18 mai 1864.

Le 18, la fête dura pour la ville ; les griots et griotes, cordonniers

et forgerons réunis en bandes, allaient de case en case demander leur

fête. Les femmes dansaient dans les cases et emportaient toujours

quelques cauris.

Ces danses chez quelques-unes avaient un caractère tout spécial que je

n’avais jamais vu au Sénégal. C’étaient des griotes Soninkés, et pendant

qu’elles battaient des mains, une esclave de la maison se mettait à

danser un pas violent. Elle sautait d’un pied sur l’autre,

alternativement, en avant et en arrière, projetant ses deux bras avec

violence en sens inverse du mouvement des jambes. Ainsi, quand elle

faisait un pas en avant, ses deux bras lancés impétueusement en arrière,

venaient, par une espèce de dislocation, se rejoindre ; et, si elle

ressautait en arrière, ses mains venaient se frapper devant elle ;

pendant ce temps, grâce à une souplesse de cou incroyable, la tête se

balançait avec une force telle que, comme dans les danses des

Khassonkés, son casque de cheveux allait lui frapper le dos.

Après cette danse, une vieille griote, ayant son enfant attaché dans un

pagne sur le dos, comme toutes les négresses, dansa un pas, peut-être un

peu moins violent, mais rendu plus cynique par les gestes dont elle

l’accompagnait.

Le soir de ce jour on annonçait l’arrivée de l’armée de Nioro si

impatiemment attendue ; on la disait forte de seize mille hommes, qu’on

décomposait ainsi : mille Khassonkés, deux mille maures Sidy Mahmoud,

trois mille Talibés des bords du Sénégal et dix mille Bambaras,

Djawaras, Peulhs, etc.

Bien que nous fussions assez habitués aux exagérations des noirs, nous

espérions que nous allions voir une force respectable ; aussi fûmes-nous

bien détrompés quand le lendemain, Ahmadou étant sorti avec tous ses

frères, les chefs, les sofas et une partie des Talibés, pour recevoir

cette armée, qui, comme on le voit, arrivait rapidement, nous vîmes

arriver non pas seize mille hommes, mais peut-être seize cents, et

encore dans le nombre y avait-il des sofas de la garnison de Yamina

qu’on avait rappelés. Cette armée était conduite par un cousin d’Ahmadou

nommé Seïdou Dalia Touré. J’étais monté sur nos mules pour aller

assister à la fantasia habituelle et indispensable en pareille

occasion ; j’y rencontrai Samba N’diaye, qui me dit : « Je viens de voir

un homme qui a une lettre du gouverneur ; cette lettre a été portée à

Nioro par des gens des environs de Bakel. L’homme qui la porte va la

remettre à Ahmadou. »

Cette nouvelle m’étonnait beaucoup ; que signifiait cette lettre du

gouverneur ? Mon esprit se mit à travailler. Je me persuadai qu’il

n’avait pas reçu mes lettres de Koundian et, qu’inquiet de mon sort, il

écrivait à Ahmadou. Je craignais que cela ne compliquât ma situation et

que surtout, si la lettre était menaçante, cela ne me fit retenir

indéfiniment.

Cependant il était tard et d’ailleurs cette lettre était pour Ahmadou.

Il me fallut attendre au milieu de mes inquiétudes, augmentées par le

tabala de guerre qu’on battait à coups redoublés pour faire sortir

l’armée, pendant que les griots parcouraient la ville et ses faubourgs,

en criant d’aller à Koghé.

A quatre heures du matin le tabala cessa ; on disait que les Bambaras

menaçaient Koghé, mais personne n’y croyait.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 114 / 368 题