Le 8 février, je fus réveillé le matin par un lion qui était en chasse ;
j’étais sorti un instant du village lorsque je l’entendis rugir près de
moi ; il faisait à peine jour ; je me hâtai prudemment de rentrer. Le
soir, des Maures vinrent m’apporter des queues de girafes à acheter, et
me dirent qu’il y avait beaucoup de girafes dans cette région.
Après trois heures et demie de marche nous arrivâmes à Dianghirté ;
c’est ainsi qu’El Hadj a baptisé d’un mot du Coran, disent les noirs, le
village de Diangounté, dont l’ancien nom ne sert plus que pour désigner
le pays de Diangounté, dans lequel nous étions entrés.
Je n’en repartis que le 10 février. Ici je recopie textuellement mes
notes de route ; on verra combien fut cordiale la réception qu’on nous y
fit.
Peu d’instants après notre arrivée à Ghiangounté (ou Diangounté ou
Dianghirté), Tierno Boubakar Sirey, qui est chef du grand village, est
venu me trouver à cheval, suivi d’une foule de talibés, au milieu
desquels étaient plusieurs individus parlant un peu le français, et
entre autres un nommé Boubakar Diawara, de Saint-Louis, qui nous dit que
sa femme, Maram Tiéo, était encore à Saint-Louis, ainsi que sa fille
Roqué N’diaye, qui était bien connue de mes laptots comme une des jolies
filles de l’île.
Le palabre d’arrivée commença par le récit que nous fit Fahmhara, en
toucouleur, de notre voyage depuis Koundian, et des raisons pour
lesquelles nous passions à Dianghirté. Je pris la parole ensuite, et je
me plaignis de l’insistance qu’on avait mise à me faire aller à Nioro.
Alors Tierno Boubakar me répondit simplement que j’étais le bienvenu et
qu’il ferait pour moi tout ce qu’il pourrait. Puis il répéta en bambara,
au chef des Kagoros, nommé Lagui, ce qu’il venait d’apprendre, et celui-
ci le répéta à haute voix à ses hommes, avec de courtes mais énergiques
protestations en faveur d’El-Hadj et de ceux qui venaient vers lui.
Ensuite ils allèrent s’entendre entre eux et me quittèrent.
Tierno Boubakar Sirey est un vieux Toucouleur de Fouta Toro, un Torodo
de la famille des Li. Lorsque El Hadj fonda une maison (comme on dit
ici) sur les ruines du village pris aux Bambaras, après avoir tué Niéma
Niénancoro Diam, leur chef, il en confia le commandement à Boubakar. Sa
figure est avenante et ses traits sont empreints d’une grande
bienveillance ; il nous plut tout d’abord, et ses actes n’ont pas
démenti notre bonne opinion.
Déjà le vieux Boubakar Diawara s’était établi notre compagnon ; il était
venu m’apporter des œufs, des poules et des guertés (arachides,
pistaches de terre).
Peu après le palabre, les Bambaras vinrent nous construire deux cases en
nattes. Le procédé est bien simple : on perce des trous de 30 à 40
centimètres en terre, disposés en cercle ou en carré ; on y plante des
piquets, dont l’extrémité est en forme de fourche ; on réunit ces
diverses fourches par des bâtons plus ou moins droits, plus ou moins
gros, toujours très-irréguliers, et on couvre le tout avec les sécos
empilés sans beaucoup d’ordre ; quelques cordes en écorce d’arbre
terminent et consolident le tout.
Ces Bambaras travaillaient avec un désordre qui me frappa ; ils
criaient, se disputaient. Personne ne conduisait l’ouvrage, ils
faisaient, défaisaient, et malgré leur ardeur, une case fut très-longue
à construire ; c’était bien l’image de leur vie et de celle des nègres
en général : le désordre sous toutes ses formes !
J’achetai alors un joli mouton pour 10 coudées de guinée, et deux
bouteilles de beurre pour 6 coudées. Vers quatre heures, le chef nous
envoya deux poules et du riz, en nous faisant dire que c’était pour
notre souper seulement. Une heure après, il vint lui-même m’amener un
jeune bœuf, grand comme un âne, s’excusant de donner un aussi petit bœuf
en prétextant la rareté des bestiaux. Puis il me donna un énorme
toulon[43] de mil pour les chevaux et les animaux porteurs, et me dit
qu’on s’occupait du souper des hommes, et qu’il m’enverrait du lait le
soir.
