Le 5 février je me réveillai après une mauvaise nuit ; je craignais, je
ne savais pourquoi, de nouvelles entraves. De plus, je m’affaiblissais
de jour en jour d’une façon bien notable. J’avais eu avec notre guide
deux ou trois scènes, dont le motif avait été de ma part de garder mon
autorité de chef de la bande, sur laquelle il voulait empiéter,
s’opposant aux temps d’arrêt, voulant régler la marche, etc., etc. Or,
comme je ne partais jamais sans m’être renseigné sur les villages que je
devais trouver, sur leur distance, et cela jusqu’à deux et trois jours à
l’avance, je ne voulais plus, une fois en route, qu’on vînt par caprice
déranger ce que j’avais réglé. Ses velléités d’empiétement m’avaient
irrité contre lui : en outre je constatais qu’il ne m’était que de très-
peu d’utilité, maintenant que j’étais dans les pays dépendant du chef de
Farabougou. C’était une bouche de plus, sans compter les quatre hommes
qui l’accompagnaient, et nos provisions commençaient à diminuer. Toutes
ces réflexions m’avaient assailli dans cette nuit d’insomnie, et je me
trouvai au jour fort mal disposé.
Vers sept heures, Tierno Ousman vint faire palabre. Il avait pris des
dehors encore plus hypocrites que la veille. Il venait me dire qu’il
fallait que j’allasse à Nioro trouver Mustafa, grand chef placé par El
Hadj, qui pourrait m’aider à franchir la route de Ségou, qui était fort
difficile et peu sûre par Diangounté. Ce n’était que quatre jours de
retard, me disait-il.
On peut se figurer l’effet que fit sur moi cette déclaration. Je le
laissai causer une demi-heure, m’efforçant de rester calme. — Après
tout, n’avais-je pas prévu ce qui arrivait ? — Quand il eut fini, je
pris la parole et lui répondis que je n’avais rien à faire à Nioro, qui
n’était pas sur ma route, que je n’étais pas venu pour voir Mustafa, que
j’allais à Ségou, que j’étais parti parce que je croyais le pays soumis
à El Hadj, que j’avais trouvé une première route fermée, que si la
deuxième l’était, je n’en irais pas chercher une troisième, mais que je
partirais pour Saint-Louis et non pour Nioro. — J’ajoutai que lui avais
déjà demandé un guide pour Diangounté, que s’il ne m’en donnait pas je
partirais quand même le lendemain, et que je me plaindrais à El Hadj de
tous ces retards et de la mauvaise volonté qu’on nous aurait montrée.
Il insista ; mais voyant que j’étais bien décidé, il se rabattit sur une
autre proposition : c’était d’aller à Farabougou, où se trouvait un
sofa[41] d’El Hadj, qui avait envoyé pour me saluer un homme qui
assistait au palabre, et qu’on me présenta alors. Devant cette
insistance, je laissai éclater ma mauvaise humeur, et je déclarai très-
vivement que j’irais à Diangounté ou à Saint-Louis, et nulle part
ailleurs.
Quand il me vit si décidé, Ousman se prit à avoir peur de ce que je
pourrais dire ; il devint plus doux, et me dit du ton le plus gracieux
qu’il m’avait proposé cela pour m’être agréable, mais que je n’en ferais
que ce que je voudrais, et que personne, à coup sûr, ne me
contrarierait. Ce fut la fin de ce palabre. — A peine Ousman était-il
parti, que Fahmahra vint me dire que j’avais bien fait, que l’on avait
voulu m’éprouver, savoir si j’étais venu pour visiter le pays, ou si,
sérieusement, je voulais voir El Hadj, en un mot, qu’on était venu me
tendre un piége.
Était-ce vrai ? Dans tous les cas, cela prouverait que chez les noirs la
défiance, même la plus absurde, est tellement instinctive, qu’ils
l’appliquent à tout le monde, sans exception, et en toute circonstance ;
du reste, tous sont tellement menteurs, qu’on ne peut chez eux se fier à
rien, et il n’est pas étonnant que la conscience de leur propre fausseté
les ait rendus défiants.
[Illustration : Dandangoura, chef de Farabougou.]
