« Mon cher Mage[165],
« J’adresse cette copie d’une lettre du gouverneur, au chef de Koniakary
pour qu’il vous la fasse parvenir : deux copies de cette lettre ont été,
par mes soins, envoyées au commandant de Médine, qui vous les adressera
par deux voies différentes.
« L’original, qui se trouve entre mes mains, vous parviendra par un
courrier que je vous expédie directement.
« Le gouverneur recommande ces précautions, afin que vous ayez
connaissance le plus tôt possible de ses vues pour étendre nos relations
commerciales vers le Niger.
« Bonne santé à vous et à M. Quintin, bonne réussite et prompt retour.
« Tout à vous,
« FALIU.
« Notre pauvre docteur Lequerré vient de mourir. »
A cette lettre était jointe celle-ci :
« Mon cher capitaine,
« Je viens de recevoir votre lettre, datée de Koundian le 6 janvier,
m’annonçant que le surlendemain vous deviez partir pour Bamakou. J’ai lu
avec le plus grand intérêt tous les renseignements que vous m’avez
envoyés jusqu’à présent ; nous les conservons avec soin et ne publions
de vous que des nouvelles tout à fait sommaires. On s’occupe beaucoup en
France de votre voyage. J’ai été heureux d’apprendre que vous et M.
Quintin jouissiez d’une bonne santé. Le succès de votre mission me
semble comme à vous presque assuré aujourd’hui. Je vous envoie des
lettres de Mme Mage, qui se porte très-bien.
« L’occupation sérieuse par El Hadj de Koniakary et de Koundian[166] m’a
donné à réfléchir.
« Nous établir à Bafoulabé, comme si c’était chez nous, n’avancerait
guère la question commerciale ; cela ne ferait que reculer notre
frontière de quarante lieues, sans nous ouvrir une voie commerciale vers
le Niger.
« La rive droite du Bafing étant à El Hadj d’après nos conventions,
admettons que Bafoulabé est sur son terrain et établissons-nous-y aux
mêmes conditions qui pourraient être ensuite admises pour nos deux ou
trois autres établissements et ensuite pour Bamakou.
« Je suppose que tous ces points dépendent du royaume de Ségou ; c’est
donc au roi du Ségou que nous aurions affaire directement. Tâchez de
bien disposer pour nous le fils d’El Hadj, qu’on dit capable.
« A quelles conditions se feraient ces établissements, que nous
appellerions comptoirs français dans l’empire d’El Hadj Omar ? Voilà ce
que vous aurez à débattre.
« 1o Je suppose qu’on nous délimite un terrain assez vaste pour faire
une enceinte fermée (sans canons s’il le faut), qui renfermerait le
personnel du poste, les traitants et leurs magasins, et en outre, en
dehors de l’enceinte fermée, des jardins ou lougans. A Bafoulabé il nous
faudrait toute la Pointe, dix hectares au moins, puisque le terrain est
inoccupé.
2o El-Hadj nous louerait à perpétuité.
3o Le pavillon français flotterait sur nos comptoirs, mais seulement,
comme signe de nationalité et de protection, comme El Hadj a pu voir
flotter tous les pavillons européens sur les consulats au Caire et même
à Djedda.
« 4o Nous payerions un loyer annuel pour le terrain, soit mille francs
par an et par comptoir.
« 5o Personne n’aurait le droit d’entrer sans notre permission dans nos
comptoirs.
« 6o Les contestations entre un sujet français des comptoirs et un sujet
d’El Hadj demeurant au dehors seraient réglées contradictoirement par le
chef du comptoir et le chef territorial du lieu.
« 7o Les marchandises que nous enverrions à nos comptoirs payeraient, à
leur entrée dans le comptoir où elles doivent être mises en vente, cinq
pour cent au percepteur préposé sur place par El Hadj ou par le roi.
« 8o El Hadj percevrait, en outre, s’il le voulait, cinq pour cent de la
part de ses sujets, ou bien sur les produits qu’ils apporteraient. Cela
ferait donc en tout la dîme qu’il perçoit, dit-on, aujourd’hui sur les
caravanes.
« Nous ne pourrions pas supporter seuls le droit de dix pour cent
d’entrée sur nos marchandises sans savoir même si elles seraient vendues
ensuite.
« 9o La plus entière sécurité serait assurée à nos caravanes de
marchandises et de produits.
