa

poire à poudre ; c’était tout ce que nous devions revoir de ce pauvre

garçon.

Puis j’appris quelques jours après que Karounka, le chef des sofas qu’on

avait placés à notre porte, lors de notre arrivée, et qui était parti

pour cette expédition, avait la jambe cassée.

[Décoration]

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 131 / 368 题