12 juin 1864.

Enfin, le 12 juin on annonçait de nouveau l’arrivée de courriers du

Macina. Tierno-Abdoul prétendait avoir une lettre de son fils ; la

veille, Mohammed Bobo avait dit à Samba N’diaye qu’avant huit jours on

aurait des nouvelles du Macina.

Abdoul soutenait toujours que nous allions partir le 15 ; il affirmait

avoir vu la lettre d’El Hadj, écrite de Tenenkou (Macina), dans laquelle

il ordonnait de nous conduire avec une armée.

Mais pour faire diversion, le même soir on attaquait Bamabougou, et le

bruit courait que l’assaillant était Mari en personne. L’armée sortit en

toute hâte, et l’après-midi on disait que Mari était pris avec sa femme

et ses bagages.

Le soir on démentait la prise de Mari, et on allait même jusqu’à avancer

qu’il n’était pas là. Mais ce qui restait démontré, c’est qu’on avait

attaqué Bamabougou, et que sans les secours de Ségou qui étaient arrivés

à temps, ce village eût été pris ; car c’était bien l’armée de Mari qui

était là tout entière ; elle avait déjà fait des trous dans le tata et

arrêté les secours venus de Koghé ; Mari, qui réellement se trouvait

présent, s’en alla en pirogue pendant que ses cavaliers traversaient le

fleuve.

Outre ces nouvelles, nous avions pour occuper nos loisirs des études de

mœurs qui ne manquaient pas d’un certain intérêt.

Quelques jours auparavant, Diali Mahmady, ce griot dont j’ai parlé,

parcourait les rues à la tête d’une bande d’autres griots, allant

mendier de case en case, sa guitare à la main et accompagné de ses

femmes frappant des cymbales de fer et chantant. Le vieil Alpha Ahmadou

se trouva sur son chemin, et Diali l’ayant importuné, soit en mendiant

soit d’autre façon, ce vieillard lui fit des reproches sur le manque de

dignité de sa conduite, lui rappelant qu’étant interprète officiel

d’Ahmadou pour le Bambara, il n’était pas convenable qu’il allât ainsi

mendier, et promener des femmes par la ville au lieu de les garder à la

maison, comme doit le faire un bon musulman.

Diali Mahmady, en vrai griot, au lieu d’accepter cette admonestation, se

remit à railler le vieillard sur son avarice et sur sa manière de vivre,

et finalement mit les rieurs de son côté, puis, voyant son succès, il

continua à bafouer le vieil Alpha en public. Celui-ci, furieux, alla

porter plainte de la façon la plus énergique à Ahmadou, qui, avec ses

habitudes de justice expéditive, donna l’ordre de saisir Diali Mahmady

et de lui couper le cou.

Diali Mahmady, qui savait fort bien qu’il était dans son tort, prévenu à

temps, alla se réfugier chez le vieil Alpha lui-même et implora sa

grâce. Au fond Alpha n’était pas méchant ; il alla plaider la cause de

celui qu’il avait attaqué, et Diali Mahmady eut à subir les effets de la

clémence royale : on lui administra cinquante coups de fouet.

Diali Mahmady était libre, mais il paraît qu’il avait voulu deux fois

retourner en son pays, malgré El Hadj et Ahmadou, et cette trahison

l’avait fait passer au rang de captif au point de vue de la justice, vu

qu’ayant, au jugement d’Ahmadou, mérité la mort, c’était pure clémence

de ne pas le tuer. Quant aux coups de corde, personne à Ségou ne peut

s’en racheter comme dans d’autres pays musulmans en payant l’amende :

les jugements soit d’Ahmadou, soit de Tierno Boubou, kadi de la ville,

étaient sans appel. C’est ainsi qu’Oulibo s’étant un jour permis chez

Tierno Boubou une observation sur un jugement que celui-ci venait de

prononcer, fut, séance tenante, condamné à recevoir cinquante coups,

qu’il reçut en effet malgré sa qualité de second chef de Ségou et de

remplaçant d’Ahmadou durant ses absences.

[Illustration : Talibé enfant allant à l’école des marabouts.]

Une autre fois j’appris des princes eux-mêmes, un jour qu’ils étaient

venus me voir, que comme ils s’étaient disputés et qu’Aguibou avait

appelé Abdoulaye (Touré) en justice à ce sujet, ce dernier avait été

condamné à vingt coups de corde, sentence qui fut exécutée sans retard.

Du reste en fait de mœurs ce pays, par suite du mélange des races

rassemblées sous l’étendard du conquérant, présente toute la variété

possible et sur le tout se sont incrustés les usages musulmans. C’est

ainsi que les enfants _fils de chefs_ et autres vont à l’école des

marabouts et entre leurs leçons vont de porte en porte une calebasse à

la main mendier quelques grains de mil pour leur marabout dont ils sont

serviteurs pendant toute leur éducation.

Que peut-on attendre de ces enfants élevés à mendier, habitués à voir la

cruauté élevée à la hauteur d’une vertu, le fanatisme à l’état de

sainteté et la femme libre ou non avilie et traitée en esclave ?

Telle est en quelques mots l’éducation musulmane chez les nègres.

[Décoration]

[Note 167 : Arbre toujours vert.]

[Note 168 : Telles sont les cannes des marabouts du Macina.]

[Note 169 : _Toubé_, pantalon à la mode arabe ou turque.]

[Note 170 : Voyez la _Notice sur le Oualo_, par M. Azan. (_Revue

maritime et coloniale_, 1864, février, p. 357.)]

[Note 171 : Sorte de corps de garde à l’entrée des cours.]

[Note 172 : Ce sont en général des femmes ou filles de chefs prises à la

guerre et qui, échues en part à Ahmadou, sont destinées au diomfoutou

(harem) pour en faire des présents à l’occasion.]

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 125 / 368 题