23 février 1864.

En rentrant dans la case, je m’aperçus qu’il fallait songer à nous

nourrir, et que nous n’avions pas de cauris. Je déballai aussitôt

quelques marchandises que je priai Fahmahra de vendre, en lui assurant

un bénéfice. Je lui fixai quelques prix assez peu élevés, et j’allai me

reposer. J’en avais grand besoin ; je m’étais cru vaillant et les

courses de cette journée m’avaient excédé.

Le soir, je demandai à Sérinté de me procurer une pirogue pour traverser

le fleuve, afin de me baigner à l’abri des importuns ; je voulais en

même temps sonder le fleuve et prendre un croquis de la ville. Il me dit

que ce serait facile.

En effet, le lendemain de grand matin, nous allâmes avec lui chez un

nommé Bakary Kané, Soninké, chef des piroguiers de l’endroit, qui sont

désignés sous le nom de _somonos_ qui signifie pêcheurs. En entrant dans

sa maison, je fus surpris de traverser un grand magasin d’engins de

pêche de toute espèce, fabriqués dans le pays. Il y avait là des filets

en grosse corde à mailles de un décimètre de côté, d’autres, en corde

moyenne, en coton gros, fin, des lignes, des hameçons d’Europe et aussi

d’autres en fer du pays. Les grosses cordes sont faites d’une espèce de

chanvre indigène que j’ai eu lieu de voir travailler plus tard. Les

Yoloff l’appellent _bissab-bouki_ ou _bissab sauvage_[61] ; il pousse en

abondance sur les bords du fleuve, et fournit un chanvre gris très-

solide, qui résiste surtout dans l’eau, où les cordes en écorce de

baobab se pourrissent très-vite.

Au moment où j’entrai, Bakary peignait une perruque de ce chanvre avec

un véritable peigne en bois fait dans le pays.

C’était un grand noir à barbe blanche, d’une physionomie douce et

souriante. Il me reçut très-bien, nous fit visiter sa maison et voir

même ses femmes, qui, je dois le dire, n’étaient pas très-belles : à

notre entrée elles se sauvèrent tout d’abord, mais elles ne tardèrent

pas à revenir sans trop de frayeur. Il fit disposer sans retard une

pirogue et vint nous accompagner lui-même de l’autre côté du fleuve.

Il est temps de faire connaissance avec ces tristes machines que sur le

Niger on appelle des pirogues.

Celle où nous montâmes avait 10 mètres de long sur environ 1 de large ;

elle était composée de deux grandes pièces de bois ou demi-pirogues

réunies par le milieu bout à bout, et fixées par un transfilage en

grosse corde, fait assez artistement ; quelques herbes ou de l’étoupe du

pays calfeutrent les trous avec un peu de terre glaise. De plus, comme

généralement ces deux morceaux principaux sont plus ou moins troués, on

y met force pièces de bois fixées absolument de la même manière.

Quelquefois on met aussi sur les fentes des planches fixées au moyen de

clous en fer fabriqués dans le pays. La forme de cet ensemble de pièces

et de morceaux est relevée légèrement aux deux extrémités, mais plus

fortement dans le centre. A mesure que la pirogue vieillit, les liens du

milieu se détendent et les extrémités plongent, comme cela se voit dans

les vieux navires européens. L’eau les envahit plus facilement alors, et

il faut constamment un ou deux hommes pour vider la pirogue pendant

qu’on est en marche ou qu’on pêche. De plus, sur un fleuve aussi large

que le Niger, quand il vient une forte brise, les lames ont quelquefois

jusqu’à 1 mètre de haut, et alors les pirogues, surprises avant d’avoir

pu relâcher, coulent en quelques instants.

Elles sont généralement construites en bois de cailcédra, qui, dans le

pays, atteint de très-belles dimensions. Si on voulait se limiter aux

parties saines, on tirerait de ces arbres de jolies pirogues dont on

pourrait réduire le poids, et qui, même au point de vue de la charge,

porteraient plus que ne font ces informes bateaux, si lourds, et qui,

par routine, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits, sont tous en

deux pièces au moins.

Pour nous éviter de faire la traversée les pieds dans l’eau, on nous fit

mettre dans le fond de la pirogue un gros paquet d’herbe à chanvre ;

mais bien que je n’estime pas à plus de 600 mètres la largeur à

traverser, nous n’étions pas de l’autre côté que déjà nous prenions un

bain de pieds. Deux hommes poussaient sur le fond, tandis qu’avec un

bambou de 4 à 6 mètres de long, un autre homme se tenait à l’arrière,

debout, le pied appuyé sur une traverse et gouvernait ainsi en poussant

de fond.

