Le 19 juin, après avoir tenté, depuis deux jours, de voir Ahmadou,
j’appris qu’il était sous les arbres de la maison de son père. Je lui
fis demander à lui parler, et je me rendis auprès de lui dès que sa
réponse me parvint. J’avais emporté deux petits bancs pour ne pas
m’accroupir dans le sable, ce qui est très-fatigant. Après les
politesses, j’entamai encore une fois la question de notre départ. Il me
fut impossible d’avoir une réponse sérieuse. Plus de vingt fois je
revins à la charge pour obtenir une décision, mais toujours, avec une
adresse incroyable, Ahmadou restait dans des généralités. Je voulais
qu’il me fixât une limite, après laquelle il me renverrait à Saint-
Louis. Il s’y refusait. J’en vins alors à lui déclarer que je serais
forcé de partir quand même. Il me pria encore de rester, me disant que
des envoyés devaient savoir attendre. A cela je répondis qu’on n’avait
jamais vu retenir des envoyés malgré eux. Alors son ton devint plus vif,
plus aigre. Il répondit qu’il ne me gardait pas de force. Voyant que je
ne gagnais rien et que je ne faisais que l’indisposer, je demandai si
aux hautes eaux je pourrais partir en pirogue pour Hamdallahi. Mais je
ne pus rien obtenir de positif. Il me fit force protestations de bon
vouloir, mais pas d’engagements, et voyant qu’il témoignait depuis
quelque temps, par de fréquentes distractions, son ennui de ne pouvoir
terminer ce palabre, je le rompis en lui disant que j’attendrais encore
les hautes eaux : mais que si, à cette époque, on ne me faisait pas
partir pour le Macina, je partirais pour Saint-Louis.
Son dernier mot avait été : « Tu partiras peut-être avant cela. » Mais
j’étais trop habitué à ces paroles vagues pour y voir une espérance. Je
comptais davantage sur la chance de partir en pirogue aux hautes eaux,
idée que Samba N’diaye avait toujours approuvée, qu’il avait, disait-il,
développée à Ahmadou et qui avait été appuyée par quelques Toucouleurs ;
ces derniers avaient affirmé à Ahmadou que rien en ce moment ne pouvait
arrêter les blancs dans une pirogue bien armée.
Puis j’avais obtenu un mot d’Ahmadou : c’est qu’on ne me retenait pas de
force, et j’y voyais la conviction que le jour où je voudrais partir à
mes risques et périls, on ne m’arrêterait pas. Cette conviction, je ne
l’ai pas toujours eue par la suite.
Il n’y avait donc qu’à attendre, et tout en enregistrant avec soin
toutes les nouvelles qui nous parvenaient, je m’occupais de plus en plus
de prendre des renseignements sur le pays, soin plus difficile que cela
ne semble. Cependant je glanais de droite et de gauche, ne négligeant
rien de ce qui paraissait devoir intéresser la colonie du Sénégal ou la
géographie. Souvent j’enregistrais des erreurs, et lorsqu’il s’agissait
de géographie, une fois le fait constaté, j’en étais quitte pour
déchirer et refaire ; mais quant aux nouvelles politiques, je les
prenais comme elles venaient. Je le répète, elles n’étaient pas faites
pour moi et tout le monde s’y trompait.
On pourra juger de leur diversité par ce fait. Un Guidimakha, envoyé des
bords du Sénégal vers Ahmadou ou plutôt vers El Hadj par sa province
(Guidimakha), logeait dans notre case ; il y logeait avant nous, et
comme il ne me gênait pas je l’y laissai. C’était un homme doux,
musulman fervent en apparence, et comme il s’était frotté aux blancs et
qu’il pouvait aller à la source des nouvelles, j’espérais par lui
obtenir des renseignements utiles. Le lendemain de ce palabre avec
Ahmadou, le plus vif que j’eusse eu jusqu’alors, le Guidimakha, dont le
nom était Ahmadou, m’amena un talibé de grand air, nommé Alassane
Ghirladjo. Je n’ai jamais vu un personnage aussi mystérieux.
Avant de dire un mot, il faisait fermer les portes, s’assurait que
personne n’était là pour écouter, et généralement racontait des choses
peu importantes. Il m’assura que beaucoup de talibés étaient bien
disposés pour moi, désiraient me voir partir, et qu’Ahmadou eût déjà
rassemblé une armée si les chefs avaient été d’accord avec lui ; que lui
savait tout parce qu’il était intime d’Ahmadou qui ne lui cachait rien,
etc., etc. En réalité, il était bien avec Ahmadou, parce qu’il était
brave, mais tous les renseignements qu’il me donna furent toujours
complétement insignifiants.
Le lendemain, 20 juin, Abdoul Ségou disait au docteur qu’on attendait,
le 22, un courrier d’El Hadj qu’on recevrait en grande pompe ; que le
dernier arrivé avait dit de préparer du mil pour l’envoyer au Macina où
on en manquait ; il ajoutait que, dès que le courrier serait arrivé, on
s’occuperait de rassembler une armée qui nous conduirait en même temps
que le mil. Ce bruit n’était pas seulement à notre adresse, car, le
lendemain, de trois côtés différents, entre autres par Alassane
Ghirladjo, on confirmait la nouvelle de l’arrivée de ce courrier
officiel.