« Voilà les bases qui me paraissent acceptables.
« Si le pouvoir d’El Hadj était renversé dans le Macina et lui-même tué,
comme on le croit ici, vous pourriez entamer cependant les mêmes
négociations avec le roi de Ségou ou autre chef partiel, dans le cas
d’un démembrement complet.
« Agréez, mon cher capitaine, ainsi que M. Quintin, l’assurance de mes
sentiments les plus affectueux.
« _Le gouverneur du Sénégal_,
« _Signé_ : FAIDHERBE. »
Il est facile de se rendre compte des impressions que nous causèrent ces
deux lettres. Au lieu des lettres que le gouverneur nous annonçait, qui
nous eussent apporté des nouvelles si impatiemment attendues depuis le
mois d’octobre, je ne recevais qu’une lettre insignifiante d’un camarade
qui, n’espérant peut-être pas me la faire parvenir, ne m’écrivait que
quelques lignes et qui m’annonçait la mort d’un collègue de Quintin,
d’un de ses amis même.
Ainsi, pendant que nous, exposés à toutes les rigueurs du climat
africain, manquant de tout, même des choses les plus habituelles à un
Européen (le pain et le vin), nous nous soutenions en bonne santé ou du
moins encore robustes, un de nos camarades, entouré de tout le bien-être
de la vie des postes, d’un confortable relatif, avait succombé à la
fièvre. N’y avait-il pas là quelque chose d’extraordinaire, de fatal ou
de providentiel, une protection miraculeuse ou divine qui nous
accompagnait et n’a cessé à travers toutes nos épreuves de nous soutenir
et de nous donner la force de les traverser ?
Après le dépit de ne pas recevoir d’autres lettres, tempéré chez moi par
l’espérance de santé que contenait, relativement à ma femme, la lettre
du gouverneur, ce furent ces pensées qui nous assaillirent.
Puis après, je me livrai avec soin à l’étude de ces nouvelles
instructions. Elles facilitaient ma mission, en ce sens qu’elles
accordaient à El Hadj un terrain (la pointe de Bafoulabé) que nous lui
avions contesté jusque là, bien qu’il l’occupât, sinon de fait, au moins
moralement, par suite de la proximité de sa forteresse de Koundian ;
mais elles me créaient une difficulté dont j’appréciai de suite la
valeur, en me fixant un tarif de droits d’entrée contraires aux usages
du pays, qui sont de toucher un dixième, comme droits réguliers, sur
toute espèce de produits importés par caravane.
Les instructions données à mon départ de Saint-Louis, que j’ai
rapportées au commencement de cette relation, laissaient un champ plus
large aux stipulations du traité. Elles s’exprimaient ainsi :
« Si considérables que fussent les droits qu’il (El Hadj) percevrait sur
son territoire.... »
Et aujourd’hui je me trouvais limité à un droit d’entrée de cinq pour
cent.
Cela était tout différent, et je ne voyais guère de chance de le faire
accepter.
[Décoration]
[Note 156 : Le calomel, administré à doses convenables, est efficace
dans la plupart des maladies des pays chauds, notamment dans l’hépatite
et la dyssenterie, et contre les suites des fièvres bilieuses.]
[Note 157 : Lit fait de bâtons croisés recouverts d’une natte.]
[Note 158 : Fête des moutons. Après le Salam d’usage, on égorge un
mouton, et quiconque a le moyen en tue un chez lui.]
[Note 159 : Ahmadi Ahmadou, le roi du Macina, tué par El Hadj.]
[Note 160 : Les guides sont presque toujours des Pouhls, qui, en raison
de leur existence nomade au milieu des troupeaux, connaissent le pays
mieux que personne.]
[Note 161 : En le calomniant, Tierno-Abdoul voulait sans doute nous
mettre en défiance et nous empêcher de lui communiquer ses confidences.]
[Note 162 : Neveu d’El Hadj, chef d’armée, disait-on.]
[Note 163 : Cela répondait à une question que je faisais souvent : « El
Hadj sait-il que nous sommes ici ? »]
[Note 164 : Ces quatre tatas sont situés à quelques mètres les uns des
autres.]
[Note 165 : J’étais lié depuis plusieurs années avec le capitaine
Faliu.]
[Note 166 : On ne soupçonnait pas avant mon voyage l’occupation de
Koundian.]