La maison de Samba N’diaye, construite de la même manière que les autres
maisons du pays, quoique un peu plus haute, est une série de cases en
rez-de chaussée d’environ trois mètres de haut, toutes bâties en terre
avec une espèce de charpente grossière en bois dur et une terrasse.
C’est, du reste, assez bien construit. Les portes, sauf celles d’entrée,
n’ont que 1m,60 de haut ; elles sont fermées par des panneaux de bois
composés de deux ou trois planches réunies par des barres en bois et des
clous en fer. On a adapté les fermetures en fer usitées pour les
magasins à Saint-Louis. La première cour, dans laquelle nous entrons par
un petit hangar servant de porte, a été affectée à notre service ; sur
la droite est le bilour de communication avec la maison ou cour des
femmes, sur la gauche un grand hangar formant galerie dans toute la
longueur de la cour, c’est-à-dire de 6 mètres de long sur 3 mètres 50 de
large. Ce hangar conduit à notre case, chambre de 3 mètres de long sur 4
de large, dans un angle de laquelle je remarque une espèce de cheminée ;
deux lits garnis de nattes en cannes de mil y sont préparées. Une
seconde porte très-basse, placée dans la chambre, donne accès sur une
cour dans le coin de laquelle, à notre grand étonnement, est une fosse
d’aisances surmontée d’une espèce de siége fait d’un vase en terre dont
on a cassé le fond. Notre étonnement ne fait que croître quand on nous
dit que presque toutes les maisons du pays en sont pourvues. C’est dans
cette cour même qu’on fera notre cuisine particulière. Dans l’autre coin
de la cour est un passage recouvert en nattes qui conduit à un magasin
ou grenier à mil, dans lequel j’installe nos marchandises.
[Illustration : Intérieur de la maison des femmes de Samba N’diaye, à
Ségou.]
Mes hommes se placent dans la cour d’entrée et sous la varandah, et pour
plus de commodité on déloge le cheval de Samba N’diaye qui est attaché
au milieu de la cour.
Une échelle de bois grossière, composée de deux morceaux torses en
travers desquels on a attaché des bâtons avec des lanières de cuir non
tanné, sert à monter sur la terrasse, où Samba N’diaye a établi une
charpente qu’il a surmontée d’une toiture en nattes pour coucher au
frais sans craindre l’humidité. Tout cela, bien que grossier, est
intelligent ; il y a dans ces fermetures en fer des portes, et dans
certains détails, des réminiscences de ce que Samba N’diaye a vu chez
les blancs. Du reste, disons tout de suite ce qu’est notre hôte, bien
que ce ne soit qu’à la longue que nous ayons appris ce qui le
concernait.
Samba N’diaye était un Bakiri de Tuabo (Guoy, Sénégal), âgé aujourd’hui
de quarante à cinquante ans. Otage pendant vingt ans à Saint-Louis, il
n’avait quitté définitivement cette ville que sous le gouvernement de M.
de Grammont, dont il conservait le meilleur souvenir.
Rentré dans son pays, il s’était mis à faire du commerce, avait eu un
comptoir de traitant à Tuabo, dans son village, jusqu’au moment où El
Hadj était venu dans le pays. Dès ce moment la religion musulmane
s’empara de lui, et lorsque, deux ans après, El Hadj, vainqueur jusque
là, vint à Farabanna, Samba N’diaye liquida ses affaires, et, suivi de
celle de ses femmes qui voulut l’accompagner et de ses captifs, il vint
grossir les rangs du conquérant. Dès lors sa connaissance des usages des
blancs, son expérience en construction lui créèrent près d’El Hadj une
position exceptionnelle. Il devint l’ingénieur de l’armée. Plus tard,
quand El Hadj eut des canons, Samba en fut spécialement chargé, et c’est
en partie grâce aux ressources qu’il inventa pour réparer sans cesse les
affûts cassés, qu’El Hadj put pousser ses conquêtes jusqu’au bord du
Niger, les obus aidant beaucoup, comme on le verra. Enfin lorsque El
Hadj, maître de Ségou, se décida à partir pour faire la conquête du
Macina, Samba N’diaye ayant désiré rester à Ségou, reçut le poste
d’ingénieur en chef des fortifications et de gardien de la maison d’El
Hadj.
