El Hadj. — Sa naissance, sa jeunesse. — Son voyage à la Mecque. — Son
retour à Ségou vers 1837 ou 1839. — Il s’établit dans le Fouta Djallon.
— Son voyage sur les bords du Sénégal de 1846 à 1847. — Il rentre dans
le Fouta Djallon. — Construit Dinguiray. — Prise de Labata, de Tamba, de
Ménien. — Sa route vers le Bambouk et le Gadiaga. — Il entre dans le
Kaarta. — Pille des Français. — Guerre dans le Kaarta.
El Hadj Omar est né dans le Fouta sénégalais, au village d’Aloar, vers
1797[74]. Sa famille appartenait à la classe des Torodos, qui sont les
principaux chefs du Fouta, et parmi lesquels est toujours choisi
l’almami[75].
Son père Seïdou, marabout fort instruit, l’éleva dès son jeune âge dans
les principes de la religion de Mahomet, et les dispositions
extraordinaires qu’il montrait dès lors, pouvaient faire présager ce
qu’il serait un jour. Le fait suivant, qu’El Hadj se plaît à raconter,
permet d’en juger :
« Une dispute s’était élevée entre mes parents et les habitants d’Aloar,
au sujet d’une mosquée que mon père voulait construire dans sa maison
pour ne pas être troublé dans ses prières. Les gens du village la lui
rasèrent et on le battit, disant qu’il devait venir faire sa prière à la
mosquée. Et comme il refusait, ses adversaires (les marabouts du
village) le traduisirent en justice (_saria_) devant un marabout très-
renommé, je l’accompagnai au village où devait se prononcer le jugement.
« Quand il eut entendu l’affaire, l’almami Yousouf[76] (le marabout en
question) réfléchit, et, me prenant par la main, dit aux deux parties :
« Que vous sert-il de disputer ? Restez en paix ; rentrez chez vous, et
surtout, regardez bien cet enfant, car il vous commandera un jour. »
Cette histoire est-elle vraie ? Elle ne serait pas très-extraordinaire.
« Que d’enfants à qui l’on a prédit un grand avenir dans leur jeunesse,
parce qu’ils montraient un peu d’intelligence ! Mais ce qui est certain,
c’est qu’avec la disposition des noirs à croire tout ce qui est
surnaturel, il n’en faut pas davantage pour que par la suite bon nombre
aient vu dans El Hadj un vrai prophète de Dieu, reconnu dès son enfance
par un de leurs marabouts les plus vénérés.
El Hadj Omar était le quatrième des enfants de la première femme de son
père. Il eut par la deuxième et dernière femme un autre frère nommé
Alioun. Les trois premiers étaient Élimane Guédo[77], Alpha Ahmadou[78],
Tierno Boubakar.
On sait combien le voyage de la Mecque à travers tout le Soudan est
pénible pour les noirs[79]. Ils n’avancent que lentement, mendiant,
s’arrêtant des mois entiers, souvent des années, à faire du commerce
pour gagner de quoi continuer leur voyage, quand la générosité publique
ne leur vient pas en aide. La plupart meurent avant d’arriver, beaucoup
restent établis sur la route, ne se sentant pas le courage de revenir ni
d’aller plus loin.
Il paraît cependant qu’El Hadj, bien qu’on ait peu de détails sur cette
partie de sa vie, accomplit son voyage sans trop de difficultés, grâce à
son instruction. Marabout instruit déjà par les leçons de son père, il
n’eut jamais à souffrir de la misère, et dans quelques localités, aux
libéralités qu’il recevait, comme dans le Haoussa, on joignait un autre
bien : c’étaient des enfants d’un certain âge qui devaient l’accompagner
dans sa pieuse mission, comme élèves et domestiques, suivant l’usage
musulman.
On n’a pas non plus de notions bien certaines sur le temps qu’il passa à
la Mecque, et lorsque j’interrogeais à ce sujet ses enfants ou neveux à
Ségou, leurs réponses étaient toujours évasives, peut-être de parti pris
et par défiance. Cependant, j’ai lieu de croire qu’il y passa un très-
long temps et qu’il voyagea dans l’Égypte, car il est certain qu’il
resta quelque temps au Caire et à Djeddah, et les récits de plusieurs
personnes qui ont vécu dans son intimité, entre autres ceux de Samba
N’diaye, m’ont donné à penser qu’il avait apprécié une civilisation plus
avancée que celle de l’Afrique, puisqu’il répétait souvent que depuis le
Sénégal jusqu’au Bornou, il n’y avait pas d’hommes, mais des bœufs et
des moutons.
