Enfin, le 12 juin on annonçait de nouveau l’arrivée de courriers du
Macina. Tierno-Abdoul prétendait avoir une lettre de son fils ; la
veille, Mohammed Bobo avait dit à Samba N’diaye qu’avant huit jours on
aurait des nouvelles du Macina.
Abdoul soutenait toujours que nous allions partir le 15 ; il affirmait
avoir vu la lettre d’El Hadj, écrite de Tenenkou (Macina), dans laquelle
il ordonnait de nous conduire avec une armée.
Mais pour faire diversion, le même soir on attaquait Bamabougou, et le
bruit courait que l’assaillant était Mari en personne. L’armée sortit en
toute hâte, et l’après-midi on disait que Mari était pris avec sa femme
et ses bagages.
Le soir on démentait la prise de Mari, et on allait même jusqu’à avancer
qu’il n’était pas là. Mais ce qui restait démontré, c’est qu’on avait
attaqué Bamabougou, et que sans les secours de Ségou qui étaient arrivés
à temps, ce village eût été pris ; car c’était bien l’armée de Mari qui
était là tout entière ; elle avait déjà fait des trous dans le tata et
arrêté les secours venus de Koghé ; Mari, qui réellement se trouvait
présent, s’en alla en pirogue pendant que ses cavaliers traversaient le
fleuve.
Outre ces nouvelles, nous avions pour occuper nos loisirs des études de
mœurs qui ne manquaient pas d’un certain intérêt.
Quelques jours auparavant, Diali Mahmady, ce griot dont j’ai parlé,
parcourait les rues à la tête d’une bande d’autres griots, allant
mendier de case en case, sa guitare à la main et accompagné de ses
femmes frappant des cymbales de fer et chantant. Le vieil Alpha Ahmadou
se trouva sur son chemin, et Diali l’ayant importuné, soit en mendiant
soit d’autre façon, ce vieillard lui fit des reproches sur le manque de
dignité de sa conduite, lui rappelant qu’étant interprète officiel
d’Ahmadou pour le Bambara, il n’était pas convenable qu’il allât ainsi
mendier, et promener des femmes par la ville au lieu de les garder à la
maison, comme doit le faire un bon musulman.
Diali Mahmady, en vrai griot, au lieu d’accepter cette admonestation, se
remit à railler le vieillard sur son avarice et sur sa manière de vivre,
et finalement mit les rieurs de son côté, puis, voyant son succès, il
continua à bafouer le vieil Alpha en public. Celui-ci, furieux, alla
porter plainte de la façon la plus énergique à Ahmadou, qui, avec ses
habitudes de justice expéditive, donna l’ordre de saisir Diali Mahmady
et de lui couper le cou.
Diali Mahmady, qui savait fort bien qu’il était dans son tort, prévenu à
temps, alla se réfugier chez le vieil Alpha lui-même et implora sa
grâce. Au fond Alpha n’était pas méchant ; il alla plaider la cause de
celui qu’il avait attaqué, et Diali Mahmady eut à subir les effets de la
clémence royale : on lui administra cinquante coups de fouet.
Diali Mahmady était libre, mais il paraît qu’il avait voulu deux fois
retourner en son pays, malgré El Hadj et Ahmadou, et cette trahison
l’avait fait passer au rang de captif au point de vue de la justice, vu
qu’ayant, au jugement d’Ahmadou, mérité la mort, c’était pure clémence
de ne pas le tuer. Quant aux coups de corde, personne à Ségou ne peut
s’en racheter comme dans d’autres pays musulmans en payant l’amende :
les jugements soit d’Ahmadou, soit de Tierno Boubou, kadi de la ville,
étaient sans appel. C’est ainsi qu’Oulibo s’étant un jour permis chez
Tierno Boubou une observation sur un jugement que celui-ci venait de
prononcer, fut, séance tenante, condamné à recevoir cinquante coups,
qu’il reçut en effet malgré sa qualité de second chef de Ségou et de
remplaçant d’Ahmadou durant ses absences.
[Illustration : Talibé enfant allant à l’école des marabouts.]
Une autre fois j’appris des princes eux-mêmes, un jour qu’ils étaient
venus me voir, que comme ils s’étaient disputés et qu’Aguibou avait
appelé Abdoulaye (Touré) en justice à ce sujet, ce dernier avait été
condamné à vingt coups de corde, sentence qui fut exécutée sans retard.
Du reste en fait de mœurs ce pays, par suite du mélange des races
rassemblées sous l’étendard du conquérant, présente toute la variété
possible et sur le tout se sont incrustés les usages musulmans. C’est
ainsi que les enfants _fils de chefs_ et autres vont à l’école des
marabouts et entre leurs leçons vont de porte en porte une calebasse à
la main mendier quelques grains de mil pour leur marabout dont ils sont
serviteurs pendant toute leur éducation.
Que peut-on attendre de ces enfants élevés à mendier, habitués à voir la
cruauté élevée à la hauteur d’une vertu, le fanatisme à l’état de
sainteté et la femme libre ou non avilie et traitée en esclave ?
Telle est en quelques mots l’éducation musulmane chez les nègres.
[Décoration]
[Note 167 : Arbre toujours vert.]
[Note 168 : Telles sont les cannes des marabouts du Macina.]
[Note 169 : _Toubé_, pantalon à la mode arabe ou turque.]
[Note 170 : Voyez la _Notice sur le Oualo_, par M. Azan. (_Revue
maritime et coloniale_, 1864, février, p. 357.)]
[Note 171 : Sorte de corps de garde à l’entrée des cours.]
[Note 172 : Ce sont en général des femmes ou filles de chefs prises à la
guerre et qui, échues en part à Ahmadou, sont destinées au diomfoutou
(harem) pour en faire des présents à l’occasion.]