29 février 1864.

Le lendemain, mes laptots allèrent en corps saluer Ahmadou, qui leur fit

bon accueil et leur donna un bœuf ainsi que 40000 cauris à distribuer

entre eux tous.

Pendant la journée, je reçus un cadeau véritablement princier : c’était

un panier de cinq cents gourous[70]. Fahmahra, notre guide, avait été

causer avec Ahmadou et lui avait dit que les blancs aimaient beaucoup

ces fruits ; il espérait que nous laisserions le présent à sa merci ;

mais j’en savais trop la valeur pour le gaspiller : j’en fis une

distribution, car, à cette époque, nous n’en étions pas aussi friands

que nous le fûmes par la suite, mais j’en mis une partie en réserve.

J’employai tous les instants dont je disposais à mettre mes notes au

courant, mais j’étais sans cesse interrompu par des visites que je ne

pouvais refuser, et pour noter tous les événements, il m’eût fallu

écrire dix heures par jour.

Avec Samba Farba, vint un autre griot d’Ahmadou, nommé Sontoukou ou

Sountoukou ; c’était à la fois l’esclave et le plus intime ami

d’Ahmadou, qui le comblait de richesses. Il était Diallonké d’origine,

son père était griot du roi de Tamba, et quand ce village tomba au

pouvoir d’El Hadj, Sontoukou, enfant, fut donné comme compagnon à

Ahmadou, ainsi que Fali, fils du roi, qui devint esclave et fut plus

tard chef des sofas d’Ahmadou. Samba Farba et Sontoukou étaient tous

deux vêtus de tuniques de drap rouge, brodées d’or, par-dessus

lesquelles ils portaient des boubous, lomas noirs, brodés en soie

éclatante ; de vastes turbans blancs et des _mouqués_ ou pantoufles en

cuir du pays complétaient ce costume vraiment magnifique.

Nombre d’autres chefs vinrent nous faire visite, et dans le nombre, je

mentionnerai particulièrement deux individus. L’un, qui a joué un grand

rôle dans la conquête du Ségou, se nommait Tierno Abdoul ; c’était un

Toucouleur : on l’appelait frère d’El Hadj, bien qu’il ne fût pas du

tout son parent.

L’autre était un Arabe de la Mecque, qui se disait chérif Mahmodou, fils

d’Abdoul Matalib. Il était accompagné d’un maître de langue, noir du

Fouta qui avait été à la Mecque, et en était revenu en sa compagnie.

Chérif Mahmodou avait beaucoup voyagé ; il a été dans le Khorassan et

jusque sur les confins de la Chine, et, disait-il, il était allé dans sa

jeunesse à Stamboul. Sa société m’eût été précieuse, s’il n’avait pas

été aussi menteur que possible. Soit qu’il se fût fait de fausses idées

des choses, soit qu’il crût se donner de l’importance, il donnait une

tournure merveilleuse à tous ses récits. C’est ainsi qu’il racontait

qu’il avait vu, en Perse, une fontaine d’où tout ce qu’on y trempait

sortait doré, qu’elle appartenait au _roi_ de Russie[71], qui nuit et

jour la faisait garder, etc. Tout cela n’était rien, et je m’en serais

amusé, mais ce qui devenait plus grave, car cela pouvait donner de

fausses notions à Ahmadou sur la puissance de la France, et l’importance

des musulmans en Europe, c’est quand il racontait la guerre de Crimée à

sa manière, disant que les Turcs avaient ordonné aux Français et aux

Anglais qui leur payent tribut de venir leur prêter main-forte et qu’ils

avaient pris Moscou. Puis quand, plus tard, Ahmadou nous faisait

attendre une audience, et que Samba N’diaye, notre intermédiaire obligé,

faisait des observations, Chérif Mahmodou répondait : « Eh bien,

Ahmadou, qu’est-ce que cela ? Quand les Français et les Anglais vont

porter leur tribut à Stamboul, le sultan les fait attendre tout un jour,

et souvent plus, avec leurs charges sur la tête. »

C’était, comme on le voit, un homme dangereux pour nous ; nous devions

peut-être son inimitié à ce que tout d’abord j’avais mal accueilli ses

merveilleuses histoires, et surtout à ce que je n’avais pas acheté sa

protection par des cadeaux.

Sa figure, bronzée par le soleil, présentait un type arabe bien

prononcé, avec le nez busqué en bec d’aigle et le regard très-perçant.

