5 février 1864.

Le 5 février je me réveillai après une mauvaise nuit ; je craignais, je

ne savais pourquoi, de nouvelles entraves. De plus, je m’affaiblissais

de jour en jour d’une façon bien notable. J’avais eu avec notre guide

deux ou trois scènes, dont le motif avait été de ma part de garder mon

autorité de chef de la bande, sur laquelle il voulait empiéter,

s’opposant aux temps d’arrêt, voulant régler la marche, etc., etc. Or,

comme je ne partais jamais sans m’être renseigné sur les villages que je

devais trouver, sur leur distance, et cela jusqu’à deux et trois jours à

l’avance, je ne voulais plus, une fois en route, qu’on vînt par caprice

déranger ce que j’avais réglé. Ses velléités d’empiétement m’avaient

irrité contre lui : en outre je constatais qu’il ne m’était que de très-

peu d’utilité, maintenant que j’étais dans les pays dépendant du chef de

Farabougou. C’était une bouche de plus, sans compter les quatre hommes

qui l’accompagnaient, et nos provisions commençaient à diminuer. Toutes

ces réflexions m’avaient assailli dans cette nuit d’insomnie, et je me

trouvai au jour fort mal disposé.

Vers sept heures, Tierno Ousman vint faire palabre. Il avait pris des

dehors encore plus hypocrites que la veille. Il venait me dire qu’il

fallait que j’allasse à Nioro trouver Mustafa, grand chef placé par El

Hadj, qui pourrait m’aider à franchir la route de Ségou, qui était fort

difficile et peu sûre par Diangounté. Ce n’était que quatre jours de

retard, me disait-il.

On peut se figurer l’effet que fit sur moi cette déclaration. Je le

laissai causer une demi-heure, m’efforçant de rester calme. — Après

tout, n’avais-je pas prévu ce qui arrivait ? — Quand il eut fini, je

pris la parole et lui répondis que je n’avais rien à faire à Nioro, qui

n’était pas sur ma route, que je n’étais pas venu pour voir Mustafa, que

j’allais à Ségou, que j’étais parti parce que je croyais le pays soumis

à El Hadj, que j’avais trouvé une première route fermée, que si la

deuxième l’était, je n’en irais pas chercher une troisième, mais que je

partirais pour Saint-Louis et non pour Nioro. — J’ajoutai que lui avais

déjà demandé un guide pour Diangounté, que s’il ne m’en donnait pas je

partirais quand même le lendemain, et que je me plaindrais à El Hadj de

tous ces retards et de la mauvaise volonté qu’on nous aurait montrée.

Il insista ; mais voyant que j’étais bien décidé, il se rabattit sur une

autre proposition : c’était d’aller à Farabougou, où se trouvait un

sofa[41] d’El Hadj, qui avait envoyé pour me saluer un homme qui

assistait au palabre, et qu’on me présenta alors. Devant cette

insistance, je laissai éclater ma mauvaise humeur, et je déclarai très-

vivement que j’irais à Diangounté ou à Saint-Louis, et nulle part

ailleurs.

Quand il me vit si décidé, Ousman se prit à avoir peur de ce que je

pourrais dire ; il devint plus doux, et me dit du ton le plus gracieux

qu’il m’avait proposé cela pour m’être agréable, mais que je n’en ferais

que ce que je voudrais, et que personne, à coup sûr, ne me

contrarierait. Ce fut la fin de ce palabre. — A peine Ousman était-il

parti, que Fahmahra vint me dire que j’avais bien fait, que l’on avait

voulu m’éprouver, savoir si j’étais venu pour visiter le pays, ou si,

sérieusement, je voulais voir El Hadj, en un mot, qu’on était venu me

tendre un piége.

Était-ce vrai ? Dans tous les cas, cela prouverait que chez les noirs la

défiance, même la plus absurde, est tellement instinctive, qu’ils

l’appliquent à tout le monde, sans exception, et en toute circonstance ;

du reste, tous sont tellement menteurs, qu’on ne peut chez eux se fier à

rien, et il n’est pas étonnant que la conscience de leur propre fausseté

les ait rendus défiants.

[Illustration : Dandangoura, chef de Farabougou.]

