Après nous être rassasiés de la vue du grand fleuve, nous continuâmes à
tourner la ville, longeant le rang de maisons qui fait face au fleuve.
La berge, en cet endroit, est défendue, contre les empiétements du
fleuve à chaque saison des pluies, par une espèce de quai irrégulier,
bâti en mottes de terre glaise, au pied duquel on vient jeter les
immondices et ordures des cases qui s’ouvrent par de petites portes sur
cette berge et sur la plage de sable qui s’étend sur cette rive.
Nous rentrâmes en ville par une petite place où travaillait un forgeron,
sous une échoppe construite de quatre piquets et de deux nattes
grossières ; on nous fit alors arrêter, dans une encoignure, à la porte
d’une maison que je pris d’abord pour une entrée de mosquée, tant elle
était ornée de ces sculptures grossières en terre moulée qui sont un des
cachets de l’architecture de ces pays : caractère emprunté aux Maures
comme celui de tous les arts et de toutes les industries qu’ils
possèdent.
Je sus, plus tard, que c’était la maison habitée jadis par une fille de
l’ancien roi de Ségou, Ali, fils de Man-song.
Nous déchargeâmes les animaux, je fis entasser les bagages dans le coin,
et je m’étendis sur mon morceau de matelas, exténué de fatigue. Le
docteur en fit autant et nous attendîmes là une demi-heure, entourés
d’une foule sans cesse grossissant, que nos hommes maintenaient à
grand’peine, tant on se pressait et se poussait pour voir un blanc.
Comme partout, les Maures étaient les plus empressés et les plus
curieux, mais aussi les plus insupportables.
Notre position devenait intolérable, quand Fahmahra arriva, suivi d’un
vieux noir, qui, tout d’abord, employa son autorité à faire asseoir la
foule dont la muraille vivante menaçait de nous étouffer. Ce ne fut pas
sans peine qu’il y parvint ; il criait : _Acigui ! acigui[58] !_ On
s’asseyait, mais bientôt de nouveaux curieux arrivaient, et c’était à
recommencer.
Après avoir échangé le bonjour avec nous, ce vieux noir, que je reconnus
tout d’abord pour un Soninké, se mit à causer un instant avec Fahmahra
et dit qu’il allait nous loger. Il entra avec moi dans cette maison
habitée jadis par la fille des rois ; mais, bien que je fusse disposé à
m’en contenter afin de faire cesser mon malaise, il ne la trouva pas
convenable. Il est de fait que les toitures étaient effondrées, que les
cases inhabitées servaient de lieux d’aisance publics, comme toutes les
maisons désertes de la ville. Il n’y avait qu’une cour intérieure à peu
près propre, et quelques personnes y avaient élu domicile. Or, avant
tout, je désirais être seul. Il m’emmena alors chez lui. On rechargea
les bagages, nous traversâmes la ville et nous arrivâmes à une porte
simple, mais propre. C’était la maison de Sérinté, notre hôte, le
vieillard en question.
Cette promenade que nous fîmes à travers la ville, suivis d’une foule
compacte, que Fahmahra chassait à grands coups de corde, frappant sans
plus de façon, et à ma grande joie, aussi bien sur les Maures que sur
les enfants, ne manquait pas d’une certaine originalité. J’éprouvais un
plaisir indicible à voir les orgueilleux Maures, pour lesquels un noir
n’est jamais qu’un esclave, humiliés à leur tour, et je me prenais à
penser que le jour approchait où les noirs, se relevant tout à coup de
la léthargie dans laquelle ils sommeillent depuis des siècles,
chasseraient ces dominateurs de leur frontière, changeraient leur rôle
de victimes contre celui de conquérants et refouleraient dans le désert
ces populations nomades qui n’auraient plus d’autre ressource que de se
faire les courtiers de commerce du grand Sahara.
Malheureusement, je l’ai reconnu depuis, l’ascendant du Maure n’est pas
près d’être ruiné dans l’esprit du noir, et la scène à laquelle
j’assistais était un simple réveil d’un enfant en révolte, abusant de sa
force du moment pour retomber le lendemain sous la férule de son maître.