Toujours est-il que quand il eut séjourné à la Mecque, et qu’il prit la
route de retour, il fut reçu dans le Bornou et le Haoussa avec les plus
grands égards. Il prit femme dans chacun de ces pays, et eut trois
enfants d’une femme du Bornou, qui le suivit et est aujourd’hui fixée à
Dinguiray. Au Haoussa, El Hadj épousa une princesse de la famille royale
qui resta dans son pays, mais dont il a eu Abibou, chef actuel de
Dinguiray. Ahmadou est également le fils d’une femme de Haoussa ; il est
le seul enfant de cette femme qui, aujourd’hui, est à Dinguiray.
Ahmadou, étant né au Haoussa en 1833 ou 1834, d’après l’âge qu’il se
donne, on peut en conclure qu’à cette époque El Hadj était en route pour
venir au Sénégal, il avait alors trente-six à trente-sept ans ; mais je
le répète, il séjourna longtemps au Haoussa, assez longtemps même pour
qu’on apprît au Sénégal, par des pèlerins qui rentraient dans leurs
foyers, qu’il s’y trouvait, et qu’un de ses frères, Samba Ahmadou ou
Alpha Ahmadou, partit au-devant de lui afin de le ramener.
Ce fut pendant ce séjour au Haoussa que, riche par le commerce qu’il
faisait d’amulettes et d’objets sacrés rapportés de la Mecque, par les
générosités royales des souverains de Bornou[80] et de Haoussa[81], il
acquit ces esclaves qui furent ses premiers soldats, et qui aujourd’hui,
bien que non affranchis, sont des chefs puissants, comme Dandangoura à
Farabougou, Moustafa à Nioro, etc.
En voyant son frère, El Hadj Omar se décida à continuer son chemin ; il
prit la route du Macina, la même que suivent toutes les caravanes, celle
qu’a suivie le docteur Barth lorsqu’il se dirigeait sur Tombouctou, et,
accompagné de toute sa smala de femmes, d’enfants et d’esclaves, il
traversa le Macina et arriva dans le Ségou. Là des tribulations
l’attendaient. Les Bambaras étaient idolâtres, et s’ils supportaient au
milieu d’eux les Soninkés musulmans, ils en vivaient séparés, grâce à
une tolérance réciproque et aux nombreux impôts qu’ils prélevaient sur
des musulmans qui ne dédaignaient pas l’eau-de-vie de mil et même les
alcools européens qui arrivaient quelquefois de la côte ; mais, si
tolérants qu’ils fussent, les Bambaras, vrais maîtres du pays,
repoussaient victorieusement l’islamisme, et avaient toujours résisté
aux tentatives de conversion à main armée faites par le Macina. El Hadj
Omar, qui partout suivait sa religion avec ferveur et exagération, ne
tarda pas à être l’objet d’accusations, et on me dit même qu’il fut mis
aux fers par le roi régnant Tiéfolo[82], qui, d’après mon estimation,
devait régner de 1837 à 1839 ; El Hadj avait alors de quarante à
quarante et un ans.
A cette époque venait d’arriver à Ségou le nommé Abdoul, Talibé du
Fouta, que je retrouve sous le nom de frère d’El Hadj et de qui je tiens
quelques-uns de ces renseignements. Il venait s’établir là et y fit long
séjour, comme on le verra. Après un court emprisonnement, El Hadj fut
relâché et continua sa route ; il remonta le cours du Niger, vint passer
à Kankan, et de là à Bagareya[83].
De là il se rendit à Mamounian et Sarécoula[84], villages du Fouta
Djallon, et alla voir l’almami du Fouta Djallon. Ce dernier le reçut
parfaitement et vint l’accompagner à Fodé Agui, et de là à Diégunko, où
il lui donna, sur la demande qu’il en fit, de vastes terrains pour y
installer sa maison.