A première vue, Tierno Ousman m’avait été antipathique ; plus je le

connaissais, et plus il me déplaisait ; l’enthousiasme de nos laptots

pour ce grand marabout, qui peut-être ne savait pas un mot d’arabe, mais

qui marmottait si bien ses prières en défilant les grains du chapelet

avec élégance, avait aussi un peu décru en voyant qu’ils ne recevaient

plus le souper habituel, qui est presque une obligation envers les

voyageurs, et qui n’avait que bien rarement manqué, même dans les

villages les plus pauvres. — Boubakary Gnian surtout, Toucouleur dans

toute la force du terme, c’est-à-dire effronté, ayant le verbe haut, la

langue bien pendue, et se croyant l’égal de tout autre, était assez

monté, et lorsque, après mon déjeuner, je reçus la visite de

Dandangoura, le chef de l’arabougou, il s’offrit, prévoyant un orage, à

me servir d’interprète. Il parlait, du reste, très-bien le toucouleur et

le soninké, et par la suite, dans les occasions difficiles, ce fut lui

en effet qui me servit d’interprète.

Dandangoura était un gros homme, qui m’offrait pour la deuxième fois le

spectacle curieux d’un captif chef. Laissé par El Hadj pour garder sa

maison, touchant les impôts, et commandant les sofas, il jouissait d’une

fortune qui lui attirait une foule de partisans, lui permettait

d’acheter de nouveaux esclaves, des chevaux, des fusils, et mettait à sa

disposition au gré de ses caprices jusqu’aux hommes libres, jusqu’aux

tiers talibés qui ne trouvant pas chez eux ni chez leurs chefs pareil

bien-être, venaient le chercher chez un esclave. Monté sur un magnifique

cheval de haute taille et de race maure, suivi d’une vingtaine de

cavaliers, et coiffé d’un fez rouge entouré d’un turban, Dandangoura

portait pour vêtements le pantalon de Haoussa (son pays natal) à longues

jambes étroites dans le bas, brodé sur les coutures, et le boubou lomas

brodé de soie, sur un autre petit boubou, connu sous le nom de Turkey,

qui est presque le vêtement national des Bambaras : Il était, bien

entendu, accompagné de son griot, de son forgeron et d’un certain nombre

de talibés. Il vint s’asseoir dans ma case accompagné de tout son monde,

avec un sans-façon qui me déplut tout d’abord. La case était petite,

nous y étions les uns sur les autres. La chaleur était étouffante,

tellement, qu’il ne tarda pas à se débarrasser de son turban et que je

vis qu’il ruisselait dessous. L’odeur de tous ces nègres devenait

insupportable, et les discours que j’entendais n’étaient pas faits pour

diminuer mon malaise et ma mauvaise humeur. Il commença par me dire

qu’il fallait attendre qu’on allât rassembler une armée pour me

conduire, parce que les chemins étaient mauvais. — Ma réponse fut la

même qu’à Ousman : — Demain je partirai pour Diangounté ou pour Saint-

Louis. — Croyant peut-être m’intimider, il me dit alors qu’il était sofa

d’El Hadj, qu’il commandait le pays, et qu’il n’avait pas confiance,

qu’il voulait voir si j’avais des lettres pour son maître. Je les lui

montrai immédiatement ; mais comme il voulut les ouvrir, je me mis en

colère comme je l’avais fait à Koundian en pareille occasion, et je

déclarai que je ne le souffrirais pas, et que je saurais, au risque de

ce qui pourrait arriver, me faire respecter. Cette contenance lui en

imposa. Au fond, avec les noirs, c’est souvent celui qui parle le plus

haut qui a raison. Il baissa de suite le ton et me dit que j’étais chez

moi, que je ne ferais que ce qui me plairait ; qu’on ne me demandait pas

cela pour m’ennuyer, mais dans mon intérêt, qu’on voudrait que j’allasse

à Nioro trouver Mustaf (Mustafa), ou tout au moins que je restasse

quelques jours à Farabougou. J’avais encore trop présentes à la mémoire

les scènes de cadeaux de Koundian, pour aller me mettre entre les mains

d’un sofa. Je fus donc ferme, et j’obtins gain de cause. Mais on ne

levait pas la séance. Nous étions vingt-quatre dans une case de 3m,80 de

diamètre. Je fis dire à Fahmahra que je le priais de faire évacuer la

case, que je ne pouvais plus y tenir. Mais Dandangoura déclara qu’il

était venu pour me voir, et qu’il resterait avec moi, et ce disant, il

s’étendit sur ma natte sans plus de façons. J’avais bien envie de le

chasser, et aujourd’hui pareille chose ne m’arriverait pas sans que je

fisse sortir l’intrus à coups de bâton ; mais je m’étais promis de

rester calme et de ne rien compromettre par la violence. Je lui dis donc

que j’avais à écrire, et que s’il n’avait plus rien à me dire, je le

