Séjour à Marcoïa. — Attaques des Bambaras. — On chasse les femmes. —
Entrée dans le Fadougou. — Prise de Damfa. — Bataille en rase campagne.
— Entrée à Yamina. — Prise de Diabal. — Prise d’Oïtala. — El Hadj entre
à Sansandig, qui se rend. — Correspondance avec le roi du Macina. —
Guerre et victoire d’El Hadj sur les armées réunies de Macina et Ségou.
— El Hadj entre à Ségou-Sikoro.
Presque le même jour, à peu de distance, Alpha Ousman, que nous avons
laissé à Mourgoula, réussissait, après une première attaque
infructueuse, à s’emparer de Bangassi, capitale du Foula-Dougou, qu’il
détruisait, et, apprenant que El Hadj était à Marcoïa, il laissait une
petite garnison à Mourgoula et allait rejoindre son maître.
El Hadj resta cinq mois à Marcoïa ; il y était depuis peu de temps,
lorsqu’il apprit par un Bakiri, nommé Tambo, la prise de Guémou[118] par
les Français, et la mort de Sirey Adama. Ce Bakiri avait lui-même pris
part à la lutte avec une bande de cavaliers qui avaient été chassés par
les volontaires de Bakel.
El Hadj avait trouvé à Marcoïa une grande quantité de mil, mais il avait
beaucoup de monde à nourrir. Aussi commença-t-on tout de suite à ravager
le Bélédougou. Pendant ce temps, les Djawaras qui s’étaient réfugiés à
Ségou y trouvèrent Ali, nommé depuis peu roi à la place de Toroco-Mari,
assassiné par les captifs révoltés ; ils lui dirent que, s’il n’y
prenait pas garde, El Hadj avant peu viendrait l’attaquer. Ali n’écouta
pas d’abord, mais quand il vit le marabout maître de Marcoïa, il
s’indigna de son audace et donna une armée à Karounka[119] et à ses
Djawaras. Ils vinrent attaquer El Hadj, qui les repoussa, et ils
rentrèrent à Ségou ; alors le Fadougou réunit une armée à laquelle vint
se joindre tout le pays, à l’exception des Soninkés musulmans, avec
lesquels El Hadj avait des intelligences.
Cette armée n’eut pas plus de succès que la première.
Cette fois, Ali s’effraya sérieusement, et il rassembla lui-même une
armée qu’il confia à deux de ses Kountiguis, Bagui et Bonoto ; ils ne
furent pas plus heureux et firent des pertes nombreuses.
Le temps s’écoulait et les vivres devenaient plus rares à Marcoïa ; on
en manqua bientôt tout à fait. El Hadj rassembla les chefs et leur dit
qu’il fallait sortir, que s’il se sauvait à Nioro tout le pays allait se
lever et qu’ils succomberaient, qu’on prendrait leurs femmes et leurs
enfants ; que, d’ailleurs, le Ségou était venu l’attaquer, et que Dieu
lui commandait de faire la guerre aux Keffirs. Les chefs acceptèrent de
faire la guerre avec le Ségou ; mais, au moment de rassembler l’armée,
El Hadj déclara qu’il fallait abandonner toutes les femmes, qui étaient
trop gênantes pour une pareille campagne, que lui-même donnerait
l’exemple. Cette proposition souleva un orage indicible ; mais, après le
premier mouvement, chacun réfléchit, un certain nombre consentirent,
d’autres profitèrent du moment pour déserter un drapeau qu’ils servaient
malgré eux et se frayèrent un chemin vers le Sénégal. Un grand nombre
périt en route, mais là, comme à l’époque de la famine de Nioro, on vit
revenir sur les bords du Sénégal des bandes d’individus, où femmes et
enfants dominaient, véritables squelettes ambulants[120] qui n’avaient
depuis un mois, quelquefois plus, que des herbes pour se nourrir.
Le sacrifice ordonné fut accompli, et l’armée se mit en marche, suivie
d’une autre véritable armée de femmes qu’on chassait pour les maintenir
à distance. Un grand nombre de ces malheureuses, qui ne suivaient qu’à
peine, manquant de tout, furent ramassées par les Bambaras qui,
rencontrant chez elles de plus beaux types que chez eux, en firent leurs
femmes et leurs esclaves[121].
El Hadj alors se dirigea sur Séguébala (Saknabala) et entra à son tour
dans le Fadougou, d’où on était venu l’attaquer. Ce fut à Marconnah,
village de Soninkés musulmans, dans le Lambalaké, qu’il alla d’abord.
Là, Barada Tunkara, chef de Toumboula, vint se rendre à lui ; El Hadj
lui fit des cadeaux et le renvoya, lui disant de bien garder les
Soninkés, qu’il mit tous entre ses mains.