[Illustration : La maison de la fille d’Ali, dernier roi de Ségou, à
Yamina.]
Sans doute le jour viendra où les noirs auront une ère réparatrice. Il
dépend de l’Europe d’en avancer l’heure, mais il s’en faut que cette
heure soit sonnée, et ces malheureuses races, qui ont toutes nos
sympathies, parce qu’au fond elles sont bonnes malgré tous leurs
défauts, s’agitent encore dans les ténèbres de l’ignorance et de tous
les préjugés que l’islamisme conquérant leur a inculqués.
La maison dans laquelle nous arrivions n’avait rien de remarquable à
l’extérieur : à la porte, sous un petit hangar, se tenait une marchande
qui vendait des arachides grillées, des haricots bambaras également
grillés, et deux ou trois préparations locales, par exemple boules de
couscous aggloméré avec du miel, du poivre et d’autres aromates du pays,
préparation désignée sous le nom de Bouraquié ou Bouraka. On y
fabriquait aussi ces momies (galettes de mil au beurre de karité), qui
jouent un rôle considérable dans l’alimentation publique.
Sous la porte travaillait un cordonnier, le cordonnier du maître de la
maison, c’est-à-dire son homme de confiance, son ami, son ouvrier en
cuir, auquel, à un moment donné, on confiera la mission la plus
délicate, mais qui appartient à une caste méprisée à l’égal des griots,
à laquelle aucune femme ne voudra s’allier à moins qu’elle-même n’en
fasse partie.
Un couloir sombre conduisait à deux cours intérieures habitées par les
esclaves de la case, dont quelques-uns, esclaves de père en fils, nés
dans la maison, faisaient pour ainsi dire partie intégrante de la
famille ; sur la droite un petit couloir conduisait au gynécée, c’est-à-
dire à une cour autour de laquelle étaient les cases des femmes de
Sérinté. On nous logea tout au fond dans une cour étroite sur laquelle
ouvraient cinq à six petites cases, dont les portes avaient presque la
hauteur d’un homme, mais dont l’intérieur n’offrait guère que la place
nécessaire pour mettre un lit.
On dégagea deux de ces cases pour nous et une pour Fahmahra, et l’on
nous promit que nous serions seuls, que la foule n’entrerait pas, on
nous dit que nous étions chez nous, et autres assurances analogues qui
nous faisaient espérer le repos. Vaines paroles ! promesses faciles à
faire, mais impossibles à exécuter !
En effet, en dépit des factionnaires qu’on plaça à l’entrée de la cour,
j’avais à peine fini d’installer les bagages dans la case et de les
mettre à l’abri, que notre maison était véritablement assaillie. Ce
furent d’abord quelques chefs maures de caravanes, chérifs de Tichit ou
de Oualata, et un du Touat même, plus insolent que les autres : ils
avaient obtenu de Sérinté, par intimidation, de les laisser entrer et
venaient m’accabler de questions. Je fus d’abord poli, puis je leur dis
que je désirais me reposer, et comme cela ne produisait pas d’effet, je
me couchai sur ma natte. Mais le chérif du Touat ne s’avisa-t-il pas de
vouloir me faire réciter des prières musulmanes, me disant : _Goulou
Bissimilahi Rhamane é Rahemani_[59]. Alors je perdis patience et ma
réponse fut tellement énergique que je n’oserais pas la relater. Quoique
musulmans pour la plupart, les hommes de mon escorte, qui ne pouvaient
pas souffrir les Maures, en furent enchantés et se moquèrent d’eux, leur
disant qu’ils perdaient leur temps avec les blancs.
Quant à moi, sentant que la patience me manquait de plus en plus, je
rentrai dans ma case, et le Maure du Touat ayant voulu m’y suivre, je
lui fermai, avec fureur, la porte sur la figure. Je crois qu’il comprit
cette fois, car il se retira et ne revint point. Quant aux autres, peu à
peu je m’en débarrassai plus facilement, car, n’ayant pas de ménagements
à garder avec eux, je les aspergeais d’eau chaque fois qu’ils me
tracassaient, et l’eau pour les Maures, c’est pire que le feu.