Il portait de magnifiques cheveux noirs longs de plus d’un pied,

luisants et fins, qui passaient sous son turban, disposé en pointe dans

le genre des bonnets persans. Quant au reste du costume, il avait adopté

les usages des noirs, à l’exception des pantoufles ou babouches dans

lesquelles il mettait ses pieds et qu’il ne portait pas en savates. Il

me parla quelquefois d’un blanc, nommé Abd-el-Kerim, qu’il avait vu à

Djeïla : il ajoutait qu’il lui avait sauvé la vie en le faisant

échapper ; mais, sans doute, comme une invitation, il me disait :

C’était un bon garçon, il donnait beaucoup ; pour moi, il m’a donné plus

de mille piastres.

Chérif Mahmodou, bien qu’écouté par le public, ne jouissait pas d’un

grand crédit à Ségou. Grâce aux libéralités qu’Ahmadou se croyait obligé

de faire à un chérif, il avait une fortune assez honnête, mais comme il

ne donnait à personne, il ne se faisait pas beaucoup d’amis. Je ne

tardai pas à savoir qu’à son arrivée dans le pays, il s’était fait fort

de fabriquer des canons, et qu’El Hadj lui ayant fait fournir tout le

cuivre qu’on avait pu ramasser, laiton, cuivre rouge et autres, il avait

réussi la fonte, mais avait manqué la coulée, ce qui avait bien diminué

son crédit aux yeux de tout le monde, et avait commencé à le faire

passer pour hableur.

Du reste, pour notre part, nous n’eûmes pas directement à nous en

plaindre, et il se comporta toujours très-poliment à notre égard. Il

disait qu’il désirait venir à Saint-Louis, et sans doute il ne voulait

pas s’y faire précéder par des inimitiés.

En somme, presque tous les hommes importants à un titre quelconque,

ayant une position, vinrent nous saluer ; trois personnes seules s’en

abstinrent avec affectation : Sidy Abdallah, Maure de Tichit, maître de

langue arabe, qui devait, après avoir été notre plus cruel ennemi,

devenir un de nos plus intimes amis ; Mohamadou Bobo, Peul du Fouta

Djallon, ami intime d’Ahmadou, qui, bien qu’affectant des formes polies,

resta notre ennemi, et Oulibo, Poul du Kaarta, chef de tous les Bambaras

et des esclaves d’El Hadj, qui était, à vrai dire, le second chef de

Ségou et dont nous n’eûmes jamais qu’à nous louer, surtout quand nos

relations avec Ahmadou devinrent difficiles[72].

J’aurai, par la suite, l’occasion de parler de chacun de ces individus

avec lesquels j’ai été en rapport, et qui jouent un rôle très-important

dans la politique, car ils sont, en quelque sorte, les ministres

d’Ahmadou, si tant est qu’un autocrate ait des ministres.

Le 29 février, je fis une seconde visite à Ahmadou, et, selon le désir

qu’il en avait témoigné, je la lui fis annoncer par Samba N’diaye, qui

lui dit que ce n’était qu’une visite de politesse. Dès cet instant, je

commençai à voir qu’Ahmadou semblait reculer quand il s’agissait de

traiter l’objet de ma mission.

Il y avait beaucoup de monde chez lui ; je fus fort questionné, et mon

étonnement ne fut pas médiocre en m’entendant faire la question

suivante :

« Est-ce que votre _roi_ actuel vaut _Napoléon_ ? » Ainsi, ce nom dont

on ne peut évoquer le souvenir sans un mouvement d’orgueil, a devancé la

civilisation, et a marché avec les bandes à demi-sauvages du Sénégal au

Niger. J’avoue que j’étais stupéfait.

Un sujet de conversation qui intéressa vivement Ahmadou et tous les

assistants, fut mon revolver. Le roi me demanda de le tirer ; j’envoyai

les six balles à environ soixante pas dans un lit en bois, qu’elles

traversèrent en brisant les bambous, et elles s’enfoncèrent profondément

dans la muraille de terre ; Ahmadou, bien qu’il affecte en toute

circonstance un grand calme, et veuille ne paraître s’émouvoir de rien,

était un peu abasourdi. Il y avait bien à Ségou un revolver, mais

c’était un revolver Colt à capsule ; il fallait le charger comme toute

autre arme, tandis que mon Lefaucheux, avec ses petites cartouches en

cuivre, lançant des balles aussi loin qu’un fusil ordinaire, leur

semblait une chose impossible.