En effet, à la nuit, mes hommes reçurent un plantureux couscous, et moi
environ six litres de lait ; nous nagions d’autant plus dans
l’abondance, que Fahmhara recevait de son côté des cadeaux. Le lendemain
matin, j’étais à peine éveillé après une nuit réparatrice, que je reçus
une calebasse de lait, et vers neuf heures du matin, le vieux Tierno
vint me faire sa visite et m’apporta mon déjeuner, trois poules et une
calebasse du riz du pays de très-belle qualité. Il amenait à la visite
du docteur une foule de malades. Il serait trop long d’en faire
l’énumération ; outre les maladies impossibles qu’ils vous décrivent, il
y avait des blessés dont quelques-uns l’étaient depuis deux et trois
ans, des ulcères, des ophthalmies, dyssenteries, maladies de peau, etc.
Nous eussions aisément épuisé notre pharmacie, dont les ressources
étaient nécessairement limitées. Il fallut compter, et s’il y eut
beaucoup d’appelés, il y eut peu d’élus.
La bonne nuit avait reposé tout le monde ; en entendant chanter les
perdrix, nos chasseurs se mirent en marche, et telle est l’abondance de
ce gibier, auquel les Bambaras, par exception, ne donnent pas la chasse,
que sans quitter de vue le camp on en tua plusieurs très-belles.
Le Diangounté, Ghiangounté de Raffenel, qui n’a pu y parvenir, est un
pays qui fut toujours indépendant, bien que tributaire du Ségou, dont on
le considérait comme une province ; il est peu étendu. De l’Est à
l’Ouest, il n’y a que deux jours de marche pour le traverser, et moins
que cela du Nord au Sud.
Dianghirté, où je me trouvais, en était la seule ville importante. Sa
situation géographique est assez remarquable : au Nord, à l’Ouest et au
S. O. il est limité par le Kaarta, au N. E. par le Bakhounou, à l’Est
par le Ségou, au S. E. par le Bélédougou, autre État tributaire du
Ségou, et enfin au Sud par le Foula-Dougou, qui fut longtemps aussi
tributaire du vaste empire du haut Niger.
Je ne lui ai point vu d’autre industrie que celle de tous les pays
noirs ; d’autres ressources que ses cultures de riz, mil, maïs,
arachides, coton, indigo et haricots, quelques tomates, oignons, et le
tabac (tancoro ou tamaka).
Le village de Dianghirté, par endroits, est entouré de hautes
murailles ; la porte principale était jadis surmontée d’un étage qui
tombe en ruine ; le tata, somme toute, est mal entretenu. — 540 talibés
et leurs familles habitent la ville, dans laquelle la construction la
plus remarquable à l’extérieur est la maison d’El Hadj ; elle est en
terre comme le reste du village, ornée de deux tours carrées très-bien
entretenues ; certaines parties du tata et le haut des tours sont
surmontés d’un ornement à dents ou festons, dans le genre mauresque. Les
maisons ordinaires sont celles des anciens Bambaras du village,
aujourd’hui relégués dans six petits villages en paille, aux environs et
en vue, de manière à pouvoir être surveillés. Elles sont à toits en
terrasse ; les portes en sont tellement basses, qu’il faut se plier en
deux pour y entrer ; elles sont ogivales ; souvent l’intérieur de la
case est plus bas que la rue. Si on réfléchit que tout cela n’est que de
la boue sèche, on peut se figurer ce que cela doit devenir sous les
pluies torrentielles de l’hivernage.
[Illustration : Maison d’El Hadj, à Dianghirté.]
Cependant, au moment où je le visitai, le village était assez propre ; à
côté de la mosquée, sous un hangar couvert de cannes de mil, le chef du
village et les principaux marabouts se livraient à la lecture du Coran,
tandis que le tamsir corrigeait les feuilles d’un exemplaire de ce livre
qu’il venait sans doute d’écrire.