El Hadj Omar, en venant fonder sa colonie dans le Fouta Djallon et non
dans son pays, nourrissait déjà des pensées ambitieuses. Sachant fort
bien que nul n’est prophète en son village, il voulait utiliser ailleurs
son expérience, ses richesses et sa science, décidé à ne reparaître chez
lui qu’avec le prestige de la puissance. Aussi, pendant deux ans, il ne
s’attache à Diégunko qu’à former des élèves ; de loin, dans le Fouta
Djallon, les Talibés accourent auprès du pèlerin de la Mecque, qui ne se
contente pas d’enseigner, de prêcher, mais qui utilise le fanatisme
naissant pour s’enrichir ; il fait un commerce incessant de fusils, de
poudre, avec Sierra-Leone et les comptoirs du Rio-Nunez et du Rio-Pongo.
Les Talibés partent en caravane, ou vont à la rencontre des Diulas ; il
achète, vend la poudre d’or qu’il tire du Bouré, arme ses Talibés,
cultive, remplit ses greniers de mil, se fortifie, et mûr alors pour la
grande œuvre qu’il médite, part à la tête de son monde, laissant sa
maison, femmes et enfants derrière lui à la garde de ses fidèles
esclaves.
Il avait déjà une véritable armée qui chaque jour se grossissait : il se
disait inspiré. Il descendit ainsi des montagnes de Fouta Djallon, dans
les plaines du Khabou, où il trouva des Soninkés musulmans.
Cultivateurs, trafiquants, gens paisibles par-dessus tout, ils
accueillirent bien le prophète, mais ne se laissèrent pas enrôler. Il
franchit alors le Rio-Grande, qui fertilise de son cours ce beau pays si
peu connu, et vint traverser, presque sans s’y arrêter, la Gambie, pour
entrer dans le Sine, le Saloum, le Baol, et dans le Cayor. Dans ces
différents pays, où dominent les races Yoloff et Serrère, c’est-à-dire
les races les mieux douées de l’Afrique, il séjourna un peu de temps, et
s’il ne fit pas grand nombre de prosélytes, il dut recevoir une assez
grande quantité de présents.
Il entra ensuite dans le Oualo, où il trouva un assez grand nombre de
marabouts et vint à Podor. Ce fut à cette époque qu’il eut une entrevue
avec M. Caille[85], au village de Donnay, en 1846. Il annonçait alors
des vues auxquelles le gouvernement ne pouvait qu’applaudir : c’était de
pacifier le Sénégal, de rétablir l’harmonie entre les diverses races, le
commerce et la sécurité dans tous les pays. Il reçut des cadeaux et alla
passer quelque temps au village qui l’avait vu naître, à Aloar. Il passa
ensuite à travers le Fouta et vint voir l’almami Mahmoudou, au village
de Boumba, sa résidence ; il resta aussi quelques jours à Kobilo et
retourna au Toro. Tout cela ne lui avait pas pris grand temps, puisque
en 1847 nous le retrouvons à Bakel, où il passa quatre jours, très-bien
reçu par M. Hecquart, commandant du poste, de 1846 à 1847. El Hadj était
alors suivi d’une foule considérable de Talibés de tous pays. Chaque
jour cette suite augmentait ; l’enthousiasme, le fanatisme aidant,
c’était une véritable armée qu’il emmenait, ramassant à la fois des
hommes et des présents[86]. Dans chaque village, on subvenait à tous ses
besoins ; les chefs lui offraient des captifs, lui donnaient ou
offraient leurs filles en mariage.
C’est à Bakel, me dit Samba N’diaye, qui fut présent à l’entrevue, qu’il
quitta M. Hecquart dans les meilleurs termes, en annonçant qu’il
reviendrait sous peu pour faire la guerre aux infidèles et soumettre
tout le pays[87]. De Bakel il se dirigea sur le Bondou, par Samba
Counté, Youpé et Dialloubé, où il rencontra l’almami Saada, père de
l’almami actuel, Boubakar Saada (chevalier de la Légion d’honneur).
Suivant quelques Talibés, l’almami Saada lui aurait alors promis son
concours. Quoi qu’il en soit, El Hadj entra dans le Bambouk, vint à
Courba, redescendit au Niocolo et prit la route du Fouta Djallon, par
Tamqué et Labé (route du capitaine Lambert en 1860).
Il s’avança ainsi jusqu’à Kankalabé ; mais alors l’almami du Fouta
Djallon, effrayé sans doute de sa force et de l’armée qui
l’accompagnait, lui fit défendre d’entrer sur son territoire. El Hadj,
sans l’écouter, retourna aussitôt à Diégunko, où il retrouva sa
maison[88] en bon état. Il fit là un séjour de dix-huit mois sans être
inquiété, instruisant et fanatisant ceux qui l’avaient suivi ; mais,
inquiet de l’animosité que lui témoignait l’almami et de son voisinage,
il alla s’établir à Dinguiray, sur la frontière du Fouta Djallon et du
Diallonka Dougou.