Nous avancions lentement. Dès que nous fûmes de l’autre côté, le docteur

se mit à l’eau pendant que je dessinais un croquis de la ville et de la

pirogue qui venait de nous faire traverser le fleuve. Quand j’eus fini,

le docteur était déjà sorti de l’eau, qu’il avait trouvée très-froide,

et c’est une remarque que mes noirs firent constamment pendant leur

séjour, que l’eau du Niger est bien plus froide que celle du Sénégal.

Nous nous rembarquâmes, et en quelques instants nous regagnâmes l’autre

rive. J’observai la profondeur de l’eau d’après les bambous qui servent

à pousser ; dans l’endroit le plus profond, devant Yamina, elle dépasse

à peine 2 mètres.

La rive droite du fleuve est, comme celle de gauche, bordée d’un grand

banc de sable fin, recouvert aux hautes eaux. La berge, située bien plus

loin, était très-déboisée. Il régnait là une assez grande animation, car

c’était jour de grand marché à Yamina, et des villages voisins on voyait

arriver hommes et femmes, lourdement chargés, qui venaient traverser le

fleuve pour aller vendre leurs produits.

En général, les femmes étaient proprement vêtues de pagnes. Les Bambaras

vont la plupart nu-tête, quelques Peuhls aussi, surtout les jeunes

filles. Certaines femmes aisées portaient un boubou absolument pareil à

celui des hommes ; mais en grande majorité elles avaient les seins nus

ou couverts d’un simple pagne jeté en écharpe. J’en remarquai un certain

nombre qui avaient sur le front une espèce de collier ou diadème en

perles de couleur artistement assemblées, de manière à former des

dessins, comme chez nous les petites filles en font sur des ronds de

serviettes ou sur des bourses en perles ; des anneaux d’or ou de cuivre

aux oreilles et au nez, de l’ambre et de la verroterie au cou ; chez

quelques-unes, des anneaux aux bras, à profusion, et chez d’autres une

chaînette à la cheville. Quant aux hommes, leur costume était le même

que partout dans ce pays ; seulement, chez quelques-uns on voyait

apparaître le bonnet bambara jaune ou blanc, fait en coton. C’est un

bonnet dans le genre de ceux des pêcheurs napolitains, mais orné de deux

pointes, dont l’une est ramenée de côté sur le front et l’autre tombe

derrière la tête. Le sac formé par le bonnet est utilisé pour loger une

masse de choses, mais en particulier les _gourous_ ou noix de kolats,

qu’un bon Bambara s’empresse de mâcher dès qu’il peut s’en procurer.

[Illustration : Pirogues du Niger.]

En rentrant à la maison, j’y trouvai foule, car Fahmahra avait commencé

la vente et le bon marché attirait. Je n’avais cependant exposé que peu

de choses ; mais les _grenats du Brésil_ et le _corail rond_ attiraient

les Mauresques, et l’ambre no 1 et no 2 attirait tout le monde.

Je n’étais pas alors aussi fort en commerce que j’ai pu le devenir par

la suite. J’avais acheté les marchandises en gros contre argent ; il me

fallait revendre en détail contre cauris, dont à cette époque je ne

connaissais pas bien la valeur. Il n’est pas étonnant que j’aie commis

quelques erreurs. Une des plus préjudiciables fut de vendre une demi-

filière d’ambre no 1 prix coûtant, et j’avais commencé à en faire autant

pour le corail ; mais heureusement que les Mauresques sont très-

disposées à marchander, et j’arrivai à temps pour arrêter une vente à

perte.

Ce qui se vendait le mieux est ce qu’ils appellent en peuhl le _niayé_

ou la verroterie très-fine ; petites perles de toutes couleurs.

Je réalisai, dans les journées du 24 et du 25, 54000 cauris, qu’il me

fallut compter ; or, pour un débutant c’est fort pénible ; on commet des

erreurs, et il faut au moins un mois pour s’y faire et arriver à

calculer un peu rapidement.

Je retournai ensuite au marché. C’est vers trois heures de l’après-midi

qu’il est le plus animé. Il y avait foule et on s’étendait dans toutes

les rues qui aboutissaient à la place. Il s’y trouvait une assez grande

quantité de sel par plaques de 1m,20 de longueur sur 0m,40 de largeur et

0m,10 d’épaisseur. C’étaient des plaques moyennes, dont la valeur

dépassait déjà 10000 cauris[62]. Il y avait aussi une espèce de sel

terreux bien meilleur marché, que l’on emploie en le mettant dans de

l’eau à laquelle il abandonne le sel et qu’on verse dans les aliments.

