J’avais demandé à partir le 26 au matin, on me l’avait promis.
Néanmoins, vers huit heures, rien n’était prêt. Je pris alors Fahmahra,
et avec Sérinté nous allâmes choisir deux pirogues ou plutôt les
reconnaître. L’une était un peu plus grande que l’autre ; elles étaient,
du reste, également percées et rapiécées toutes deux : je comptais dans
la grande neuf morceaux. Mais épuisé, et tenant d’ailleurs à bien voir
le fleuve, je préférai encore la perspective de faire route dans cette
machine, qu’à celle d’une route par terre.
Du reste, il n’y avait pas la moindre cuisine, pas un séco, pas une
natte pour abri. Je fis tout de suite acheter deux cuisines[64], deux
charges de bois pour faire un plancher, sur lequel je mis une bonne
couche de paille. Pendant ce temps, Fahmahra alla chez le chef prendre
presque de force deux sécos remarquablement bien faits et comme je n’en
avais pas vu jusque-là. Enfin, je fis embarquer les bagages, tandis que
la moitié des hommes faisait traverser le fleuve aux animaux, et après
pas mal d’allées et venues, après avoir dépensé 2000 cauris, je fus prêt
à deux heures et demie. Je fis pousser et nous commençâmes à descendre
avec le courant.
Toute la navigation, comme lorsque j’avais traversé le fleuve, se fait à
la perche, et les fonds sont assez réduits pour que cela suffise le plus
souvent. Dans quelques endroits seulement on perd fond quelques
minutes ; le patron prend alors la pagaye et franchit ce passage le
courant aidant. Ces pagayes sont en bois de cailcédra, la pelle est
ovale, de 30 centimètres environ de haut sur 15 ou 20 de large.
Cette navigation, malgré un courant qui peut dans certains endroits
resserrés atteindre deux nœuds, est lente, car les piroguiers ne
travaillent qu’à la mode des noirs, c’est-à-dire cinq minutes de bon
travail pour un quart d’heure de repos.
Chacune de nos pirogues avait reçu un patron et deux hommes à Yamina ;
en outre, à chaque village on prenait un équipage qui se relayait ainsi
de station en station. Cette opération exigeait une certaine perte de
temps, surtout la nuit, où il faut aller réveiller les piroguiers dans
les villages.
Ce service, tout mal fait qu’il était, avait été, me dit-on, organisé
par El Hadj pour ses besoins. C’était un commencement d’ordre auquel je
ne pouvais m’empêcher d’applaudir. Mais j’appris plus tard qu’en cela,
comme en tout, les conquérants se parent des dépouilles des vaincus, et
que ce service avait existé de tout temps depuis la création des
somonos. Si j’applaudissais à ce système, je doute qu’il fût du goût des
pêcheurs, car ils ne fournissaient en général à cette corvée que des
vieillards épuisés ou des enfants trop jeunes.
Cependant, nous étions entassés tant bien que mal dans nos pirogues ;
j’installai mon compas sur une de mes cantines, en le fixant avec 4
épingles pour empêcher ses déviations, et je commençai à relever la
route.
Nous passâmes tout d’abord devant quelques villages qui sont sur la rive
droite ; mais je ne les vis pas, car ils sont un peu dans l’intérieur ;
je ne pus les relever. On me nomma Diétébabougou, Mamanabougou et Boko,
villages sans importance d’ailleurs. Plus tard, vers quatre heures, nous
passâmes devant le village de Faléna, que nous vîmes, situé sur la rive
gauche, et après avoir longé une île, on nous arrêta vers cinq heures et
demie sur la berge, en face de Fogni, grand village où nous devions
passer la nuit ; un grand banc s’étend devant ce village, et nous n’y
parvînmes pas sans nous échouer. J’ai lieu de penser que nous n’étions
pas dans la partie la plus profonde du chenal ; car, plus tard, ayant eu
l’occasion, à la saison la plus sèche, au moment des basses eaux, de
franchir les gués du fleuve réputés pour avoir le moins d’eau, j’en ai
toujours vu au moins 0m,50 dans le chenal, et notre pirogue certes ne
calait pas cela.
Quoi qu’il en soit, notre désillusion fut profonde en constatant que dès
le 26 février, le fleuve n’était plus navigable pour le plus petit
bateau à vapeur. Toutefois, des renseignements que je pris immédiatement
il résultait que de Manabougou à Tombouctou toute l’année les pirogues
circulaient, et comme quelques-unes calent autant d’eau que pourrait le
faire un chaland de vingt tonneaux, il s’ensuit que le cabotage en
chaland est possible en toute saison.
A Fogni on changea les piroguiers, et le soir le chef du village envoya
le lack-lallo aux hommes, et à moi un peu de lait, donné, ainsi qu’un
régime de rones, à la réquisition de Fahmahra. Malgré ce renfort, notre
souper fut triste, car nous manquions de bois ; nous fîmes un feu de
paille, et le lait, qui était du matin, tourna. Il nous fallut cependant
nous en contenter, et dès que je sus que le convoi de mes animaux était
rentré dans le village, je m’endormis du sommeil le plus confiant, sur
la plage, ne me doutant guère que le village où nous passions ainsi
était à la veille de disparaître.
Je me réveillai à quatre heures ; j’avais voulu partir un peu plus tôt,
avec le clair de lune, qui m’était indispensable pour noter ma route,
puisque je n’avais pas de fanal (le nôtre étant brisé depuis bien
longtemps), mais la fatigue avait eu le dessus, et personne ne s’était
réveillé. Il fallut recharger les bagages que j’avais fait déposer sur
la berge, de crainte que les pirogues ne se remplissent d’eau, et cette
précaution ne fut que trop justifiée ; car au jour elles étaient aussi
pleines que possible, et sans la précaution qu’on avait eue de les
échouer, on les eût trouvées au fond. En somme, nous ne fûmes en route
que vers cinq heures et demie.
[Décoration]
[Note 61 : Cette herbe s’appelle _N’da-dou_ en bambara.]
[Note 62 : Par la suite, le sel étant devenu rare, ces mêmes plaques ont
valu jusqu’à 60000 cauris, c’est-à-dire trois captifs.]
[Note 63 : 3000 chaque. Ils coûtaient 2 fr. 50 c. à Saint-Louis, soit 9
francs pour 2 fr. 50 c. Bénéfice, 300 pour 100.]
[Note 64 : Ces cuisines sont des sortes d’écuelles de terre dans
lesquelles on allume le feu ; trois massifs en terre servent à poser les
vases qu’on veut faire chauffer.]