Il construisit là une véritable forteresse, imprenable aux noirs, comme
celles qu’il a plus tard fait construire à Koundian, à Nioro, etc., etc.
Dès ce moment, sa seule préoccupation est d’organiser son armée, et il
ne cache plus du tout son intention de faire la guerre aux Keffirs.
Ce projet, hautement annoncé, lui amène encore des partisans de tous les
coins du pays, non-seulement les fervents musulmans, qui espèrent ainsi
gagner le paradis de Mahomet, mais aussi tous ceux (et ils sont nombreux
en ce pays) qui, ne possédant rien, espèrent s’emparer d’une portion du
butin et devenir ainsi riches sans travail.
C’est sur Tamba qu’El Hadj va concentrer ses vues.
Tamba était la capitale du Diallonka Dougou dont le Bouré était
tributaire. Son roi passait pour le plus fort et le plus cruel de tous
les noirs.
A l’exemple de Barka, le chef de Makhana[89], ou par suite d’une
communauté d’idées horribles, lorsqu’il voyait par un beau jour d’été
les vautours planer à une grande hauteur dans l’azur des cieux, il lui
arrivait, sans crainte de celui qui plane encore plus haut, d’appeler
son chef des captifs, et les lui montrant : « Il ne faut pas, disait-il,
que les vautours de mon père manquent de nourriture, » et, séance
tenante, il faisait tuer un captif qu’on leur abandonnait.
Le voisinage seul d’El Hadj et l’annonce de ses intentions étaient une
menace pour l’autocrate de Tamba, et sans attendre l’attaque d’El Hadj,
il leva son armée, et confiant dans le succès qui avait toujours
couronné ses entreprises, alla attaquer Dinguiray. Mais déjà il était
trop tard, les murailles de Dinguiray étaient trop épaisses, et il dut
retourner chez lui après des pertes sérieuses.
Ce fut alors El Hadj qui songea à prendre l’offensive ; mais ses
Talibés, bien que fanatisés, n’osaient pas aller se heurter à Tamba, qui
avait soutenu dix attaques sans être sérieusement menacé[90].
Sentant, du reste, le besoin de débuter par un succès, afin d’inspirer
la confiance à ses élèves, il tomba sur un petit village nommé Labata,
dépendant de Tamba, et commandé par le nommé Guimba. En tout, El Hadj
avait à peine sept cents fusils ; il emporta Guimba sans résistance, et
alors, enhardi par la victoire, il n’hésita plus, et mit le siége devant
Tamba, qu’il ne prit qu’au bout de six mois. Les premières attaques
avaient été vaines et les Talibés voulaient reculer ; mais El Hadj, avec
l’entêtement qui le caractérise, déclara qu’il ne bougerait pas. Il y
avait dans Tamba plus de trois mille fusils, et le siége traînait en
longueur, lorsque Bandiougou, chef de Ménien[91], vint du village de
Goufoudé avec une armée pour secourir le village assiégé. Les gens de
Tamba les voyant arriver, firent une sortie, mais déjà l’armée de
Ménien, incapable de résister en rase campagne aux Talibés, était en
déroute ; on se retourna sur les gens de Tamba et on occupa une partie
du village, qui fut pris la même nuit.
El Hadj, après le partage du butin et le massacre des prisonniers[92],
rentra à Dinguiray. Son armée se grossit immédiatement dans des
proportions colossales, car le bruit de cette victoire et du massacre
qui la suivit, se répandit rapidement, et tous les hommes aventureux
n’hésitèrent plus à se ranger sous les ordres d’un tel chef.
Après une victoire aussi éclatante, El Hadj se reposa un peu : il en
attendait l’effet. Néanmoins, un an ne s’était pas écoulé qu’il
reprenait l’offensive sur le Ménien ; il emporta Goufoudé, coupa la tête
à son chef et à tous les hommes, établissant ainsi _la terreur_ qui a
été partout son système.
