14 mai 1864.

Le 14 mai au soir, on eut enfin des nouvelles de l’armée, et le 15 on

nous faisait le récit de ses exploits. Elle était allée à Fogni et

l’avait détruit après un combat meurtrier. Voilà ce qu’on nous raconta.

Il y avait quelques jours qu’un marabout venant de Yamina était allé à

Fogni changer de piroguiers, comme nous l’avions fait nous-mêmes en

venant à Ségou. Il attendait, quand des Bambaras révoltés, qui se

trouvaient dans le village, s’emparèrent de lui et lui coupèrent le cou.

Depuis lors, le village était révolté. Pendant que l’armée de Ségou s’y

rendait, forte de douze à quinze mille hommes, les contingents de Yamina

(les Sofas) arrivaient de leur côté les premiers en présence du village,

qui fit sortir son armée des quatre tatas composant l’ensemble de

Fogni[164]. Mais quand ils virent arriver l’armée de Ségou, commandée

par Tierno Alassane, les révoltés se dépêchèrent de rentrer. L’assaut

fut donné aussitôt et le village emporté. Ceux qui tentèrent de

s’échapper à la nage furent presque tous tués dans l’eau ou se

noyèrent ; Tierno Alassane, prévenu, alors qu’il était déjà maître du

village, qu’une bande de cavaliers et de fantassins bambaras traversait

le fleuve pour venir au secours des défenseurs, envoya ses cavaliers

pour les cerner. Malheureusement ceux-ci se pressèrent trop d’attaquer,

avant que les Bambaras ne fussent en présence du gros de l’armée. Les

Bambaras se débandèrent, on les poursuivit, mais quelques-uns purent

échapper. La plupart se jetèrent dans le fleuve pour le traverser ; ils

tombèrent dans un endroit profond, où beaucoup se noyèrent, blessés par

les balles des Talibés qui les tiraient comme à la cible.

Ainsi Tierno-Abdoul nous avait joués : cependant il soutenait au docteur

que tout ce qu’il avait dit était vrai, mais que cette expédition avait

été nécessaire et qu’Ahmadou avait dû la faire avant d’aller à

Sansandig, afin de donner du courage à l’armée intimidée par ses deux

derniers échecs.

En réalité, Ahmadou, ainsi que je le sus plus tard, venait de jouer là

une partie considérable. Fogni révolté pouvait lui couper ses

communications par eau avec Yamina, c’est-à-dire lui ôter l’espérance de

recevoir des renforts de Nioro. Du reste, Souqué, le chef bambara, que

nous avons vu à Sansandig lors de la dernière expédition et qui venait

de périr à Fogni, était doublement dangereux, d’abord à cause de ses

forces, mais aussi parce qu’il annonçait la mort d’El Hadj, dont il

promenait, prétendait-il, un bras. Il n’en avait pas fallu davantage

dans un pays disposé à la révolte pour lui attirer promptement de

nombreux auxiliaires. Il pillait d’ailleurs impitoyablement tous ceux

qui ne se révoltaient pas. Aussi les habitants de quatorze villages

étaient-ils renfermés dans Fogni, et on peut prévoir ce que fût devenue

la situation si on n’y eût pas remporté la victoire.

Le lendemain 16 mai, Ahmadou sortait à cheval en grande pompe avec les

princes, les griots et tous les chefs, précédé du tabala, pour aller au-

devant de l’armée victorieuse qui rentrait un peu à la débandade, chacun

ramenant ses captifs. Les chefs arrivaient par groupes, entourés de

leurs esclaves ; deux compagnies seulement étaient en ordre et

avançaient méthodiquement, avec la musique en tête, précédée de quelques

cavaliers faisant de la fantasia : c’était la compagnie de Tierno

Alassane, le chef de l’armée, et celle des griots. Dès que ces

compagnies eurent rejoint Ahmadou, qui eut à donner autant de poignées

de main qu’il y avait d’hommes dans l’armée, chacun rentra chez lui.

Aussitôt on entendit les pleurs redoubler dans les cases : c’étaient les

veuves et les parents des victimes qui témoignaient de leur peine par

des sanglots et des cris lamentables. Il est difficile de savoir au

juste ce que coûtait à Ahmadou cette expédition, mais dans la compagnie

de Nioro on comptait huit tués, cinq chevaux tués et trente hommes

blessés.

Ce même soir, on faisait courir une nouvelle qui ranima notre espoir :

on disait que l’armée n’était rentrée que pour la Tabaski et qu’elle

allait repartir tout de suite ; aussi, en écrivant cette bonne nouvelle,

je disais : Sera-ce enfin pour Sansandig ?

Pendant ces quelques jours, j’avais fait la connaissance assez intime

d’Aguibou, le frère d’Ahmadou ; il était venu me voir plusieurs fois et

passer d’assez longues heures près de moi. La curiosité entrait pour

beaucoup dans ses visites, car après avoir vu lui-même, il tenait à

faire voir aux jeunes Talibés qui formaient sa suite habituelle, sorte

de parasites qui, tout en faisant près de lui le métier de domestiques,

de commissionnaires, lui racontent, en le massant, toutes les nouvelles

fausses ou vraies et souvent dénaturées qui circulent dans la ville, lui

extorquent tout ce qu’il a et vivent à ses dépens. Mais c’est la mode

chez les princes africains, et celui qui vit autrement est mal vu et

taxé d’avarice. De plus, j’avais eu une visite importante, celle de Sidy

Abdallah, le maure de Tichit, qui jusqu’alors avait dédaigné de venir

nous voir, ce dont il s’était excusé en entrant. J’avais pu me

convaincre de son intelligence en lui montrant mes cartes, dont il avait

compris aussitôt l’usage. Je l’avais interrogé sur la route de Nioro à

Tichit, qu’il me dit être barrée par les Ouled Mbariks et Ouled Naceurs.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 112 / 368 题