Le 23 février je m’éveillai un peu reposé et je m’occupai de me
nettoyer. Ce n’était pas chose facile, et ce ne fut qu’après plusieurs
lavages à l’eau chaude que je parvins à me débarrasser de la couche de
crasse dont le voyage avait enduit tout mon corps, en dépit des soins
journaliers hélas trop insuffisants.
Je me rappelle que je quittai mon paletot de route, que je remplaçai la
chemise de flanelle par une chemise blanche, la seule que je possédasse,
et quand je sortis de la case pour aller au marché tous mes hommes
furent étonnés du changement que ce lavage venait d’apporter à ma
personne. Ce n’était pas du luxe, certes, mais j’étais propre, mes
vêtements n’étaient plus dans l’état où les avaient mis les branches
d’épines, et l’amour-propre de mes noirs était flatté de ce que leur
chef n’avait pas l’air d’un mendiant aux lieux où nous étions, dois-je
dire, car si, même au cœur de l’été, je m’avisais de paraître avec ce
costume qui les flattait, dans le plus petit salon en terre civilisée,
on s’empresserait de me chasser ou de me refuser la porte.
Je me disposais à aller visiter le marché quand Sérinté, notre hôte,
nous arrêta et me proposa d’aller faire visite au chef du village.
Jusqu’alors j’avais considéré Sérinté comme étant ce chef ; mais dans
ces pays, demandez à n’importe qui s’il est le premier, et jamais son
amour-propre flatté ne lui permettra de dire non.
Nous partîmes donc, et, après nombre de détours dans des rues étroites
et sur des places qui n’étaient que d’immenses trous dont on avait
retiré la terre pour construire la ville et qui, maintenant, se
remplissaient lentement avec les immondices, nous arrivâmes à une grande
habitation assez propre. De case en couloir, de couloir en cour, et de
cour en case, on nous fit entrer dans une grande maison, haute de 4
mètres, dont la toiture, comme toutes les autres, était en terrasse
soutenue par des piliers de bois. C’est ce que, dans le pays, on nomme
_bilour_ ou _bolérou_, case inhabitée, destinée aux palabres ou
conversations, à prendre les repas, à s’abriter le jour du soleil, et la
nuit servant au coucher des enfants et des esclaves non mariés.
La muraille nue était peinte en gris avec de la terre glaise et de la
vase mélangée de bouse de vache.
Nous attendîmes là un quart d’heure l’arrivée de Simbara Sacco, vieux
Soninké, chef de tous les Sacco. Les Sacco composent une famille de
Soninkés. Ils sont très-répandus dans le pays et forment une grande
partie de la population de Yamina. Nous échangeâmes quelques formules de
politesse. Je lui dis que je venais voir Ahmadou, ce qui parut
l’intéresser médiocrement, et nous nous retirâmes.
Je passai alors au marché, où la foule se précipita sur nos pas. C’était
un jour de marché ordinaire, et, sous le rapport alimentaire, on était
assez médiocrement fourni. A Yamina, comme dans toutes les grandes
villes, le marché se tient tous les jours ; mais il y a un jour par
semaine de grand marché, et ce jour-là, de la campagne et souvent de
fort loin, on voit affluer le monde et les provisions. Acheteurs et
vendeurs viennent en foule. Nous avons eu le spectacle, à Yamina, d’un
de ces jours de commerce, et en songeant que la ville est ruinée, que
les caravanes n’y arrivent que de loin en loin, nous avons pu nous faire
une idée de ce que c’était à l’époque où mille chameaux venaient
décharger le sel de Tichit, tandis que des centaines d’ânes arrivaient
de Bouré avec trois ou quatre cents porteurs, partis souvent de Sierra-
Leone avec leurs charges sur la tête.
Le marché est une grande place carrée autour de laquelle on a disposé,
sans grande régularité, de petits hangars dont les cloisons sont, en
général, en bois ou même en nattes, mais dont les toitures sont
généralement recouvertes en pisé de manière à abriter à la fois du
soleil et de la pluie.
Sous ces échoppes on voit un, deux et jusqu’à trois marchands assis sur
des nattes, ayant devant eux, sur d’autres nattes ou pendus sur des
cordes, les objets de leur commerce : sel, verroteries, étoffes, papier,
soufre, pierres à fusil, anneaux de cuivre ou d’argent pour les
oreilles, le nez, les doigts de pied ou de la main, colliers de
ceinture, bandeaux de front tressés de petites perles, coton du pays
tissé, depuis les étoffes les plus grossières jusqu’aux pagnes, boubous,
burnous les plus fins.