Ces deux victoires l’avaient mis en possession des trésors d’or
accumulés par les chefs de ces pays ; mais elles eurent un autre
résultat : ce fut d’amener la soumission du Bouré, qui lui envoya payer
le tribut. Dès lors, si la soif des richesses eût été son unique pensée,
il pouvait se reposer ; les mines lui eussent fourni amplement tout ce
qu’il eût pu désirer et davantage. Mais tel n’était pas son but ; il
affectait même, par la simplicité de sa mise et sa générosité, de ne
faire que peu de cas de tout cet or, dont il disait ne vouloir que comme
d’un moyen de continuer son œuvre. En effet, après quelques mois de
repos, il descend le long des bords du Sénégal, le traverse à Tamba,
parcourt un pays presque désert, où son armée ne vit que de gibier, qui
y foisonne et du couscous qu’elle a emporté.
Ses coups sont alors très-rapides ; il a affaire à des villages
incapables d’une grande résistance : Soulou, Santankoto et Khakhadian
(trois villages riches en or), tombent les premiers entre ses mains. Il
se dirige alors sur Koundian, dont le chef vient faire sa
soumission[93]. Tournant alors les montagnes, il revient au cœur du
Bambouk, à Baroumba et à Dialafara, où il pose son quartier général,
pendant qu’une armée, sous les ordres de Mahmady Dian[94], va ravager le
Diébédougou (province du Bambouk) et rase les deux villages de Elimalo
et Keniéko.
Alors El Hadj quitte Dialafara et se dirige vers le Gadiaga, en passant
par Diokhéba, Sirmana et Farabannah, où il n’éprouve qu’une résistance
médiocre, et où de nouveau il s’installe, pendant qu’une de ses armées
(car l’affluence de partisans est telle qu’il divise ses forces) va
attaquer Makhana et Solou[95].
Ce fut pendant ce séjour à Farabannah, que les traitants musulmans de
Bakel, qui comptaient de nombreux comptoirs échelonnés dans les villages
du fleuve, effrayés pour leur commerce, lui envoyèrent une députation,
pour connaître ses intentions à leur égard, et au besoin traiter avec
lui. Quelques-uns se rendirent eux-mêmes[96] auprès d’El Hadj ; il les
reçut d’une façon toute bienveillante, et leur affirma qu’ils n’avaient
rien à craindre de lui, qu’il n’avait affaire qu’aux infidèles[97], et
surtout aux Bambaras. Ils rentrèrent alors chez eux, et l’armée
conquérante continua à se grossir. Ce fut à ce moment que Samba N’diaye
alla se joindre au prophète.
Les Bambaras, qui suivaient les mouvements d’El Hadj, ne voulurent pas
attendre qu’on vînt les attaquer ; ils réunirent leur armée, et les
Massassis vinrent camper à Kholou[98].
El Hadj avait quitté Farabannah et s’était dirigé sur Dramané ; de là,
il avait campé à Moussala et à Bongourou, où il résidait depuis près
d’un mois. Quand il fut prêt, il partagea son armée en deux parties, et,
traversant avec l’une le fleuve à Bongourou, il envoya l’autre passer à
Diakandapé, village situé entre Bongourou et Tambokané. El Hadj attaqua
immédiatement, et les Bambaras, au plus fort du combat, furent pris
entre deux feux et battus. Après cette affaire, on détruisit
Soutoukhollé et Kholou. El Hadj resta dans ce dernier village huit
jours, pendant lesquels le premier acte d’hostilité contre la France se
produisit. Alpha Oumar Boïla, qui était venu du Fouta avec une armée se
joindre à El Hadj, fut chargé (sur les instances des Toucouleurs, disent
les Talibés à Ségou) de piller tous les traitants de Bakel à Médine, et
il s’acquitta de sa mission en vrai Toucouleur. Du reste, il n’éprouva
pas de résistance, et même, chose bien regrettable, il se trouva des
traitants qui livrèrent volontairement les marchandises qui leur avaient
été confiées par des négociants. Ce fut heureusement le petit nombre.
El Hadj, après ce pillage, se rendit à Koniakary, où il entra sans
résistance ; dès ce moment, on fuyait devant lui[99].
Pendant qu’il y séjournait, un traitant de Bakel, N’diaye Sour, connu
par son brillant courage, alla le trouver et lui demanda hardiment
pourquoi il avait faussé la parole qu’il avait donnée aux traitants.
El Hadj répondit que c’était parce qu’un traitant, nommé Samba
Sarracolet, avait cherché à lui faire du mal en vendant de la poudre et
des fusils aux Bambaras, au moment où il était en guerre avec eux.
