Le lendemain, mes laptots allèrent en corps saluer Ahmadou, qui leur fit
bon accueil et leur donna un bœuf ainsi que 40000 cauris à distribuer
entre eux tous.
Pendant la journée, je reçus un cadeau véritablement princier : c’était
un panier de cinq cents gourous[70]. Fahmahra, notre guide, avait été
causer avec Ahmadou et lui avait dit que les blancs aimaient beaucoup
ces fruits ; il espérait que nous laisserions le présent à sa merci ;
mais j’en savais trop la valeur pour le gaspiller : j’en fis une
distribution, car, à cette époque, nous n’en étions pas aussi friands
que nous le fûmes par la suite, mais j’en mis une partie en réserve.
J’employai tous les instants dont je disposais à mettre mes notes au
courant, mais j’étais sans cesse interrompu par des visites que je ne
pouvais refuser, et pour noter tous les événements, il m’eût fallu
écrire dix heures par jour.
Avec Samba Farba, vint un autre griot d’Ahmadou, nommé Sontoukou ou
Sountoukou ; c’était à la fois l’esclave et le plus intime ami
d’Ahmadou, qui le comblait de richesses. Il était Diallonké d’origine,
son père était griot du roi de Tamba, et quand ce village tomba au
pouvoir d’El Hadj, Sontoukou, enfant, fut donné comme compagnon à
Ahmadou, ainsi que Fali, fils du roi, qui devint esclave et fut plus
tard chef des sofas d’Ahmadou. Samba Farba et Sontoukou étaient tous
deux vêtus de tuniques de drap rouge, brodées d’or, par-dessus
lesquelles ils portaient des boubous, lomas noirs, brodés en soie
éclatante ; de vastes turbans blancs et des _mouqués_ ou pantoufles en
cuir du pays complétaient ce costume vraiment magnifique.
Nombre d’autres chefs vinrent nous faire visite, et dans le nombre, je
mentionnerai particulièrement deux individus. L’un, qui a joué un grand
rôle dans la conquête du Ségou, se nommait Tierno Abdoul ; c’était un
Toucouleur : on l’appelait frère d’El Hadj, bien qu’il ne fût pas du
tout son parent.
L’autre était un Arabe de la Mecque, qui se disait chérif Mahmodou, fils
d’Abdoul Matalib. Il était accompagné d’un maître de langue, noir du
Fouta qui avait été à la Mecque, et en était revenu en sa compagnie.
Chérif Mahmodou avait beaucoup voyagé ; il a été dans le Khorassan et
jusque sur les confins de la Chine, et, disait-il, il était allé dans sa
jeunesse à Stamboul. Sa société m’eût été précieuse, s’il n’avait pas
été aussi menteur que possible. Soit qu’il se fût fait de fausses idées
des choses, soit qu’il crût se donner de l’importance, il donnait une
tournure merveilleuse à tous ses récits. C’est ainsi qu’il racontait
qu’il avait vu, en Perse, une fontaine d’où tout ce qu’on y trempait
sortait doré, qu’elle appartenait au _roi_ de Russie[71], qui nuit et
jour la faisait garder, etc. Tout cela n’était rien, et je m’en serais
amusé, mais ce qui devenait plus grave, car cela pouvait donner de
fausses notions à Ahmadou sur la puissance de la France, et l’importance
des musulmans en Europe, c’est quand il racontait la guerre de Crimée à
sa manière, disant que les Turcs avaient ordonné aux Français et aux
Anglais qui leur payent tribut de venir leur prêter main-forte et qu’ils
avaient pris Moscou. Puis quand, plus tard, Ahmadou nous faisait
attendre une audience, et que Samba N’diaye, notre intermédiaire obligé,
faisait des observations, Chérif Mahmodou répondait : « Eh bien,
Ahmadou, qu’est-ce que cela ? Quand les Français et les Anglais vont
porter leur tribut à Stamboul, le sultan les fait attendre tout un jour,
et souvent plus, avec leurs charges sur la tête. »
C’était, comme on le voit, un homme dangereux pour nous ; nous devions
peut-être son inimitié à ce que tout d’abord j’avais mal accueilli ses
merveilleuses histoires, et surtout à ce que je n’avais pas acheté sa
protection par des cadeaux.
Sa figure, bronzée par le soleil, présentait un type arabe bien
prononcé, avec le nez busqué en bec d’aigle et le regard très-perçant.
