15 avril 1864.

Le 15 avril, des prisonniers affirmaient que l’armée d’El Hadj s’était

avancée jusqu’auprès de Sarrau, où elle avait brûlé un petit village.

L’armée de Koghé avait reçu l’ordre de suspendre ses razzias, et tout le

monde disait, même Samba N’diaye, qui jusqu’alors s’était tenu sur une

grande réserve, que, dès que l’armée de Nioro arriverait, nous

partirions.

Ce même jour, je reçus la visite de Diali Mahmady, avec toute sa troupe

de griots ; il s’était mis en grande toilette.

Diali Mahmady était un griot dans toute l’acception du mot, capable de

chanter pour n’importe qui, de faire de la musique sur la grande guitare

mandingue pendant toute une journée pour obtenir un cadeau.

Combien de fois ne l’avons-nous pas vu aller donner une bamboula (fête

et danse nègre) à la porte d’Ahmadou, accompagné de ses sept femmes et

de toutes ses griotes ou amies de la maison, et cela pendant six et sept

jours de suite, pour obtenir un bambou richement brodé en soie, ou

quelque autre chose qu’il convoitait !

Dès mon arrivée, il avait voulu me faire de la musique ; mais Ahmadou,

qui avait placé une garde à ma porte pour empêcher qu’on m’importunât,

le lui avait défendu. Cette fois il venait me faire une visite.

Il portait un bonnet de drap vert de la forme ordinaire des bonnets

mandingues, par-dessus lequel il avait enroulé un turban de soie du

Levant brochée d’or. Un manteau de soie rouge et jaune, sur un boubou de

soie jaune et bleue brochée, complétait ce costume. Il demeura longtemps

assis, et voyant que je ne lui faisais pas de cadeau, il finit par me

demander un bonnet de velours brodé d’or. J’en avais déjà donné deux à

Ahmadou ; je m’empressai de le satisfaire et je le renvoyai content :

j’étais sûr qu’il ne me serait pas hostile.

Diali Mahmady était, du reste, un homme intelligent, qui avait voyagé

sur toute la côte ; il avait été à Sierra Leone, où il avait séjourné.

Il comprenait un peu l’anglais, il avait le goût du luxe très-développé,

et sa maison en témoignait. Il était libre ; mais c’était le plus riche

des griots libres, parce qu’il gagnait beaucoup à donner ses fêtes.

Lorsque je quittai Ségou, il me confia vingt-huit gros d’or[150] pour

lui envoyer une paire d’épaulettes, un chapeau à claque, un habit

d’uniforme, un pantalon et des souliers vernis. C’était une preuve de

confiance bien peu commune de la part d’un noir.

J’avais reçu le matin même la visite de Sontoukou, qui, quoique griot et

esclave, est vraiment le plus grand seigneur de Ségou. Non-seulement sa

maison, située près de celle d’Ahmadou, étonne, mais il y a un cachet de

propreté et même de luxe dans son habillement, et de douceur dans ses

manières, qui surprend de la part d’un noir qui n’a jamais vu de blancs.

Il ne demandait jamais de cadeau, mais (pour un griot c’est

extraordinaire) il donnait beaucoup et ne venait jamais chez moi sans

m’apporter quelques gourous ; quand j’allais le voir, il m’offrait

aussi, soit une poule grasse, soit autre chose. Je ne manquais pas, en

retour, de lui faire quelques cadeaux d’ambre ou d’argent. En somme, il

ne perdait pas au change, mais, je le répète, il n’agissait pas dans des

vues intéressées et donnait beaucoup à tout le monde. C’était, du reste,

un de mes plus gros acheteurs, et il payait à terme, très-régulièrement

pour Ségou.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 105 / 368 题