Comme on le voit, dès ce moment El Hadj professait cette maxime :
« Celui qui n’est pas avec moi est contre moi. » Du reste, il est
probable que ce fait, quoique vrai, n’était qu’un prétexte ; d’autres
personnes m’ont dit qu’El Hadj, qui avait besoin des Toucouleurs,
ennemis de la France en ce moment, et pillards avant tout, avait dû
céder à leurs obsessions ; d’autres, enfin, qu’il avait voulu se venger
par là d’un refus qu’avait fait le gouverneur du Sénégal, M. Protet, de
lui laisser acheter à Bakel de grandes quantités de poudre et de fusils.
Quoi qu’il en soit, dès ce moment, la guerre était déclarée entre la
France et El Hadj.
Sans s’arrêter longtemps à Koniakary, El Hadj se dirigea vers le
Diafounou, pays de Soninkés et Bambaras, soumis au joug des Massassis :
il n’y trouva pas de résistance. Élimané tomba sous ses coups, et peu
après ce fut le tour de Médina. Ce village était commandé par un
Massassi nommé Mana, fils de Samba Bilé, qui tomba en son pouvoir et
qu’il fit tuer suivant son habitude.
Ce fut là, je crois, que Oulibo Poul, d’une grande famille du Kaarta et
allié aux Massassis, vint se rendre et demanda la place de chef des
sofas, de sorte que, quoique libre, il prenait un poste d’esclave. Ce
fait, bien commun en Afrique, montre assez combien les races africaines
ont peu le sentiment de la dignité personnelle ; j’en aurais bien
d’autres à ajouter à l’appui de cette assertion.
A cette époque, l’empire d’El Hadj sur l’esprit des noirs prenait une
puissance incroyable ; chaque jour son armée se grossissait des
contingents du Fouta, et, disons-le aussi à regret, de nègres français,
d’hommes de Saint-Louis, traitants, maçons ou autres, conduits, les uns
par le fanatisme, les autres par ce défaut qui est le plus grand
obstacle à la civilisation de l’Afrique : l’horreur du travail et le
désir de s’y soustraire.
[Décoration]
[Note 74 : En juillet 1864, ses parents, à Ségou, lui donnaient
soixante-neuf ans ; c’étaient des marabouts ; il y a donc lieu de
compter ces années comme années musulmanes et de retrancher deux ans, ce
qui fait environ soixante-sept ans.]
[Note 75 : L’almami est le chef de cette république du Fouta. C’est à la
fois un chef religieux et militaire. Son pouvoir est très-limité.]
[Note 76 : Almami Yousouf était le grand-père d’Alpha Oumar Boïla, l’un
des généraux les plus remarquables d’El Hadj Omar et au mérite duquel,
ainsi qu’à son courage et à son influence sur les Talibés du Fouta, ce
dernier a dû une grande partie de ses succès.]
[Note 77 : Élimane Guédo (Élimane est un titre en religion comme Tierno
et Alpha), vivants aujourd’hui encore à Dinguiray.]
[Note 78 : Alpha Ahmadou et Tierno Boubakar, tous deux vivants à Nioro,
où ils m’ont fait bon accueil à mon retour.]
[Note 79 : Ce voyage est souvent impossible, comme par exemple au moment
où je me trouvais à Ségou. Les Maures eux-mêmes n’obtenaient pas
d’Ahmadou la permission de franchir son territoire ; il les enrôlait
dans ses armées pour l’aider dans sa guerre, disant, du reste, que,
avant longtemps, ce ne serait plus à la Mecque qu’on irait faire le
pèlerinage, mais bien à Ségou-Sikoro. Ceci peut donner la mesure de son
fanatisme et de sa croyance en lui-même.]
[Note 80 : Mohamed el Kanemi, au Bornou.]
[Note 81 : Mohamed Bello, roi de Haoussa.]
[Note 82 : Tiéfolo, le deuxième des fils de Mansong qui régnèrent.]
[Note 83 : De Kankan à Bagareya, route de caravane indiquée sur la
carte, passant à Saréya. (_Route de Caillé._)]
[Note 84 : Je n’ai pu voir la position exacte de ces villages, dont le
deuxième pourrait bien être Sarébowal. (Voyez la carte.)]
[Note 85 : M. Caille était alors gouverneur par intérim du Sénégal.]