On parla aussi de nos habillements. Bien des gens qui avaient expliqué à

Ahmadou comment s’habillaient les blancs à Sierra-Leone et à Saint-

Louis, avaient été désappointés en nous voyant venir avec un costume

plus que simple, et dont les broussailles avaient un peu délabré toutes

les pièces. Heureusement nos laptots se chargèrent d’expliquer que nous

avions laissé nos uniformes et les décrivirent. Mais il est probable que

nous aurions gagné en considération si nous fussions arrivés mieux

vêtus.

Un griot, nommé Diali Mahmady, qui avait été fort longtemps à Sierra-

Leone, parlait des vêtements des Anglais, indiquant que leurs pantalons

étaient collants. J’en portais, au contraire, un fort large ; Ahmadou ne

manqua pas cette occasion de me dire qu’il préférait nos vêtements.

A la suite de cette entrevue, dans laquelle Ahmadou s’était informé de

l’état de nos provisions de sucre et avait appris que nous n’en avions

plus, il nous en envoya un pain de 4 kilogrammes[73], et une grande

calebasse de beau miel rouge bien épuré et bouilli. Plus tard, je reçus

deux énormes giraumons, et le 1er mars, le vieil Abdoul (frère d’El Hadj

à la mode du pays) commença à nous fournir le beurre, que nous reçûmes

toujours régulièrement et en abondance pendant notre long séjour. De

plus, il nous donna un couple de pigeons et des poules.

Pensant à cette époque rester peu de temps à Ségou, je me hâtai de

recueillir l’histoire d’El Hadj de la bouche des Talibés. Les premiers

récits que j’obtins de Samba N’diaye, notre hôte, furent bien

incomplets. Par la suite, tant dans les conversations que par des

questions, je recueillis une série de faits que j’intercalai dans ce

premier récit, de même que j’en éliminai tout ce qui n’était pas

confirmé d’une manière positive. Je ne prétends pas donner ce récit

comme une histoire d’El Hadj Omar, car je sais combien, notamment dans

ses guerres avec nous, le vrai est souvent dénaturé. Mais je le donne

comme la vie d’El Hadj telle qu’on la raconte à Ségou, telle que pendant

des générations on se la racontera, amplifiant peut-être sur les

détails, mais conservant le fond qui a la tournure qu’El Hadj a tenu à

lui donner. Dans les événements dont Samba N’diaye a été le témoin, j’ai

la conviction d’avoir eu la vérité quant aux faits ou aux paroles

prononcées, surtout dans la partie relative à la conquête de Ségou.

J’arrêterai ce récit aux événements qui s’étaient passés jusqu’à mon

arrivée à Ségou, bien que ce ne soit guère qu’à la fin de mon séjour que

je sois parvenu à débrouiller le vrai du faux au milieu du chaos dont on

enveloppait les affaires du pays.

[Décoration]

[Note 68 : _Coutumes_. On appelle ainsi les cadeaux qu’on est convenu

par traité de payer à un chef avant de commercer avec lui.]

[Note 69 : Fête musulmane (_Tabaski_) pour laquelle tout chef de famille

qui en a le moyen tue un mouton.]

[Note 70 : Fruit du Sterculia acuminata (Palisot), nommé généralement

Kolat.]

[Note 71 : Les noirs ne connaissent que le mot Roi. Chérif Mahmodou

disait le Sultan.]

[Note 72 : Parmi les visites que je reçus, je dois mentionner celle que

me fit une princesse Massassi Mahmodou-Penda, fille de Makansiré, chef

de Foutobi, chez lequel Raffenel avait logé et dont il se loue fort peu.

Elle avait eu, lors de la conquête, le sort de presque toutes ses

parentes et, devenue esclave d’El Hadj, elle était tombée au pouvoir

d’un Talibé Toucouleur, d’un Torodo, qui en avait fait sa femme. Elle

était devenue mère, et, grâce au privilége que la loi musulmane accorde

aux esclaves mères par le fait de leur seigneur, elle vint demander sa

liberté à El Hadj, faisant l’abandon de son enfant. Depuis cette époque

elle habite Ségou, où, contrairement à ce que font en général ses

parentes, elle tient une conduite qu’on dit régulière.]

[Note 73 : Sucre de fabrique anglaise (d’après l’étiquette qu’il

portait).]

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 86 / 368 题