Dans un coin, voici un barbier public qui manie, ma foi, fort
adroitement des rasoirs, venus de Sierra-Leone, mais qu’il a détrempés
au feu pour les affiler. Il rase la tête d’un enfant attaché sur le dos
de sa mère et poussant des cris perçants ; mais, malgré tous ses
mouvements, il ne le coupe pas. Du reste, pas de savon. De l’eau claire
et voilà tout.
Un peu plus loin voici les raccommodeuses de calebasses fêlées ou
percées par le fond. Puis, un marchand de sel qui, avec une espèce de
très-petite herminette, casse méthodiquement son sel par morceaux
gradués, ramasse jusqu’aux moindres miettes avec une cuiller faite de
fer forgé dans le pays et dispose de petits, très-petits tas dont les
prix varient de 5 cauris à 100, 200 ; la pierre entière, au moment où
j’arrivais à Ségou, valait 20000 cauris, c’est-à-dire le prix d’un
captif.
Nous arrivons aux boucheries. Ce n’est pas la partie la moins curieuse
du marché, et en dépit de la foule qui nous serre, nous coudoie et se
dédommage de la distance à laquelle on l’a tenue de notre case, nous
allons voir un spectacle original. Les boucheries sont toutes du même
côté du marché. Elles diffèrent peu des autres baraques, si ce n’est par
des piquets munis de crochets naturels auxquels on suspend les morceaux
de viande, et par les fours placés, soit sous le hangar, soit devant, et
dans lesquels on fait griller jusqu’à des gigots entiers de bœuf. Ce
sont des fours circulaires, en terre, sur lesquels sont placées des
traverses en bois de cailcédra sur lesquelles on pose la viande à rôtir.
On allume en dessous et la viande se cuit en se fumant.
Généralement le bœuf est tué à la boucherie au milieu du marché. Suivant
l’usage musulman, après lui avoir attaché les jambes, on le couche
tourné vers l’Est, et un marabout qui, pour cela, reçoit une part de
viande, vient lui couper la gorge, en murmurant une invocation ou
simplement le mot _Bissimilahi_. Quelques bouchers, après cela,
soufflent le bœuf avec la bouche, mais c’est un raffinement auquel on ne
se livre pas toujours au marché et presque jamais quand on tue ailleurs.
Le bœuf est alors dépouillé de sa peau, sur laquelle on le dépèce. Le
sang a été recueilli avec soin dans des calebasses ; ce qui a échappé
glisse par une rigole, dans un trou qui est quelquefois garni d’un vase
de terre où on ira le recueillir.
Rien ne se perd, ni les boyaux, qui vont servir à faire un boudin
grossier, dans lequel on ne met pas le sang, mais bien des morceaux de
tripes, ni la rate, qu’on va laisser sécher au soleil, ainsi que le mou,
pour en faire, lorsqu’ils seront gâtés, l’assaisonnement du coulis du
lack-lallo. Le sang sera bouilli et réduit en grumeaux. Dans cet état,
on le débitera par petites mesures, soit pour être mangé tel quel, soit
pour assaisonner une sauce quelconque. Enfin, le foie sera grillé et
mangé sans autre préparation. Ces morceaux, qui se vendent cuits, sont
ceux des pauvres. Au Sénégal, dans les villages du fleuve, nul ne mange
du bœuf s’il ne l’a tué dans sa case ou chez ses parents ; là il y a
déjà progrès, et quiconque a de l’argent, peut en manger selon ses
moyens.
[Illustration : Les boucheries de Yamina.]
L’argent ici c’est le _cauri_ !
Le cauri, en yoloff, _petauw_, en peulh, _tiédé_, en bambara, _koulou_,
est une coquille univalve des mers de l’Inde, qui sert dans une grande
partie de l’Afrique de monnaie pour les transactions. Son taux ou sa
valeur relative varie énormément suivant les localités et quelquefois à
vingt lieues de distance.