[Note 86 : Les traitants de Podor lui firent des cadeaux d’une richesse
incroyable ; c’était à qui serait le plus généreux, et on cite des
traitants qui donnèrent plus d’une balle de guinée (1000 francs).]
[Note 87 : Le Gadiaga, le Guoy, causaient alors des difficultés
continuelles à notre politique.]
[Note 88 : Maison, tata, fortifications ; ainsi on dit Maison d’El Hadj,
pour tout village où il s’est installé une case fortifiée où il a une
partie de sa famille, ne fût-ce qu’une femme, comme à Koundian.]
[Note 89 : Ce trait est raconté par les noirs de tout le Sénégal, qui
accusent ce Barka d’avoir fait piler un enfant vivant par sa propre mère
dans un pilon à couscous pour en faire une amulette. Il est inutile de
dire qu’on n’entend plus parler de pareilles horreurs sur les bords du
Sénégal.]
[Note 90 : Les Bambaras du Kaarta étaient venus trois fois l’attaquer en
vain.]
[Note 91 : Ménien, pays dont le chef-lieu est Goufoudé, au N. E. de
Dinguiray, à petite distance.]
[Note 92 : Fali, que je retrouve à Ségou chef des sofas d’Ahmadou, était
fils du chef de Tamba ; son père avait été tué par El Hadj, et lui,
donné enfant à Ahmadou, il le servait ; mais, bien que dans un rang
élevé, il conservait sa haine pour son maître, et ses manières étaient
loin d’être affectueuses. Il semblait qu’il dît en lui-même : « Je te
sers pour ne pas avoir le cou coupé. »
Sontoukou le griot, esclave et ami d’Ahmadou, était le fils du griot du
roi de Tamba, qui partagea le sort de son maître ainsi que tous les
hommes adultes.]
[Note 93 : Ceux qui se soumettaient étaient épargnés, mais ils devaient
fournir un contingent d’armée, payer des impôts, etc. ; en un mot, le
moins qui pouvait leur arriver était d’être ruinés.]
[Note 94 : Ce fut le premier de ses chefs d’armée. Il est mort de
maladie au siége de Médine, en 1857.]
[Note 95 : Villages riverains du Sénégal.]
[Note 96 : On cite parmi ceux qui se rendirent auprès de lui : Jacques,
Samba-Niakanate, Nafa, frère de N’diaye Sour (traitant important à
Bakel), Koté-Tiam, Sambou Talibé, Gora Fagnian.]
[Note 97 : La plupart des traitants sont musulmans et savent lire et
écrire l’arabe.]
[Note 98 : Massassis, famille princière du Kaarta. — Kholou, sur la rive
droite du Sénégal.]
[Note 99 : Peu après ce pillage, El Hadj envoyait, dit l’_Annuaire du
Sénégal_, à Saint-Louis une lettre adressée aux habitants musulmans pour
chercher à les séparer de nous. Et, de fait, il avait de chauds
partisans dans Saint-Louis même. Il terminait ainsi cette épître adroite
et perfide : « Maintenant, je me sers de la force et je ne cesserai que
quand la paix me sera demandée par votre tyran (le gouverneur), qui
devra se soumettre à moi, selon les paroles de notre maître : Fais la
guerre aux gens qui ne croient ni en Dieu, ni au jugement dernier, ou
qui ne se conforment pas aux ordres de Dieu et de son prophète au sujet
des choses défendues, ou qui, ayant reçu une révélation (les juifs et
les chrétiens), ne suivent pas la vraie religion, jusqu’à ce qu’ils
payent la Djezia (tribut religieux) par force et qu’ils soient humiliés.
« Quant à vous, enfants de N’dar (Saint-Louis), Dieu vous défend de vous
réunir à eux ; il vous a déclaré que celui qui se réunira à eux est un
infidèle comme eux en disant : Vous ne vivrez pas pêle-mêle avec les
juifs et les chrétiens ; celui qui le fera est un juif ou un chrétien
comme eux. Salut. »
Il envoyait en même temps, ajoute l’_Annuaire_, l’ordre au Guoy, au
Bondou et au Fouta de nous bloquer dans Bakel et Podor.
J’ai cette note en regard du récit fait à Ségou, pour bien faire
apprécier le caractère politique d’El Hadj, disant à ses fidèles qu’il
ne veut pas la guerre avec les blancs, afin de pouvoir en rejeter les
conséquences en cas de défaite, ce qu’il a fait.]