Le 15 avril, des prisonniers affirmaient que l’armée d’El Hadj s’était
avancée jusqu’auprès de Sarrau, où elle avait brûlé un petit village.
L’armée de Koghé avait reçu l’ordre de suspendre ses razzias, et tout le
monde disait, même Samba N’diaye, qui jusqu’alors s’était tenu sur une
grande réserve, que, dès que l’armée de Nioro arriverait, nous
partirions.
Ce même jour, je reçus la visite de Diali Mahmady, avec toute sa troupe
de griots ; il s’était mis en grande toilette.
Diali Mahmady était un griot dans toute l’acception du mot, capable de
chanter pour n’importe qui, de faire de la musique sur la grande guitare
mandingue pendant toute une journée pour obtenir un cadeau.
Combien de fois ne l’avons-nous pas vu aller donner une bamboula (fête
et danse nègre) à la porte d’Ahmadou, accompagné de ses sept femmes et
de toutes ses griotes ou amies de la maison, et cela pendant six et sept
jours de suite, pour obtenir un bambou richement brodé en soie, ou
quelque autre chose qu’il convoitait !
Dès mon arrivée, il avait voulu me faire de la musique ; mais Ahmadou,
qui avait placé une garde à ma porte pour empêcher qu’on m’importunât,
le lui avait défendu. Cette fois il venait me faire une visite.
Il portait un bonnet de drap vert de la forme ordinaire des bonnets
mandingues, par-dessus lequel il avait enroulé un turban de soie du
Levant brochée d’or. Un manteau de soie rouge et jaune, sur un boubou de
soie jaune et bleue brochée, complétait ce costume. Il demeura longtemps
assis, et voyant que je ne lui faisais pas de cadeau, il finit par me
demander un bonnet de velours brodé d’or. J’en avais déjà donné deux à
Ahmadou ; je m’empressai de le satisfaire et je le renvoyai content :
j’étais sûr qu’il ne me serait pas hostile.
Diali Mahmady était, du reste, un homme intelligent, qui avait voyagé
sur toute la côte ; il avait été à Sierra Leone, où il avait séjourné.
Il comprenait un peu l’anglais, il avait le goût du luxe très-développé,
et sa maison en témoignait. Il était libre ; mais c’était le plus riche
des griots libres, parce qu’il gagnait beaucoup à donner ses fêtes.
Lorsque je quittai Ségou, il me confia vingt-huit gros d’or[150] pour
lui envoyer une paire d’épaulettes, un chapeau à claque, un habit
d’uniforme, un pantalon et des souliers vernis. C’était une preuve de
confiance bien peu commune de la part d’un noir.
J’avais reçu le matin même la visite de Sontoukou, qui, quoique griot et
esclave, est vraiment le plus grand seigneur de Ségou. Non-seulement sa
maison, située près de celle d’Ahmadou, étonne, mais il y a un cachet de
propreté et même de luxe dans son habillement, et de douceur dans ses
manières, qui surprend de la part d’un noir qui n’a jamais vu de blancs.
Il ne demandait jamais de cadeau, mais (pour un griot c’est
extraordinaire) il donnait beaucoup et ne venait jamais chez moi sans
m’apporter quelques gourous ; quand j’allais le voir, il m’offrait
aussi, soit une poule grasse, soit autre chose. Je ne manquais pas, en
retour, de lui faire quelques cadeaux d’ambre ou d’argent. En somme, il
ne perdait pas au change, mais, je le répète, il n’agissait pas dans des
vues intéressées et donnait beaucoup à tout le monde. C’était, du reste,
un de mes plus gros acheteurs, et il payait à terme, très-régulièrement
pour Ségou.