Il portait de magnifiques cheveux noirs longs de plus d’un pied,
luisants et fins, qui passaient sous son turban, disposé en pointe dans
le genre des bonnets persans. Quant au reste du costume, il avait adopté
les usages des noirs, à l’exception des pantoufles ou babouches dans
lesquelles il mettait ses pieds et qu’il ne portait pas en savates. Il
me parla quelquefois d’un blanc, nommé Abd-el-Kerim, qu’il avait vu à
Djeïla : il ajoutait qu’il lui avait sauvé la vie en le faisant
échapper ; mais, sans doute, comme une invitation, il me disait :
C’était un bon garçon, il donnait beaucoup ; pour moi, il m’a donné plus
de mille piastres.
Chérif Mahmodou, bien qu’écouté par le public, ne jouissait pas d’un
grand crédit à Ségou. Grâce aux libéralités qu’Ahmadou se croyait obligé
de faire à un chérif, il avait une fortune assez honnête, mais comme il
ne donnait à personne, il ne se faisait pas beaucoup d’amis. Je ne
tardai pas à savoir qu’à son arrivée dans le pays, il s’était fait fort
de fabriquer des canons, et qu’El Hadj lui ayant fait fournir tout le
cuivre qu’on avait pu ramasser, laiton, cuivre rouge et autres, il avait
réussi la fonte, mais avait manqué la coulée, ce qui avait bien diminué
son crédit aux yeux de tout le monde, et avait commencé à le faire
passer pour hableur.
Du reste, pour notre part, nous n’eûmes pas directement à nous en
plaindre, et il se comporta toujours très-poliment à notre égard. Il
disait qu’il désirait venir à Saint-Louis, et sans doute il ne voulait
pas s’y faire précéder par des inimitiés.
En somme, presque tous les hommes importants à un titre quelconque,
ayant une position, vinrent nous saluer ; trois personnes seules s’en
abstinrent avec affectation : Sidy Abdallah, Maure de Tichit, maître de
langue arabe, qui devait, après avoir été notre plus cruel ennemi,
devenir un de nos plus intimes amis ; Mohamadou Bobo, Peul du Fouta
Djallon, ami intime d’Ahmadou, qui, bien qu’affectant des formes polies,
resta notre ennemi, et Oulibo, Poul du Kaarta, chef de tous les Bambaras
et des esclaves d’El Hadj, qui était, à vrai dire, le second chef de
Ségou et dont nous n’eûmes jamais qu’à nous louer, surtout quand nos
relations avec Ahmadou devinrent difficiles[72].
J’aurai, par la suite, l’occasion de parler de chacun de ces individus
avec lesquels j’ai été en rapport, et qui jouent un rôle très-important
dans la politique, car ils sont, en quelque sorte, les ministres
d’Ahmadou, si tant est qu’un autocrate ait des ministres.
Le 29 février, je fis une seconde visite à Ahmadou, et, selon le désir
qu’il en avait témoigné, je la lui fis annoncer par Samba N’diaye, qui
lui dit que ce n’était qu’une visite de politesse. Dès cet instant, je
commençai à voir qu’Ahmadou semblait reculer quand il s’agissait de
traiter l’objet de ma mission.
Il y avait beaucoup de monde chez lui ; je fus fort questionné, et mon
étonnement ne fut pas médiocre en m’entendant faire la question
suivante :
« Est-ce que votre _roi_ actuel vaut _Napoléon_ ? » Ainsi, ce nom dont
on ne peut évoquer le souvenir sans un mouvement d’orgueil, a devancé la
civilisation, et a marché avec les bandes à demi-sauvages du Sénégal au
Niger. J’avoue que j’étais stupéfait.
Un sujet de conversation qui intéressa vivement Ahmadou et tous les
assistants, fut mon revolver. Le roi me demanda de le tirer ; j’envoyai
les six balles à environ soixante pas dans un lit en bois, qu’elles
traversèrent en brisant les bambous, et elles s’enfoncèrent profondément
dans la muraille de terre ; Ahmadou, bien qu’il affecte en toute
circonstance un grand calme, et veuille ne paraître s’émouvoir de rien,
était un peu abasourdi. Il y avait bien à Ségou un revolver, mais
c’était un revolver Colt à capsule ; il fallait le charger comme toute
autre arme, tandis que mon Lefaucheux, avec ses petites cartouches en
cuivre, lançant des balles aussi loin qu’un fusil ordinaire, leur
semblait une chose impossible.
