Le 14 mai au soir, on eut enfin des nouvelles de l’armée, et le 15 on
nous faisait le récit de ses exploits. Elle était allée à Fogni et
l’avait détruit après un combat meurtrier. Voilà ce qu’on nous raconta.
Il y avait quelques jours qu’un marabout venant de Yamina était allé à
Fogni changer de piroguiers, comme nous l’avions fait nous-mêmes en
venant à Ségou. Il attendait, quand des Bambaras révoltés, qui se
trouvaient dans le village, s’emparèrent de lui et lui coupèrent le cou.
Depuis lors, le village était révolté. Pendant que l’armée de Ségou s’y
rendait, forte de douze à quinze mille hommes, les contingents de Yamina
(les Sofas) arrivaient de leur côté les premiers en présence du village,
qui fit sortir son armée des quatre tatas composant l’ensemble de
Fogni[164]. Mais quand ils virent arriver l’armée de Ségou, commandée
par Tierno Alassane, les révoltés se dépêchèrent de rentrer. L’assaut
fut donné aussitôt et le village emporté. Ceux qui tentèrent de
s’échapper à la nage furent presque tous tués dans l’eau ou se
noyèrent ; Tierno Alassane, prévenu, alors qu’il était déjà maître du
village, qu’une bande de cavaliers et de fantassins bambaras traversait
le fleuve pour venir au secours des défenseurs, envoya ses cavaliers
pour les cerner. Malheureusement ceux-ci se pressèrent trop d’attaquer,
avant que les Bambaras ne fussent en présence du gros de l’armée. Les
Bambaras se débandèrent, on les poursuivit, mais quelques-uns purent
échapper. La plupart se jetèrent dans le fleuve pour le traverser ; ils
tombèrent dans un endroit profond, où beaucoup se noyèrent, blessés par
les balles des Talibés qui les tiraient comme à la cible.
Ainsi Tierno-Abdoul nous avait joués : cependant il soutenait au docteur
que tout ce qu’il avait dit était vrai, mais que cette expédition avait
été nécessaire et qu’Ahmadou avait dû la faire avant d’aller à
Sansandig, afin de donner du courage à l’armée intimidée par ses deux
derniers échecs.
En réalité, Ahmadou, ainsi que je le sus plus tard, venait de jouer là
une partie considérable. Fogni révolté pouvait lui couper ses
communications par eau avec Yamina, c’est-à-dire lui ôter l’espérance de
recevoir des renforts de Nioro. Du reste, Souqué, le chef bambara, que
nous avons vu à Sansandig lors de la dernière expédition et qui venait
de périr à Fogni, était doublement dangereux, d’abord à cause de ses
forces, mais aussi parce qu’il annonçait la mort d’El Hadj, dont il
promenait, prétendait-il, un bras. Il n’en avait pas fallu davantage
dans un pays disposé à la révolte pour lui attirer promptement de
nombreux auxiliaires. Il pillait d’ailleurs impitoyablement tous ceux
qui ne se révoltaient pas. Aussi les habitants de quatorze villages
étaient-ils renfermés dans Fogni, et on peut prévoir ce que fût devenue
la situation si on n’y eût pas remporté la victoire.
Le lendemain 16 mai, Ahmadou sortait à cheval en grande pompe avec les
princes, les griots et tous les chefs, précédé du tabala, pour aller au-
devant de l’armée victorieuse qui rentrait un peu à la débandade, chacun
ramenant ses captifs. Les chefs arrivaient par groupes, entourés de
leurs esclaves ; deux compagnies seulement étaient en ordre et
avançaient méthodiquement, avec la musique en tête, précédée de quelques
cavaliers faisant de la fantasia : c’était la compagnie de Tierno
Alassane, le chef de l’armée, et celle des griots. Dès que ces
compagnies eurent rejoint Ahmadou, qui eut à donner autant de poignées
de main qu’il y avait d’hommes dans l’armée, chacun rentra chez lui.
Aussitôt on entendit les pleurs redoubler dans les cases : c’étaient les
veuves et les parents des victimes qui témoignaient de leur peine par
des sanglots et des cris lamentables. Il est difficile de savoir au
juste ce que coûtait à Ahmadou cette expédition, mais dans la compagnie
de Nioro on comptait huit tués, cinq chevaux tués et trente hommes
blessés.
Ce même soir, on faisait courir une nouvelle qui ranima notre espoir :
on disait que l’armée n’était rentrée que pour la Tabaski et qu’elle
allait repartir tout de suite ; aussi, en écrivant cette bonne nouvelle,
je disais : Sera-ce enfin pour Sansandig ?
Pendant ces quelques jours, j’avais fait la connaissance assez intime
d’Aguibou, le frère d’Ahmadou ; il était venu me voir plusieurs fois et
passer d’assez longues heures près de moi. La curiosité entrait pour
beaucoup dans ses visites, car après avoir vu lui-même, il tenait à
faire voir aux jeunes Talibés qui formaient sa suite habituelle, sorte
de parasites qui, tout en faisant près de lui le métier de domestiques,
de commissionnaires, lui racontent, en le massant, toutes les nouvelles
fausses ou vraies et souvent dénaturées qui circulent dans la ville, lui
extorquent tout ce qu’il a et vivent à ses dépens. Mais c’est la mode
chez les princes africains, et celui qui vit autrement est mal vu et
taxé d’avarice. De plus, j’avais eu une visite importante, celle de Sidy
Abdallah, le maure de Tichit, qui jusqu’alors avait dédaigné de venir
nous voir, ce dont il s’était excusé en entrant. J’avais pu me
convaincre de son intelligence en lui montrant mes cartes, dont il avait
compris aussitôt l’usage. Je l’avais interrogé sur la route de Nioro à
Tichit, qu’il me dit être barrée par les Ouled Mbariks et Ouled Naceurs.