Dès qu’il avait su que des blancs venaient trouver El Hadj, il avait
sollicité d’Ahmadou l’honneur de les loger, alléguant sa connaissance
de leurs usages, de leur langue, et lui disant que si son père avait
été là, à coup sûr il les lui eût confiés.
Bien que Samba N’diaye ne jouisse pas près d’Ahmadou de toute la
considération que le père lui accordait, il est écouté dans certaines
questions et particulièrement dans ce qui regarde les blancs, et cette
fois, il avait eu gain de cause sur les griots favoris du roi et sur
d’autres chefs, qui se disputaient l’honneur de nous loger, uniquement
en vue de l’intérêt.
Sachant en effet que, selon l’expression du pays, Ahmadou voulait nous
_recevoir_, on prévoyait une abondance de vivres, de sel et de cadeaux
de tous genres auxquels l’imagination des noirs ne donnait pas de
bornes, et chacun se disait que celui qui nous logerait en aurait sa
bonne part.
Samba N’diaye, bien entendu, en sa qualité de Bakiri, n’était pas moins
intéressé que les autres ; mais son long séjour parmi les blancs lui
avait donné un certain respect humain, et il était moins mendiant que la
plupart de ses frères ou cousins, qui ont pris depuis longtemps
l’habitude de regarder les blancs comme des gens qui doivent forcément
donner. Il faut bien dire que le système déplorable de payer des
_coutumes_[68] avant de commencer la traite, système qui a été si
longtemps en vigueur, était très-propre à enraciner ces idées dans la
tête des noirs du Sénégal, et il ne faut pas perdre de vue qui c’était à
des Sénégambiens, en général, que j’allais avoir affaire.
J’étais à peine installé dans ma nouvelle maison que je vis venir Seïdou
et Ibrahim, les deux courriers expédiés par le gouverneur pour annoncer
mon voyage à Ahmadou. Ils étaient arrivés depuis cinq mois. Leur route
s’était effectuée sans difficulté par Médine, Koniakary, Dianghirté et
de là ils étaient venus avant la révolte par le chemin direct du
Bélédougou. Bien reçus par Ahmadou, ils avaient demandé à aller au
Macina trouver El Hadj ; on le leur avait refusé à cause de l’état de
guerre du pays, et on ne les laissait pas repartir, en leur disant qu’il
fallait qu’ils rapportassent au gouverneur la réponse d’El Hadj. On les
avait logés chez un griot toucouleur, dont ils étaient fort contents, et
que je connus bientôt ; c’était un nommé Samba Farba ou San Farba, brave
homme dont je n’ai eu qu’à me louer. Il avait été à Saint-Louis, à Bakel
et dans tous les postes du fleuve ; il connaissait un grand nombre de
vieux traitants. Contre l’habitude des griots, jamais il ne me demanda
rien, et, quand je lui faisais un petit cadeau, sa reconnaissance se
traduisait de la façon la plus énergique. C’est certainement un des
hommes dont je me souviens avec le plus de plaisir dans mon voyage.
[Illustration : San Farba, griot influent à Ségou.]