On parla aussi de nos habillements. Bien des gens qui avaient expliqué à
Ahmadou comment s’habillaient les blancs à Sierra-Leone et à Saint-
Louis, avaient été désappointés en nous voyant venir avec un costume
plus que simple, et dont les broussailles avaient un peu délabré toutes
les pièces. Heureusement nos laptots se chargèrent d’expliquer que nous
avions laissé nos uniformes et les décrivirent. Mais il est probable que
nous aurions gagné en considération si nous fussions arrivés mieux
vêtus.
Un griot, nommé Diali Mahmady, qui avait été fort longtemps à Sierra-
Leone, parlait des vêtements des Anglais, indiquant que leurs pantalons
étaient collants. J’en portais, au contraire, un fort large ; Ahmadou ne
manqua pas cette occasion de me dire qu’il préférait nos vêtements.
A la suite de cette entrevue, dans laquelle Ahmadou s’était informé de
l’état de nos provisions de sucre et avait appris que nous n’en avions
plus, il nous en envoya un pain de 4 kilogrammes[73], et une grande
calebasse de beau miel rouge bien épuré et bouilli. Plus tard, je reçus
deux énormes giraumons, et le 1er mars, le vieil Abdoul (frère d’El Hadj
à la mode du pays) commença à nous fournir le beurre, que nous reçûmes
toujours régulièrement et en abondance pendant notre long séjour. De
plus, il nous donna un couple de pigeons et des poules.
Pensant à cette époque rester peu de temps à Ségou, je me hâtai de
recueillir l’histoire d’El Hadj de la bouche des Talibés. Les premiers
récits que j’obtins de Samba N’diaye, notre hôte, furent bien
incomplets. Par la suite, tant dans les conversations que par des
questions, je recueillis une série de faits que j’intercalai dans ce
premier récit, de même que j’en éliminai tout ce qui n’était pas
confirmé d’une manière positive. Je ne prétends pas donner ce récit
comme une histoire d’El Hadj Omar, car je sais combien, notamment dans
ses guerres avec nous, le vrai est souvent dénaturé. Mais je le donne
comme la vie d’El Hadj telle qu’on la raconte à Ségou, telle que pendant
des générations on se la racontera, amplifiant peut-être sur les
détails, mais conservant le fond qui a la tournure qu’El Hadj a tenu à
lui donner. Dans les événements dont Samba N’diaye a été le témoin, j’ai
la conviction d’avoir eu la vérité quant aux faits ou aux paroles
prononcées, surtout dans la partie relative à la conquête de Ségou.
J’arrêterai ce récit aux événements qui s’étaient passés jusqu’à mon
arrivée à Ségou, bien que ce ne soit guère qu’à la fin de mon séjour que
je sois parvenu à débrouiller le vrai du faux au milieu du chaos dont on
enveloppait les affaires du pays.
[Décoration]
[Note 68 : _Coutumes_. On appelle ainsi les cadeaux qu’on est convenu
par traité de payer à un chef avant de commercer avec lui.]
[Note 69 : Fête musulmane (_Tabaski_) pour laquelle tout chef de famille
qui en a le moyen tue un mouton.]
[Note 70 : Fruit du Sterculia acuminata (Palisot), nommé généralement
Kolat.]
[Note 71 : Les noirs ne connaissent que le mot Roi. Chérif Mahmodou
disait le Sultan.]
[Note 72 : Parmi les visites que je reçus, je dois mentionner celle que
me fit une princesse Massassi Mahmodou-Penda, fille de Makansiré, chef
de Foutobi, chez lequel Raffenel avait logé et dont il se loue fort peu.
Elle avait eu, lors de la conquête, le sort de presque toutes ses
parentes et, devenue esclave d’El Hadj, elle était tombée au pouvoir
d’un Talibé Toucouleur, d’un Torodo, qui en avait fait sa femme. Elle
était devenue mère, et, grâce au privilége que la loi musulmane accorde
aux esclaves mères par le fait de leur seigneur, elle vint demander sa
liberté à El Hadj, faisant l’abandon de son enfant. Depuis cette époque
elle habite Ségou, où, contrairement à ce que font en général ses
parentes, elle tient une conduite qu’on dit régulière.]
[Note 73 : Sucre de fabrique anglaise (d’après l’étiquette qu’il
portait).]