El Hadj se rendit ensuite à Damfa, où il éprouva assez de résistance ;
mais les canons ayant été mis en batterie, la panique, dès le deuxième
coup, s’empara du village dont les habitants prirent la fuite par
l’extrémité opposée à l’attaque ; on en fit un grand massacre, et le
chef, nommé Dombé, pris vivant, fut décapité ; après cela, les
fortifications furent rasées. Damfa était le chef-lieu du Damfari, et
Dombé portait le titre de roi de ce pays.
El Hadj passa vingt-cinq jours à Damfa ; puis, apprenant que deux
formidables armées arrivaient à sa rencontre, sous le commandement de
Bagui et de Bonoto, renforcées de tous les Bambaras du Fadougou et des
Djawaras, il sortit et passa entre les deux armées qui voulaient le
prendre entre deux feux. Les armées se mirent à sa poursuite et
l’attaquèrent le lendemain matin ; El Hadj était prêt, tandis que les
Bambaras arrivaient débandés ; après une demi-heure de combat, ces
derniers étaient en fuite dans toutes les directions ; on ne les
poursuivit pas, et El Hadj, par une marche forcée, arriva le lendemain
matin à Dioni. Sans s’y arrêter, et trouvant tous les villages déserts,
il arriva à Yamina, que ses habitants venaient d’abandonner en grande
partie. Il y entra et s’y installa aussitôt pour s’y défendre. Peu de
jours après, il célébra le Cauri (avril 1860).
Tout d’abord il se trouva tranquille ; les habitants de la ville y
rentrèrent peu à peu et se rendirent. El Hadj les accueillit bien puis,
apprenant que le village de Diabal rassemblait une armée, il envoya
Tierno Ousman pour le détruire, ce qui se fit sans grande difficulté.
Les habitants se jetèrent dans le marigot qui porte le nom du village et
un grand nombre s’y noyèrent.
El Hadj resta ainsi à Yamina quatre à cinq mois ; mais les vivres étant
épuisés, il fallut songer à marcher en avant, et on alla occuper le
village désert de Tamani, dont les habitants avaient fui, abandonnant
toutes les provisions. Il laissait derrière lui, à Yamina, une forte
garnison et les femmes qui avaient pu suivre.
Le Ségou en entier se prit alors de peur quand il vit qu’El Hadj en
voulait au territoire de Ségou proprement dit (de Yamina à Sansandig sur
les deux rives du fleuve). Les populations se soulevèrent en masse et
vinrent se rassembler en armée à Oïtala, sous le commandement de Tata,
fils d’Ali et premier prince de Ségou.
El Hadj, dès qu’il l’apprit, se disposa à les attaquer.
Quelques jours après, en effet, il était en marche avec l’armée et
arrivait devant Oïtala, où plus de 15000 hommes d’armée étaient
rassemblés ; à neuf heures du matin on attaqua, mais cette fois la
fusillade des défenseurs fut tellement vive que les Talibés reculèrent,
laissant près de 300 morts sur les remparts du village ; les canons
furent abandonnés, et Samba N’diaye, en allant avec 30 Yoloffs les
rechercher, eut 7 hommes blessés mortellement et 15 atteints plus ou
moins gravement. Les roues étaient d’ailleurs cassées. El Hadj, à la vue
de la retraite de ses compagnies démoralisées, s’approcha un peu du
village et descendit s’asseoir au pied d’un arbre. On vint alors
l’entourer : — « Où voulez-vous aller ? leur dit-il ; retourner à
Nioro ? Ne savez-vous pas que vous périrez tous en route, de faim ou par
les attaques de Ségou, qui vous poursuivra. Je vous le dis (m’bimi), il
faut mourir ici ou vaincre. »
Ces paroles ranimèrent un peu les Talibés, mais il ne put les décider à
retourner à l’attaque, et on cerna à peu près le village ; puis, ayant
reconnu un petit village de forgerons abandonné, on y entra et, pendant
cinq jours, on travailla à réparer les affûts des canons qui n’avaient
pu tirer qu’un seul coup le jour de l’attaque. Le cinquième jour, El
Hadj rouvrit le feu avec ses canons et, s’apercevant que la déroute
était à l’intérieur du village par suite des éclats d’obus, il lança ses
troupes à l’assaut, et à six heures et demie du matin le village fut
pris. On fit un grand massacre ; Tata, le défenseur, fut tué ainsi que
ses frères, et leurs mères, sœurs, femmes et griotes devinrent le butin
d’El Hadj. On fit entrer les nombreux blessés dans le village et on s’y
établit ; on enterra les morts et on se prépara à de nouvelles
luttes[122].