A première vue, Tierno Ousman m’avait été antipathique ; plus je le
connaissais, et plus il me déplaisait ; l’enthousiasme de nos laptots
pour ce grand marabout, qui peut-être ne savait pas un mot d’arabe, mais
qui marmottait si bien ses prières en défilant les grains du chapelet
avec élégance, avait aussi un peu décru en voyant qu’ils ne recevaient
plus le souper habituel, qui est presque une obligation envers les
voyageurs, et qui n’avait que bien rarement manqué, même dans les
villages les plus pauvres. — Boubakary Gnian surtout, Toucouleur dans
toute la force du terme, c’est-à-dire effronté, ayant le verbe haut, la
langue bien pendue, et se croyant l’égal de tout autre, était assez
monté, et lorsque, après mon déjeuner, je reçus la visite de
Dandangoura, le chef de l’arabougou, il s’offrit, prévoyant un orage, à
me servir d’interprète. Il parlait, du reste, très-bien le toucouleur et
le soninké, et par la suite, dans les occasions difficiles, ce fut lui
en effet qui me servit d’interprète.
Dandangoura était un gros homme, qui m’offrait pour la deuxième fois le
spectacle curieux d’un captif chef. Laissé par El Hadj pour garder sa
maison, touchant les impôts, et commandant les sofas, il jouissait d’une
fortune qui lui attirait une foule de partisans, lui permettait
d’acheter de nouveaux esclaves, des chevaux, des fusils, et mettait à sa
disposition au gré de ses caprices jusqu’aux hommes libres, jusqu’aux
tiers talibés qui ne trouvant pas chez eux ni chez leurs chefs pareil
bien-être, venaient le chercher chez un esclave. Monté sur un magnifique
cheval de haute taille et de race maure, suivi d’une vingtaine de
cavaliers, et coiffé d’un fez rouge entouré d’un turban, Dandangoura
portait pour vêtements le pantalon de Haoussa (son pays natal) à longues
jambes étroites dans le bas, brodé sur les coutures, et le boubou lomas
brodé de soie, sur un autre petit boubou, connu sous le nom de Turkey,
qui est presque le vêtement national des Bambaras : Il était, bien
entendu, accompagné de son griot, de son forgeron et d’un certain nombre
de talibés. Il vint s’asseoir dans ma case accompagné de tout son monde,
avec un sans-façon qui me déplut tout d’abord. La case était petite,
nous y étions les uns sur les autres. La chaleur était étouffante,
tellement, qu’il ne tarda pas à se débarrasser de son turban et que je
vis qu’il ruisselait dessous. L’odeur de tous ces nègres devenait
insupportable, et les discours que j’entendais n’étaient pas faits pour
diminuer mon malaise et ma mauvaise humeur. Il commença par me dire
qu’il fallait attendre qu’on allât rassembler une armée pour me
conduire, parce que les chemins étaient mauvais. — Ma réponse fut la
même qu’à Ousman : — Demain je partirai pour Diangounté ou pour Saint-
Louis. — Croyant peut-être m’intimider, il me dit alors qu’il était sofa
d’El Hadj, qu’il commandait le pays, et qu’il n’avait pas confiance,
qu’il voulait voir si j’avais des lettres pour son maître. Je les lui
montrai immédiatement ; mais comme il voulut les ouvrir, je me mis en
colère comme je l’avais fait à Koundian en pareille occasion, et je
déclarai que je ne le souffrirais pas, et que je saurais, au risque de
ce qui pourrait arriver, me faire respecter. Cette contenance lui en
imposa. Au fond, avec les noirs, c’est souvent celui qui parle le plus
haut qui a raison. Il baissa de suite le ton et me dit que j’étais chez
moi, que je ne ferais que ce qui me plairait ; qu’on ne me demandait pas
cela pour m’ennuyer, mais dans mon intérêt, qu’on voudrait que j’allasse
à Nioro trouver Mustaf (Mustafa), ou tout au moins que je restasse
quelques jours à Farabougou. J’avais encore trop présentes à la mémoire
les scènes de cadeaux de Koundian, pour aller me mettre entre les mains
d’un sofa. Je fus donc ferme, et j’obtins gain de cause. Mais on ne
levait pas la séance. Nous étions vingt-quatre dans une case de 3m,80 de
diamètre. Je fis dire à Fahmahra que je le priais de faire évacuer la
case, que je ne pouvais plus y tenir. Mais Dandangoura déclara qu’il
était venu pour me voir, et qu’il resterait avec moi, et ce disant, il
s’étendit sur ma natte sans plus de façons. J’avais bien envie de le
chasser, et aujourd’hui pareille chose ne m’arriverait pas sans que je
fisse sortir l’intrus à coups de bâton ; mais je m’étais promis de
rester calme et de ne rien compromettre par la violence. Je lui dis donc
que j’avais à écrire, et que s’il n’avait plus rien à me dire, je le
priais de me rendre ma natte et de me laisser tranquille. Mais ce fut
comme si j’avais parlé à un sourd, il ne bougea pas. Voyant cela, je me
levai et j’allai me promener en plein soleil, lui disant que puisque je
n’étais plus le maître chez moi, je lui laissais la case. J’allai
examiner les chevaux, quelques-uns étaient très-beaux. Je cherchai à en
marchander un, mais on m’en demanda la valeur de 40 pièces de guinée
(plus de 900 francs) ou huit captifs. Il n’était pas possible d’accéder
à un pareil prix, malgré tout mon désir de fournir un cheval au docteur
qui se fatiguait beaucoup à âne. Après une longue discussion sur le
prix, je rentrai dans la case, et voyant que Dandangoura et sa bande
l’occupaient toujours, j’allai trouver Fahmahra et je lui dis que je me
plaindrais à son maître. Presque aussitôt Dandangoura vint me dire lui-
même que ma case était libre. Je le quittai sans lui répondre et je
rentrai me reposer.