Dans quelques boutiques on vendait des étoffes anglaises. A part

l’animation, le marché était le même que la veille, mais mieux fourni.

J’y remarquai aussi du tabac en feuilles par gros paquets : on en vend

encore de tout préparé pour priser, et les noirs en font une très-grande

consommation. Une feuille de papier écolier commun, que je marchandai,

me fut faite 50 cauris. Depuis, je l’ai vendue plus du double.

Le soir, on vint me dire que le chef du village arrivait de Ségou. Je ne

pus m’empêcher de m’écrier : Ah ! çà, combien y en a-t-il donc ?

Cependant cette fois c’était le véritable chef. Nous allâmes aussitôt

lui rendre visite. Il nous reçut devant la porte de sa maison, sous un

auvent entouré d’un petit mur de terre haut de un pied et sablé très-

proprement à l’intérieur. Sa tenue était très-simple, mais empreinte

d’une assez grande dignité. Il nous demanda des nouvelles de notre

santé, nous souhaita la bienvenue, tant en son nom qu’en celui

d’Ahmadou. Je lui dis alors que je désirais partir le surlendemain pour

Ségou, qu’il me fallait deux pirogues pour mes bagages, et que mes

animaux suivraient par terre dès qu’ils auraient été amenés de l’autre

côté du fleuve. Seulement, ayant pu juger le matin de l’état des

pirogues, j’insistai pour en avoir deux grandes et neuves. Je lui

demandai qu’on y fît une tente en nattes pour me mettre à l’abri du

soleil, qu’on y mît des cuisines en terre, comme celles qui servent à

tout le pays.

Il promit le tout, me dit qu’il irait lui-même chercher deux pirogues

qui ne feraient pas une goutte d’eau. Et nous le quittâmes sur ces

belles promesses.

Le chef des Sacco, que nous avions été voir la veille, nous avait envoyé

une jambe de bœuf et un panier de riz.

Le chef du village, nommé Ahmar ou Fahmahra, m’envoya le lendemain

matin, et à son tour, des vivres ; en même temps il me fit demander à

acheter un boubou de coton blanc, que je lui promis en cadeau. Il vint à

la vente marchander deux bonnets rouges qu’il voulait pour 4000 cauris

au lieu de 6000[63], prix très-médiocre pour le pays. Encore Ahmar, sur

4000 cauris, donnait une tamba sembé très-fine pour payement de 3000 et

1000 seulement en cauris. Ce n’était pas mon compte, je n’étais pas venu

faire des achats, mais bien me procurer des ressources en cauris, et

tout d’abord je refusai ; mais voyant qu’il y tenait, je lui offris un

bonnet en cadeau. Il le refusa avec assez de délicatesse en apparence,

mais en réalité parce qu’il craignait que cela ne fût rapporté à

Ahmadou, qui eût pu lui en vouloir. Enfin, je fus obligé, sous peine de

me fâcher, d’en passer par le marché qu’il proposait.

Le soir, le chef des pirogues m’envoya un magnifique poisson nommé au

Sénégal le _capitaine_, peut-être parce que c’est le meilleur des

poissons du fleuve. Les Bambaras le nomment _baporé_. Il avait joint à

son présent une calebasse de beau riz.

Le docteur lui ayant fourni des remèdes, je considérai le cadeau comme

un payement ; mais je ne tardai pas à reconnaître mon erreur, quand ce

vieillard me fit dire par Sérinté qu’on devrait lui donner quelque

chose, et surtout quand le lendemain il vint se plaindre à Fahmahra

qu’on ne lui donnait rien. Ce dernier le reçut fort mal, et moi qui

venais, une demi-heure auparavant, de lui donner un petit couteau, je

fis la sourde oreille, d’autant mieux que la veille, sur un marché

d’ambre, je lui avais fait grâce de 1000 cauris.

Le soir, je fis porter à Sérinté, en le remerciant des soins qu’il avait

eus de nous, un bonnet de velours brodé ; mais il me fit dire qu’il

aimerait mieux un boubou de coton blanc. Je le lui envoyai. Sans doute

il avait espéré les deux, car il vint me demander en suppliant un bonnet

de drap rouge. Je le lui donnai, sans me faire prier, car en somme ce

brave homme nous avait logés et s’était fort occupé de nous.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 76 / 368 题