Bien entendu, je ne pus obtenir d’entrer dans la maison d’El Hadj. Je me
souviens même de la singulière figure que fit le tamsir de l’endroit,
auquel j’avais fait cadeau de quelques feuilles de papier, lorsque
m’ayant invité à entrer chez lui je passai le premier, et que peu au
courant des usages je pénétrai dans la cour où étaient les femmes, qui
se sauvèrent en me voyant. Cette sauvagerie musulmane est une des
innovations apportées par El Hadj dans les mœurs des Toucouleurs, et en
général des Sénégaliens, dont les femmes ne se cachent jamais.
A Dianghirté, j’étais à une journée à peine de Kandiari[44], que je
relevai bien, à peu de chose près, dans la direction indiquée par
Raffenel, qui, on le sait, ne put dépasser ce point et dut revenir sur
ses pas. Il se croyait à trois journées de Ségou.
Lorsque, dévoilant encore une des ruses dont il était victime depuis son
entrée dans le Kaarta, il s’écrie : « Être parvenu au dernier village du
Kaarta, à trois journées de marche de Ségou, à quinze de Tombouctou, et
m’en retourner ainsi mystifié, bafoué, chassé par ces coquins ! » ce cri
du cœur, qui révèle une des souffrances intimes du voyageur, nous émeut,
car, comme lui plus tard, n’avons-nous pas été bafoué, trompé, dupé, et
nous savons aussi bien que personne que la prudence, l’intelligence et
l’énergie sont souvent en défaut ; mais cela ne doit pas nous empêcher
de relever l’inexactitude de son appréciation de la distance de Ségou et
de Tombouctou. Un seul coup d’œil sur sa carte fait voir que lorsqu’il
la construisit il ne pouvait plus se faire d’illusions sur la distance
véritable de Ségou, qui, sur sa carte, était à vol d’oiseau de plus de
80 lieues.
De plus, nous signalerons son erreur en longitude sur la position qu’il
donne à Kaïndara, 10° 30′, c’est-à-dire un degré plus à l’Est que nous.
Je pense que cette erreur doit être attribuée à une appréciation
exagérée de la route estimée, qu’il pouvait à la rigueur corriger en
latitude par des observations, mais non en longitude.
Du reste, lorsqu’on constate qu’après être resté si longtemps dans le
Kaarta, Raffenel n’a même pas pu se faire indiquer le nom des provinces
de ce pays, on n’est pas étonné qu’il ait été induit en erreur dans les
informations qu’il pouvait se procurer, tout en appréciant le mérite,
l’énergie et la patience qu’il lui a fallu dépenser pour recueillir les
nombreux renseignements qu’on lui doit.
Mais laissons Diangounté et son bon vieux chef, et occupons-nous de
notre départ. — Trois routes sont usitées pour se rendre de Diangounté à
Ségou : l’une, la plus directe, entre presque de suite dans le
Bélédougou, qu’elle traverse pour venir rentrer dans le Ségou, à Médina
ou à Banamba. On m’en indiqua les villages, qui sont très-rapprochés les
uns des autres, et souvent depuis j’ai pu vérifier l’exactitude des
renseignements qu’on m’avait fournis. Cette route nous était fermée par
la révolte du Bélédougou, révolte dont il n’était plus possible de
douter, mais qui ne nous inquiétait pas beaucoup jusque-là, tout le
reste du pays paraissant parfaitement soumis à El Hadj. Une autre route,
celle que nous devions prendre, traversait le Diangounté de l’Ouest à
l’Est, et entrait sur le territoire de Ségou par la province de
Lambalaké, pour rejoindre la première route à Médina.
Enfin, une troisième allait rejoindre à Hofara le Bakhounou, puis
redescendant par Ouosébougou (Wasibou de Park), aboutissait au Lambalaké
et à la deuxième route, à Toumboula.
[Décoration]
[Note 41 : Le sofa est un esclave guerrier, ou plus exactement un
esclave mâle employé soigner les chevaux ou à accompagner son maître à
la guerre.]
[Note 42 : En pareil cas, après avoir tracé la route estimée, je la
réduis à l’échelle voulue par la méthode graphique des carrés.]
[Note 43 : Toulon, sac de cuir.]
[Note 44 : Kandiari ou Kaïndara.]