Seïdou et Ibrahim, depuis leur arrivée à Ségou, avaient pu se mettre au
courant de la politique, et eussent pu me rendre de grands services ;
mais je ne parlais pas assez le yoloff, et pas du tout le toucouleur à
ce moment ; il leur eût fallu prendre un interprète, et telle est la
défiance des noirs qu’ils n’eussent pas osé confier à quelqu’un de mes
laptots la vraie position d’Ahmadou, de crainte d’être accusés près de
ce dernier, dont ils avaient pu apprendre à craindre la colère pendant
leur séjour. Enfin, soit prudence, soit insouciance, ils ne me
renseignèrent pas suffisamment, et bien qu’il y eût, de la part de
Seïdou surtout, certains mots qui me donnaient à réfléchir, jamais il ne
me fit connaître franchement et complétement ce qu’il savait, pas plus
qu’il ne le fit plus tard à Saint-Louis, quand je le renvoyai au
gouverneur. C’est à mes dépens et par un séjour prolongé, que je suis
arrivé à connaître la vraie situation du pays, l’histoire d’El Hadj et
le dernier mot de la politique locale.
L’hospitalité d’Ahmadou fut d’abord très-large. Le jour de notre
arrivée, nous trouvâmes dans la case de Samba N’diaye un mouton gras,
magnifique spécimen de l’espèce ovine, remarquable par sa taille, et
surtout par sa graisse ; il n’était pas coupé, mais bien tapé suivant
l’habitude des noirs. Au Sénégal on voit souvent dans le haut fleuve
chez les traitants des moutons presque aussi beaux, engraissés pour la
fête de la Tabaski ; ils valent de cinquante à soixante francs, mais je
n’en avais jamais vu d’aussi gras.
Quelques instants après, on nous apportait deux grandes couffes de riz,
une pierre de sel d’une valeur d’au moins 10000 cauris dans le moment,
et qui plus tard en a valu jusqu’à 60000, c’est-à-dire 180 francs
environ.
Un peu plus tard, on nous annonça un bœuf gras qu’on nous amenait ; mais
comme il faisait une vive résistance on lui coupa les jarrets, de telle
sorte que je fus obligé de le faire tuer ; et nous eûmes une telle masse
de viande qu’il y eut forcément du gaspillage.
Le docteur, toujours critique mordant des noirs et surtout du système
d’arbitraire inauguré par les musulmans, me fit observer que nous
mangions au budget royal, et que nous prenions ainsi notre part d’impôts
vexatoires, de pillages et autres mauvaises actions de ces malandrins de
conquérants qui ont, au nom de Dieu, commis tous les crimes possibles ou
imaginables.
Mais, tout en reconnaissant la justesse de son observation, je ne
pouvais que me résigner ; car, après tout, du moment que j’étais venu en
ambassadeur, il fallait en subir les conséquences, et refuser les
présents royaux sous prétexte que c’était du bien mal acquis, eût été
une singulière manière de concilier à mon pays les sympathies d’un roi
qui n’était déjà pas trop bien disposé.
Je me résignai donc, trop heureux de pouvoir réparer nos forces
abattues, par une nourriture plus substantielle que celle des derniers
temps.
On nous fournissait, soir et matin, du lait en abondance ; Samba N’diaye
avait reçu cinq mille cauris pour pourvoir à nos besoins en poules,
œufs, poissons, etc., et en me l’annonçant, il me répéta trois ou quatre
fois de ne pas me gêner ; que la bourse d’Ahmadou était large, et qu’il
ne pardonnerait pas s’il venait à apprendre que nous manquions de
quelque chose. Et il termina ce petit discours en nous donnant un
magnifique mouton qu’il élevait dans sa maison pour la Tabaski[69].
On affecta une esclave de la case, nommée Maïram ou Marianne, à la
cuisine des laptots. Les chevaux, mulets et ânes furent placés chez un
Bakiri, ami de Samba N’diaye, et nommé Samba Naé, qui logeait dans le
goupouilli. Enfin une garde de sofas fut placée à la porte sous le
commandement d’un nommé Karounka Djawara, qui avait ordre de ne laisser
entrer qui que ce fût sans ma permission, et qui s’acquitta de sa
consigne avec une rigueur toute militaire, frappant, quel que fût leur
rang, ceux qui, sans plus de façon, voulaient passer outre. Cette mesure
contribua pour beaucoup à mon bien-être.