priais de me rendre ma natte et de me laisser tranquille. Mais ce fut

comme si j’avais parlé à un sourd, il ne bougea pas. Voyant cela, je me

levai et j’allai me promener en plein soleil, lui disant que puisque je

n’étais plus le maître chez moi, je lui laissais la case. J’allai

examiner les chevaux, quelques-uns étaient très-beaux. Je cherchai à en

marchander un, mais on m’en demanda la valeur de 40 pièces de guinée

(plus de 900 francs) ou huit captifs. Il n’était pas possible d’accéder

à un pareil prix, malgré tout mon désir de fournir un cheval au docteur

qui se fatiguait beaucoup à âne. Après une longue discussion sur le

prix, je rentrai dans la case, et voyant que Dandangoura et sa bande

l’occupaient toujours, j’allai trouver Fahmahra et je lui dis que je me

plaindrais à son maître. Presque aussitôt Dandangoura vint me dire lui-

même que ma case était libre. Je le quittai sans lui répondre et je

rentrai me reposer.

Au fond, je n’étais pas dupe de tous ces politiques : ils s’étaient

entendus comme larrons en foire pour m’extorquer des cadeaux, et ils

venaient naïvement me dire : Je ne te demande rien, je n’ai pas besoin

de cadeaux ; si tu m’en fais je les prendrai, mais je ne t’en demande

pas. Puis, plus tard, voyant que je n’avais pas mordu à tous ses

hameçons, Dandangoura me fit dire qu’il ne me demandait qu’un bonnet

rouge. En toute autre occasion, je l’eusse accordé, car je savais

combien les cadeaux donnent de prestige, mais j’étais vexé, tourmenté,

agacé ; je refusai avec entêtement, et j’eus le plaisir de voir repartir

Dandangoura les mains vides de mon bien. Seulement ne pouvant rien avoir

de moi, il avait extorqué à Fahmahra son pistolet d’arçon.

Le soir, j’eus une autre scène avec Tierno Ousman. Je lui reprochai

vertement la réception qu’il me faisait et le menaçai de me plaindre à

qui de droit. Il n’en fut que plus humble et employa toute son éloquence

à me demander un bonnet rouge, de la poudre, du papier et des pierres à

fusil. Je lui accordai le bonnet, un peu de poudre, mais je refusai le

reste, et je lui rappelai le guide promis. Le lendemain matin, le guide

n’étant pas arrivé, je fis charger les montures, décidé à partir quand

même. Alors Ousman arriva ; je l’apostrophai vigoureusement par

l’intermédiaire de Boubakar. Il répondit qu’il allait me chercher un

homme et aussitôt il rentra dans le village.

Vers sept heures trois quarts, ne voyant rien venir, je payai avec une

pierre à fusil un homme pour me mettre dans la bonne route et je partis.

Un quart d’heure après, Fahmahra m’amenait le guide ainsi qu’un marabout

qui l’accompagnait.

De Guémoukoura, nous relevions Farabougou et Nioro presque en alignement

au Nord 18° Ouest, d’après la direction qu’on m’indiqua. Farabougou, que

je n’ai pas vu, mais qu’un de mes hommes a visité bien plus tard, a un

tata en pierres solidement construit ; il n’est guère qu’à huit lieues

de Guémoukoura ; Nioro serait à une quarantaine de lieues, c’est-à-dire

à quatre jours de marche.

La plaine s’accidente à mesure qu’on remonte vers le Nord, le pays

devient un peu plus boisé, on y voit bon nombre de figuiers sauvages et

de roniers. Trois heures de marche nous conduisirent à Madiga, village

riche en mil, mais composé de quelques pauvres cases en paille. J’étais

rendu de fatigue en y arrivant, et considérant l’éloignement de Tinkaré,

le premier village que je dusse rencontrer sur la route de Diangounté,

je me décidai à y coucher. A midi, je pris la hauteur méridienne, et

j’en déduisis 14° 22′ 15″ de latitude Nord ; ce qui me démontra, une

fois que j’eus tracé ma route, que j’avais estimé trop peu de chemin

depuis ma dernière observation[42].

Le temps fut très-couvert toute la journée ; j’essayai d’acheter un

cheval pour le docteur, mais je ne pus parvenir à conclure un marché.

Nos forces s’en allaient sensiblement. Déthié-N’diaye, l’un de mes

compagnons, était malade ; c’était un homme très-courageux, et s’il se

plaignait, c’est qu’il souffrait beaucoup. Mamboye avait bien mal aux

pieds, il ne pouvait plus conduire sa mule, qui elle-même était blessée

au garot.

Le soir, un petit Maure Tenoïjib, qui était berger du troupeau du

village, vint m’apporter du lait et causer avec nous ; il m’amusa

beaucoup ; mais comme je savais par expérience qu’un Maure ne fait pas

un cadeau sans en attendre un en retour, je lui demandai ce qu’il

voulait, et je finis par lui donner un petit couteau.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 50 / 368 题