26 février 1863.

J’avais demandé à partir le 26 au matin, on me l’avait promis.

Néanmoins, vers huit heures, rien n’était prêt. Je pris alors Fahmahra,

et avec Sérinté nous allâmes choisir deux pirogues ou plutôt les

reconnaître. L’une était un peu plus grande que l’autre ; elles étaient,

du reste, également percées et rapiécées toutes deux : je comptais dans

la grande neuf morceaux. Mais épuisé, et tenant d’ailleurs à bien voir

le fleuve, je préférai encore la perspective de faire route dans cette

machine, qu’à celle d’une route par terre.

Du reste, il n’y avait pas la moindre cuisine, pas un séco, pas une

natte pour abri. Je fis tout de suite acheter deux cuisines[64], deux

charges de bois pour faire un plancher, sur lequel je mis une bonne

couche de paille. Pendant ce temps, Fahmahra alla chez le chef prendre

presque de force deux sécos remarquablement bien faits et comme je n’en

avais pas vu jusque-là. Enfin, je fis embarquer les bagages, tandis que

la moitié des hommes faisait traverser le fleuve aux animaux, et après

pas mal d’allées et venues, après avoir dépensé 2000 cauris, je fus prêt

à deux heures et demie. Je fis pousser et nous commençâmes à descendre

avec le courant.

Toute la navigation, comme lorsque j’avais traversé le fleuve, se fait à

la perche, et les fonds sont assez réduits pour que cela suffise le plus

souvent. Dans quelques endroits seulement on perd fond quelques

minutes ; le patron prend alors la pagaye et franchit ce passage le

courant aidant. Ces pagayes sont en bois de cailcédra, la pelle est

ovale, de 30 centimètres environ de haut sur 15 ou 20 de large.

Cette navigation, malgré un courant qui peut dans certains endroits

resserrés atteindre deux nœuds, est lente, car les piroguiers ne

travaillent qu’à la mode des noirs, c’est-à-dire cinq minutes de bon

travail pour un quart d’heure de repos.

Chacune de nos pirogues avait reçu un patron et deux hommes à Yamina ;

en outre, à chaque village on prenait un équipage qui se relayait ainsi

de station en station. Cette opération exigeait une certaine perte de

temps, surtout la nuit, où il faut aller réveiller les piroguiers dans

les villages.

Ce service, tout mal fait qu’il était, avait été, me dit-on, organisé

par El Hadj pour ses besoins. C’était un commencement d’ordre auquel je

ne pouvais m’empêcher d’applaudir. Mais j’appris plus tard qu’en cela,

comme en tout, les conquérants se parent des dépouilles des vaincus, et

que ce service avait existé de tout temps depuis la création des

somonos. Si j’applaudissais à ce système, je doute qu’il fût du goût des

pêcheurs, car ils ne fournissaient en général à cette corvée que des

vieillards épuisés ou des enfants trop jeunes.

Cependant, nous étions entassés tant bien que mal dans nos pirogues ;

j’installai mon compas sur une de mes cantines, en le fixant avec 4

épingles pour empêcher ses déviations, et je commençai à relever la

route.

Nous passâmes tout d’abord devant quelques villages qui sont sur la rive

droite ; mais je ne les vis pas, car ils sont un peu dans l’intérieur ;

je ne pus les relever. On me nomma Diétébabougou, Mamanabougou et Boko,

villages sans importance d’ailleurs. Plus tard, vers quatre heures, nous

passâmes devant le village de Faléna, que nous vîmes, situé sur la rive

gauche, et après avoir longé une île, on nous arrêta vers cinq heures et

demie sur la berge, en face de Fogni, grand village où nous devions

passer la nuit ; un grand banc s’étend devant ce village, et nous n’y

parvînmes pas sans nous échouer. J’ai lieu de penser que nous n’étions

pas dans la partie la plus profonde du chenal ; car, plus tard, ayant eu

l’occasion, à la saison la plus sèche, au moment des basses eaux, de

franchir les gués du fleuve réputés pour avoir le moins d’eau, j’en ai

toujours vu au moins 0m,50 dans le chenal, et notre pirogue certes ne

calait pas cela.

Quoi qu’il en soit, notre désillusion fut profonde en constatant que dès

le 26 février, le fleuve n’était plus navigable pour le plus petit

bateau à vapeur. Toutefois, des renseignements que je pris immédiatement

il résultait que de Manabougou à Tombouctou toute l’année les pirogues

circulaient, et comme quelques-unes calent autant d’eau que pourrait le

faire un chaland de vingt tonneaux, il s’ensuit que le cabotage en

chaland est possible en toute saison.

A Fogni on changea les piroguiers, et le soir le chef du village envoya

le lack-lallo aux hommes, et à moi un peu de lait, donné, ainsi qu’un

régime de rones, à la réquisition de Fahmahra. Malgré ce renfort, notre

souper fut triste, car nous manquions de bois ; nous fîmes un feu de

paille, et le lait, qui était du matin, tourna. Il nous fallut cependant

nous en contenter, et dès que je sus que le convoi de mes animaux était

rentré dans le village, je m’endormis du sommeil le plus confiant, sur

la plage, ne me doutant guère que le village où nous passions ainsi

était à la veille de disparaître.

Je me réveillai à quatre heures ; j’avais voulu partir un peu plus tôt,

avec le clair de lune, qui m’était indispensable pour noter ma route,

puisque je n’avais pas de fanal (le nôtre étant brisé depuis bien

longtemps), mais la fatigue avait eu le dessus, et personne ne s’était

réveillé. Il fallut recharger les bagages que j’avais fait déposer sur

la berge, de crainte que les pirogues ne se remplissent d’eau, et cette

précaution ne fut que trop justifiée ; car au jour elles étaient aussi

pleines que possible, et sans la précaution qu’on avait eue de les

échouer, on les eût trouvées au fond. En somme, nous ne fûmes en route

que vers cinq heures et demie.

[Décoration]

[Note 61 : Cette herbe s’appelle _N’da-dou_ en bambara.]

[Note 62 : Par la suite, le sel étant devenu rare, ces mêmes plaques ont

valu jusqu’à 60000 cauris, c’est-à-dire trois captifs.]

[Note 63 : 3000 chaque. Ils coûtaient 2 fr. 50 c. à Saint-Louis, soit 9

francs pour 2 fr. 50 c. Bénéfice, 300 pour 100.]

[Note 64 : Ces cuisines sont des sortes d’écuelles de terre dans

lesquelles on allume le feu ; trois massifs en terre servent à poser les

vases qu’on veut faire chauffer.]

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 77 / 368 题