Ce fut à ce moment qu’un marabout de Sansandig, nommé Koro Mama, écrivit
à El Hadj de venir sans retard et d’entrer dans la ville qui se rendrait
à lui. Koro Mama était le chef des Couma[123], qui fondèrent Sansandig
et en furent longtemps les chefs ; qui l’étaient même probablement au
moment du passage de Mongo Park. Depuis peu, le commandement était
dévolu aux Cissey, autre famille soninké qui avait chèrement acheté
cette faveur au roi de Ségou. Tous ces marchands, très-riches
d’ailleurs, étaient musulmans, et, voyant un coreligionnaire aussi
puissant que l’était à ce moment El Hadj, ils pensèrent sans doute qu’en
se soumettant à lui ils auraient le bénéfice de la suppression
d’impôts ; mais, bien loin d’atteindre ce but, dès qu’El Hadj fut entré
chez eux, ils virent bien qu’ils n’avaient fait que changer de maître
et, au lieu d’un maître éloigné, auquel une fois le tribut payé on ne
doit plus rien, c’était un maître incessamment présent qu’ils s’étaient
donné.
El Hadj, dès qu’il reçut la lettre de Koro Mama, se mit en marche ;
c’était vingt-six jours après la prise d’Oïtala ; en trois jours on fut
à Sansandig, qui ouvrit ses portes au marabout, au milieu du chant des
griots et de toutes les fantasias imaginables.
El Hadj passa cinq mois dans les murs de Sansandig, organisant les
impôts, supprimant à son profit ceux que percevait le chef de la ville,
aussi bien que ceux qui autrefois étaient touchés par les différents
chefs bambaras et le roi de Ségou.
Mais le Macina commençait à s’inquiéter et à se remuer ; soit que
réellement le roi de ce pays eût accepté le rôle de protecteur, à la
condition qu’Ali se ferait musulman, soit qu’il fût contrarié de voir
que le Ségou qu’il avait longtemps convoité allait lui échapper, soit
enfin rivalité de métier qui le poussait à regarder El Hadj comme un
pauvre mendiant, disait-il, il écrivit à ce dernier, l’engageant dans
son intérêt à abandonner le pays de Ségou, qui était sa propriété,
puisque ce pays s’était rendu à lui, et qu’il l’avait converti à
l’islamisme.
Ce fut un grand ennui pour El Hadj, mais il était trop adroit pour se
donner l’apparence d’un tort ; aussi répondit-il à Ahmadi-Ahmadou, roi
du Macina : « Je me suis battu avec le Ségou qui est venu m’attaquer ;
je l’ai chassé depuis Marcoïa jusqu’ici ; je ne puis le laisser
maintenant ; si tu veux le bien, voici ce que je te propose : Fais[124]
ton armée, mettons-nous ensemble, comme deux bons musulmans, pour
écraser les Keffirs, et alors nous partagerons le pays et ses
dépouilles. »
Ahmadi-Ahmadou, en dépit des victoires d’El Hadj Omar, ne pouvait croire
à sa force, et il regarda sa proposition comme une insulte ; il ne
répondit qu’en lui envoyant l’ordre de sortir de Sansandig, au plus
vite, lui disant que s’il n’obéissait pas on l’en chasserait par force,
et, ce disant, il rassembla une armée de 8000 cavaliers et 6000 hommes à
pied, tous armés de lances, à l’exception de 1000 fusiliers, sous le
commandement de Balobo[125]. Cette armée vint camper à Koni[126] sur le
bord du Niger.
Il n’était plus temps de parlementer, et cependant El Hadj envoya encore
une lettre à Balobo pour lui dire que, s’il faisait un pas de plus sur
le territoire de Ségou, lui, El Hadj, irait prendre Hamdallahi.
Pour toute réponse, Balobo envoya à Ségou-Sikoro 500 cavaliers pour
prévenir Ali, dont l’armée vint se réunir à celle de Balobo, sur le bord
du fleuve à Tayo, petit village en face même de Sansandig.
El Hadj ne bougea pas ; pendant deux mois on resta dans cette position.