Je pus ainsi sortir de ma case et prendre un peu l’air dans la cour. Le
soir, je reçus un cabri, deux poules, un peu de riz, et mes hommes
eurent le repas national traditionnel, le lack lallo. Le lendemain, sur
ma demande, on me procura un peu de lait frais, marchandise fort rare
depuis que les Bambaras avaient enlevé les troupeaux et les avaient
emmenés au Bélédougou.
Pour bien comprendre la position critique de la ville de Yamina, il faut
savoir que cette ville de marchands qui, jusqu’alors, n’avait jamais eu
de murailles et n’avait eu d’autre souci que son commerce, était en
butte à toutes les misères. Depuis que Sansandig s’était révolté (et
c’était dès maintenant un fait certain pour nous), tous les efforts des
Bambaras tendaient à faire révolter Yamina, à y jeter des forces, pour
couper ainsi à Ahmadou sa seule route d’approvisionnements, celle de
Nioro, que nous avions suivie depuis Toumboula.
[Illustration : Vue de Yamina sur le Niger.]
La population de la ville est toute de Soninkés, gens paisibles dont
j’ai déjà esquissé les principaux traits de caractère ; et telle est
leur horreur de la guerre, que lorsque l’armée conquérante d’El Hadj se
présenta à Yamina désert et s’y établit, les chefs soninkés vinrent se
rendre en disant : « Tu peux nous couper le cou, tu peux prendre nos
richesses, nous te payerons l’impôt, nous te reconnaîtrons pour roi,
nous ferons tout ce que tu voudras, tout, excepté la guerre. Nous, nos
pères et les pères de nos pères ne l’avons jamais faite et nous ne la
ferons pas. »
Fatale déclaration qui les livra, pieds et poings liés, aux pillages des
talibés d’El Hadj, et plus tard, quand j’arrivai, à ceux de l’armée
d’Ahmadou, qui vit à leurs dépens sans les défendre contre les Bambaras
révoltés.
Les trois quarts de la ville sont inhabités, les maisons désertes
tombent en ruine, leur toiture a servi à allumer les feux de bivouac de
l’armée conquérante, et elle n’a pas été rétablie.
Aussi cette ville, où arrivaient et d’où partaient chaque jour des
caravanes qui se dirigeaient sur Tichit, Bouré, Sierra-Leone, Kankan et
Tengrela, cette ville, la rivale, l’émule de Sansandig, est aujourd’hui
morne, triste, découragée, sans chef, en proie aux factions. On n’y vit
pas, on y meurt de frayeur, et son spectacle, dont je m’étais fait une
joie à l’avance, me combla de tristesse.
Lorsqu’on arrive à Yamina, on n’aperçoit, sur la plaine qui domine un
peu les murailles, aucune espèce de culture, on ne voit rien qu’une
herbe maigre et des broussailles qui témoignent de la lâcheté des
habitants. Plus on approche, plus on est frappé de cette nudité, la
ligne grise des murailles se dessine nue à l’horizon ; quelques masses
la dominent, ce sont des espèces de minarets qui surmontent les
mosquées, tours de forme ogivale et massives, auxquelles on monte
quelquefois extérieurement par des morceaux de bois débordant la
charpente et servant d’échelons çà et là. Des palmiers viennent par leur
feuillage pittoresque, animer et rompre la monotonie de ce coup d’œil,
mais, du reste, tout est mort ou meurt comme fait le commerce de plus en
plus languissant de la ville.
Ah ! certes il est beau de fuir la guerre, autant que personne peut-être
je l’ai en horreur ; mais quand dans un pays il n’y a pas de
patriotisme, qu’il est composé de castes rivales et qui se haïssent, au
jour du danger contre lequel rien ne protége, il faut absolument savoir
abandonner ses principes de paix, défendre son indépendence ou périr.
Yamina a presque péri ; se relèvera-t-elle ? Sansandig s’est révolté, a
rompu avec les traditions et a sauvé jusqu’ici sa liberté ; elle
survivra peut-être.