Le 18, la fête dura pour la ville ; les griots et griotes, cordonniers
et forgerons réunis en bandes, allaient de case en case demander leur
fête. Les femmes dansaient dans les cases et emportaient toujours
quelques cauris.
Ces danses chez quelques-unes avaient un caractère tout spécial que je
n’avais jamais vu au Sénégal. C’étaient des griotes Soninkés, et pendant
qu’elles battaient des mains, une esclave de la maison se mettait à
danser un pas violent. Elle sautait d’un pied sur l’autre,
alternativement, en avant et en arrière, projetant ses deux bras avec
violence en sens inverse du mouvement des jambes. Ainsi, quand elle
faisait un pas en avant, ses deux bras lancés impétueusement en arrière,
venaient, par une espèce de dislocation, se rejoindre ; et, si elle
ressautait en arrière, ses mains venaient se frapper devant elle ;
pendant ce temps, grâce à une souplesse de cou incroyable, la tête se
balançait avec une force telle que, comme dans les danses des
Khassonkés, son casque de cheveux allait lui frapper le dos.
Après cette danse, une vieille griote, ayant son enfant attaché dans un
pagne sur le dos, comme toutes les négresses, dansa un pas, peut-être un
peu moins violent, mais rendu plus cynique par les gestes dont elle
l’accompagnait.
Le soir de ce jour on annonçait l’arrivée de l’armée de Nioro si
impatiemment attendue ; on la disait forte de seize mille hommes, qu’on
décomposait ainsi : mille Khassonkés, deux mille maures Sidy Mahmoud,
trois mille Talibés des bords du Sénégal et dix mille Bambaras,
Djawaras, Peulhs, etc.
Bien que nous fussions assez habitués aux exagérations des noirs, nous
espérions que nous allions voir une force respectable ; aussi fûmes-nous
bien détrompés quand le lendemain, Ahmadou étant sorti avec tous ses
frères, les chefs, les sofas et une partie des Talibés, pour recevoir
cette armée, qui, comme on le voit, arrivait rapidement, nous vîmes
arriver non pas seize mille hommes, mais peut-être seize cents, et
encore dans le nombre y avait-il des sofas de la garnison de Yamina
qu’on avait rappelés. Cette armée était conduite par un cousin d’Ahmadou
nommé Seïdou Dalia Touré. J’étais monté sur nos mules pour aller
assister à la fantasia habituelle et indispensable en pareille
occasion ; j’y rencontrai Samba N’diaye, qui me dit : « Je viens de voir
un homme qui a une lettre du gouverneur ; cette lettre a été portée à
Nioro par des gens des environs de Bakel. L’homme qui la porte va la
remettre à Ahmadou. »
Cette nouvelle m’étonnait beaucoup ; que signifiait cette lettre du
gouverneur ? Mon esprit se mit à travailler. Je me persuadai qu’il
n’avait pas reçu mes lettres de Koundian et, qu’inquiet de mon sort, il
écrivait à Ahmadou. Je craignais que cela ne compliquât ma situation et
que surtout, si la lettre était menaçante, cela ne me fit retenir
indéfiniment.
Cependant il était tard et d’ailleurs cette lettre était pour Ahmadou.
Il me fallut attendre au milieu de mes inquiétudes, augmentées par le
tabala de guerre qu’on battait à coups redoublés pour faire sortir
l’armée, pendant que les griots parcouraient la ville et ses faubourgs,
en criant d’aller à Koghé.
A quatre heures du matin le tabala cessa ; on disait que les Bambaras
menaçaient Koghé, mais personne n’y croyait.