Cependant un jour, les pêcheurs des deux camps échangèrent, de leurs
pirogues, quelques coups de fusil ; aussitôt les Talibés, croyant à une
attaque, se précipitent dans le lit du fleuve, qui était guéable à ce
moment : ils avaient de l’eau jusqu’aux aisselles et portaient leurs
fusils et leur poudre sur la tête. Vainement El Hadj les fait rappeler ;
l’armée est pleine d’ardeur ; elle a été depuis peu renforcée de
contingents venus depuis Nioro au bruit des victoires. Avant que ses
ordres, qu’il fait porter par ses chefs, envoyant sa sandale, son
chapelet, son satala même en témoignage de la source d’où ils émanent,
avant que ses ordres soient entendus, 500 hommes ont traversé le fleuve
et sont tombés sur les Maciniens. Ceux-ci cèdent le terrain ; les
Talibés s’engagent, et, lorsque les troupes du Macina reviennent sur
eux, aucun n’échappe : ils sont, les uns après les autres, cloués à
terre par les lances du Macina, que les cavaliers manient avec une
adresse merveilleuse. Le lendemain, El Hadj ne pouvait plus contenir son
armée, frémissante du désir de venger les victimes de la veille.
Il partagea cependant son monde en deux colonnes : l’une, commandée par
Alpha Oumar Boïla, l’autre par Alpha Ousman. Pendant que le premier
traversait à Sansandig même le fleuve, Alpha Ousman était allé le
traverser à quelques lieues plus bas.
Aussi, lorsque les Maciniens, qui attendaient que l’armée d’Alpha Oumar
fût passée pour l’attaquer, s’ébranlèrent, ils furent pris entre deux
feux, et, au premier choc, se débandèrent, les Maciniens reprenant le
chemin de leur pays de toute la vitesse de leurs chevaux et les Bambaras
la route de Ségou-Sikoro.
El Hadj, pendant ce temps, était resté en prières dans Sansandig. Il fit
camper ses deux colonnes victorieuses à Kragno[127], village abandonné,
et, cinq jours après le combat, vint se mettre à leur tête, laissant une
garnison de mille Talibés à Sansandig sous le commandement de Bakar
Tako. Puis il demeura encore deux jours à Kragno.
Pendant ce temps d’arrêt, Alpha Oumar avait été avec une armée jusqu’à
Sarrau, s’assurer que les Maciniens étaient bien en fuite. Lorsqu’il
revint, El Hadj, rassuré de ce côté, s’avança jusqu’à Bamabougou.
L’armée de Ségou, au lieu de se renfermer dans les murs, commit la faute
si souvent répétée de sortir. Elle vint se former à Banancoro ; mais,
dès qu’elle apprit qu’El Hadj approchait, elle ne se sentit pas le
courage d’attendre et prit la fuite avant que le marabout fût en vue.
Deux ou trois chefs seulement, dévoués à leur maître, allèrent à Ségou-
Sikoro prévenir Ali qu’il n’avait plus d’armée et qu’il n’avait que le
temps de fuir.
Il monta tout de suite à cheval et sortit par la porte de l’Ouest.
Le même jour, El Hadj entrait à Ségou-Sikoro à neuf heures et demie du
matin, ne s’étant pas arrêté une minute depuis Bamabougou ; c’était un
mois et deux jours avant le Cauri (le 10 mars 1861).
[Décoration]
[Note 118 : La prise de Guémou, le 25 octobre 1859, est un des beaux
faits d’armes accomplis au Sénégal : sur mille cinq cents hommes,
volontaires compris, nous eûmes trente-neuf tués, dont un officier et
quatre-vingt-dix-sept blessés, dont six officiers ; on tua deux cent
cinquante hommes à l’ennemi et on fit mille cinq cents prisonniers.]
[Note 119 : Karounka, chef des Djawaras, fut peu après surpris par une
colonne dirigée par les espions d’El Hadj et tué après une énergique
défense.]
[Note 120 : Pour ma part, j’en recueillis quelques centaines à Makhana,
en mai 1860.]
[Note 121 : Plus tard, quand El Hadj fut vainqueur, il les fit
restituer ; la plupart étaient enceintes des Bambaras, et on raconte que
quelques-unes désertèrent pour retourner chez les Bambaras, ce qui ne
nous étonne pas, car elles devaient y trouver plus de bien-être.]
[Note 122 : La prise d’Oïtala passe à Ségou pour le combat le plus
meurtrier qu’aient jamais vu les Talibés. Plus tard, sous le rapport des
pertes de l’ennemi, on y a comparé la prise de Toghou, à laquelle
j’assistais et dont je donne plus loin le récit.]
[Note 123 : Grande famille soninké.]
[Note 124 : Expression du pays comme quelques autres plus ou moins
bizarres que j’emploie à dessein, afin de donner une idée du style
nègre.]
[Note 125 : Balobo était l’oncle d’Ahmadi-Ahmadou.]
[Note 126 : Koni est aujourd’hui détruit. Je n’ai pu en savoir au juste
la position, qui devait être à une dizaine de lieues en aval de
Sansandig.]
[Note 127 : Kragno ; d’autres prononcent Kérangou, Kérano, Kérango.]