Au fond, je n’étais pas dupe de tous ces politiques : ils s’étaient
entendus comme larrons en foire pour m’extorquer des cadeaux, et ils
venaient naïvement me dire : Je ne te demande rien, je n’ai pas besoin
de cadeaux ; si tu m’en fais je les prendrai, mais je ne t’en demande
pas. Puis, plus tard, voyant que je n’avais pas mordu à tous ses
hameçons, Dandangoura me fit dire qu’il ne me demandait qu’un bonnet
rouge. En toute autre occasion, je l’eusse accordé, car je savais
combien les cadeaux donnent de prestige, mais j’étais vexé, tourmenté,
agacé ; je refusai avec entêtement, et j’eus le plaisir de voir repartir
Dandangoura les mains vides de mon bien. Seulement ne pouvant rien avoir
de moi, il avait extorqué à Fahmahra son pistolet d’arçon.
Le soir, j’eus une autre scène avec Tierno Ousman. Je lui reprochai
vertement la réception qu’il me faisait et le menaçai de me plaindre à
qui de droit. Il n’en fut que plus humble et employa toute son éloquence
à me demander un bonnet rouge, de la poudre, du papier et des pierres à
fusil. Je lui accordai le bonnet, un peu de poudre, mais je refusai le
reste, et je lui rappelai le guide promis. Le lendemain matin, le guide
n’étant pas arrivé, je fis charger les montures, décidé à partir quand
même. Alors Ousman arriva ; je l’apostrophai vigoureusement par
l’intermédiaire de Boubakar. Il répondit qu’il allait me chercher un
homme et aussitôt il rentra dans le village.
Vers sept heures trois quarts, ne voyant rien venir, je payai avec une
pierre à fusil un homme pour me mettre dans la bonne route et je partis.
Un quart d’heure après, Fahmahra m’amenait le guide ainsi qu’un marabout
qui l’accompagnait.
De Guémoukoura, nous relevions Farabougou et Nioro presque en alignement
au Nord 18° Ouest, d’après la direction qu’on m’indiqua. Farabougou, que
je n’ai pas vu, mais qu’un de mes hommes a visité bien plus tard, a un
tata en pierres solidement construit ; il n’est guère qu’à huit lieues
de Guémoukoura ; Nioro serait à une quarantaine de lieues, c’est-à-dire
à quatre jours de marche.
La plaine s’accidente à mesure qu’on remonte vers le Nord, le pays
devient un peu plus boisé, on y voit bon nombre de figuiers sauvages et
de roniers. Trois heures de marche nous conduisirent à Madiga, village
riche en mil, mais composé de quelques pauvres cases en paille. J’étais
rendu de fatigue en y arrivant, et considérant l’éloignement de Tinkaré,
le premier village que je dusse rencontrer sur la route de Diangounté,
je me décidai à y coucher. A midi, je pris la hauteur méridienne, et
j’en déduisis 14° 22′ 15″ de latitude Nord ; ce qui me démontra, une
fois que j’eus tracé ma route, que j’avais estimé trop peu de chemin
depuis ma dernière observation[42].
Le temps fut très-couvert toute la journée ; j’essayai d’acheter un
cheval pour le docteur, mais je ne pus parvenir à conclure un marché.
Nos forces s’en allaient sensiblement. Déthié-N’diaye, l’un de mes
compagnons, était malade ; c’était un homme très-courageux, et s’il se
plaignait, c’est qu’il souffrait beaucoup. Mamboye avait bien mal aux
pieds, il ne pouvait plus conduire sa mule, qui elle-même était blessée
au garot.
Le soir, un petit Maure Tenoïjib, qui était berger du troupeau du
village, vint m’apporter du lait et causer avec nous ; il m’amusa
beaucoup ; mais comme je savais par expérience qu’un Maure ne fait pas
un cadeau sans en attendre un en retour, je lui demandai ce qu’il
voulait, et je finis par lui donner un petit couteau.