Elle arrive à la côte d’Afrique par chargements de navire et sert au
Dahomey à tous les achats des traitants qui, grâce à cela, réalisent
d’immenses bénéfices, surtout sur le commerce de l’huile de palme. Dans
le bas Niger elle a également sa valeur ; mais dès qu’on arrive à
Libéria et qu’on remonte la côte, on n’en trouve plus trace qu’à titre
d’ornements, comme dans certains costumes des Yolas de la Casamance et
dans la coiffure des Peulhs. Ce n’est véritablement que dans le bassin
du Niger, c’est-à-dire de Tombouctou au Nord, jusqu’à Kong au Sud, et du
Bélédougou au lac Tchad, qu’elle a un cours bien régulier. Sa valeur sur
les bords du haut Niger est d’à peu près 3 francs le mille ; mais quand
je dis le mille, il faut s’entendre ; car les cauris ont une numération
toute spéciale. On les compte par 10, et il semble tout d’abord que le
système de numération soit décimal ; mais on compte 8 fois 10 = 100 ; 10
fois 100 = 1000, 10 fois 1000 = 10000 ; 8 fois 10000 = 100000 ; ce qui
fait que 100000 (_oguinaïé temedere_ en peuhl) n’est en réalité que
64000, que 10000 (_oguinaïé sapo_) n’est que 8000 ; que 1000 (_guiné
oguinaïé_) n’est que 800 et que le 100 n’est que 80 ; mais l’habitude
fait qu’on arrive à compter assez rapidement, même dans ce système.
Quant aux gens du pays, leur manière d’opérer est bien simple. Ils
comptent par 5 cauris à la fois, qu’ils ramassent avec une dextérité et
une promptitude qu’on n’acquiert qu’à la longue, et quand, en s’y
prenant ainsi, ils ont compté 16 fois cinq, ils font un tas, c’est 100.
Quand ils ont cinq de ces tas, ils les réunissent, en font cinq autres,
réunissent le tout, c’est 1000.
Les commerçants et les femmes, pour éviter les erreurs, font d’abord
ordinairement une masse de petis tas de 5 cauris et les réunissent par
huit qui font un demi-cent ou _débé_ en bambara.
Outre cette monnaie ou monnaie courante, il y a une monnaie de
convention qui est le captif. On fait un marché en captifs comme on le
ferait chez nous avec toute monnaie. On discute par exemple les prix
d’un cheval[60] ou d’un bœuf en captifs et fractions de captifs : ces
fractions sont bien entendu payées en cauris. Le captif correspond à une
valeur moyenne de 20000 cauris, bien qu’en réalité, lorsqu’il s’agit de
l’achat d’un esclave, cette valeur varie suivant l’âge, le sexe, la
beauté, la force, de 4000 à 40000 cauris, mais elle s’élève bien
rarement au-dessus.
A toutes les boutiques du marché, nous avions vu compter des cauris
aussi bien et aussi vite que possible ; il nous restait encore à voir un
spectacle hideux : le bazar des esclaves. C’est une grande hutte
entourée de barrières. Une centaine d’esclaves de tout âge et des deux
sexes, depuis des vieillards jusqu’à des enfants en bas âge, s’y
trouvaient, les uns aux fers, les autres libres, et une douzaine de
marchands ou courtiers de commerce étaient là pour les vendre.
S’approchait-il un acheteur, aussitôt qu’il avait désigné celui ou celle
qu’il voulait acheter, qui souvent était plongé dans le plus profond
sommeil, le maître de l’esclave le faisait lever : si c’était un jeune
enfant, on le mesurait pour savoir son âge, on visitait ses dents, on
tâtait ses épaules. Ce sont les seuls esclaves que j’aie jamais vu
vendre ; quant aux vieux ou plutôt aux vieilles (car, en général, les
hommes faits sont rares sur les marchés, ayant presque toujours été tués
au moment où on les fait prisonniers), on n’en veut pas, elles se
vendent à vil prix, car on dit qu’il est impossible d’en venir à bout et
de les empêcher de s’échapper.
Nous avons fait le tour du marché. Dans le milieu, se tenaient une
quantité de femmes avec des calebasses, des paniers, vendant un peu de
tout : du mil, du pain de singe, du maïs, du tamarin, des herbes, des
niébes (haricots), des arachides, du couscous, du piment, etc., etc.
Il y avait aussi des marchandes de poisson qui vendent depuis le poisson
frais jusqu’au poisson en décomposition, en passant par le poisson fumé.
L’odeur infecte les environs ; mais leur étalage est toujours l’objet
d’un grand concours de femmes, qui, trop pauvres pour se payer de la
viande, achètent un peu de poisson gâté pour assaisonner la sauce de
leur lack-lallo.
[Décoration]
[Note 58 : Asseyez-vous ! ou, assis !]
[Note 59 : Goulou Bissimilahi Rhamane é Rahemani — Dis, Au nom de Dieu
grand et miséricordieux. Ce sont les premiers mots de la prière
musulmane.]
[Note 60 : Un cheval vaut de deux à cinq captifs ; il en est qui valent
jusqu’à sept et dix captifs, mais c’est l’exception. Un bœuf très-beau
vaut un captif, mais d’ordinaire un demi-captif seulement.]