Le 18 janvier je me remis en route ; mon guide tombait malade. Nous
vînmes camper à Kouroukoto, premier village de Kita. J’avais cru que
Kita était un nom de village ; c’est le nom d’une montagne au pied de
laquelle nous nous trouvions et qui donne son nom à un petit pays
enclavé dans le Foula-Dougou, où nous étions entrés un peu avant de
traverser le Bakhoy.
Le Kita est habité par des Malinkés ; son chef-lieu est Makadiambougou ;
seize villages entourent la montagne ; la plupart sont placés à l’Est.
Cette montagne[28] est un massif granitique isolé ; le plateau
supérieur, très-accessible, est découpé par des gorges et surmonté de
trois pics, dont j’estimai le plus élevé à 250 mètres au-dessus du
niveau de la plaine. J’en fis l’ascension : de là je voyais vers le S.
E. et vers l’Est un horizon assez lointain, plusieurs plans de montagne
qui semblaient courir perpendiculairement à la direction de mon regard.
En descendant, je rencontrai des citernes naturelles formées dans le roc
et pleines d’eau, puis un étage de la montagne cultivé, et plus tard
j’appris qu’au temps de la guerre cette montagne avait été le refuge des
habitants, qui y trouvaient une défense naturelle et pouvaient y
entasser quelques ressources. En y réfléchissant je fus conduit à me
demander comment, même dans un pays aussi sujet aux révolutions, ils
n’en avaient pas fait leur demeure perpétuelle, comme certains villages
du Bambouk qui se sont établis sur des sommets de montagne et ont dû à
cela de n’être pas détruits par les armées d’El Hadj, auxquelles ils ont
fait essuyer des pertes sensibles.
En cet endroit de notre route nous fûmes arrêtés pendant neuf jours ;
c’était le plus grand temps d’arrêt que nous eussions fait jusque-là, et
je maugréais ; mais que faire ? Notre guide était atteint d’une
pneumonie qui ne laissait pas d’inquiéter le docteur. Tout ce qu’il put
ce fut de se traîner jusqu’à Makadiambougou, où nous devions trouver
quelques ressources. Je passai ainsi quatre jours à Sémé et cinq à
Makadiambougou.
[Illustration : Vue de la montagne de Kita.]
Nous fûmes toujours bien accueillis, mais il était visible que sans
l’influence de notre guide nous ne l’eussions pas été ; à Sémé je
trouvai un marabout maure, presque noir, de Oualet ; il me combla
d’amitiés. Sa fille, grande et belle fille de seize à dix-sept ans,
allait absolument nue, à l’exception d’une bande de toile de 0m,10 de
large, qui, attachée à une ficelle pardevant, passait entre ses jambes
et après avoir repassé dans la ficelle qui lui ceignait les reins,
retombait derrière elle ; une ceinture de verroterie complétait ce
costume primitif, qui, quoique habituel aux jeunes négresses, se voit
rarement à un âge aussi avancé. J’en fis l’observation à son père, qui
me répondit que c’était l’usage de son pays, et en effet je me rappelai
une fille de Bakar, le roi des Douaïchs, qui m’était apparue encore
moins vêtue sans en paraître le moins du monde gênée, et une autre qui
habitait la même tente que moi avec sa famille dans un camp de Kountah,
et qui était à l’engrais dans un costume tout aussi primitif. Ses vastes
charmes tombaient sous le poids de la graisse dont les bourrelets
d’étages en étages arrivaient jusqu’aux pieds. Elle valait très-cher !
[Illustration : La fille d’un marabout du Sémé.]
Les villages de Kita sont entourés de cultures de coton, de giraumons,
de pastèques. Les autres cultures, telles que le mil, les arachides, le
riz, se font plus au Nord. On trouve aussi des tomates, des légumes
amers connus sous le nom de _Diakhatou_, et enfin du beurre du Karité,
le Shea Toulou de Mongo Park, le Cé de Caillé.
Nous vîmes fabriquer le savon noir avec le kata (lavure de cendres) et
l’huile d’arachides. Un soir je fus attiré dans le village par le bruit
d’un concert et de danses. L’orchestre se composait de deux balophons,
de cymbales en fer, d’une flûte bambara percée dans un bambou et enfin
de deux tamtams (ce sont les tambours du pays). Cela formait une grande
cacophonie, mais il y régnait une certaine mesure avec laquelle on
sautait et on gambadait tout autant qu’on eût pu le faire avec le
meilleur orchestre d’Europe.
Sur ces entrefaites Boubakary Gnian tomba malade d’une pleurésie
double ; il avait déjà une autre maladie chronique qui le gênait et je
craignis un instant d’être forcé de l’abandonner.
Puis le mieux survint et il se retrouva en état de nous suivre à dos
d’âne en même temps que Fahmahra était prêt à partir.
La population de Kita, je l’ai dit, est composée de Malinkés ; mais le
voisinage du Foula-Dougou y a introduit quelques Peuhls, non des Peuhls
parlant le malinké, qu’il est si difficile de distinguer des Malinkés
eux-mêmes, mais des Peuhls Diawandous, c’est-à-dire des Peuhls
tisserands. Tous les Malinkés que j’ai vus dans le pays semblent se
donner à l’industrie du tissage et les Diawandous paraissent vivre à
leurs dépens, comme du reste ils le font presque partout.
Les puits du Kita ont 4 mètres de profondeur et sont partout entourés de
champs de tabac ; autour de l’un d’eux nous observâmes avec bien du
plaisir quelques pieds de bananiers apportés de très-loin, nous dit-on.
Ils ne produisent rien, mais je recommandai aux indigènes de les bien
soigner, leur indiquant la manière de les planter et de les couper.
Lorsque je vis le départ approcher, je fis le recensement de mes
vivres : j’en avais largement assez pour gagner le Niger, dont je ne
devais être éloigné que de huit jours au plus en ligne droite.
[Illustration : Danse de Malinkés à Makadiambougou.]
Mes instructions me recommandaient de passer par Bangassi[29]. C’était,
en effet, la seule étape qu’on pût indiquer ; on en devait la
connaissance à Mongo Park, qui y avait passé trois jours, et y avait été
reçu par Sérénummo, roi du Foula-Dougou. Cet État était alors tributaire
de la couronne de Ségou, aussi bien que le Bélédougou.
Aujourd’hui il n’existait plus : Bangassi n’était qu’une ruine, le
Foula-Dougou n’était habité que par quelques bandits : il n’y avait pas
à songer à y passer, car à l’endroit où je me trouvais, cette route me
détournait du chemin du Niger ; ma route était plutôt de descendre à
Mougoula, place forte d’El Hadj, dans le pays de Birgo, pour gagner de
là Koulikoro ou Nyamina.
Je comptais donc, ainsi que nous en étions convenus, prendre ce chemin,
quand le 27 il nous fut déclaré que le Bélédougou et le Manding étant
révoltés entièrement, il n’y avait plus de route par là, et qu’il
fallait aller en chercher une à Diangounté.
Je fus vivement contrarié, d’autant plus que je crus un instant à un
plan concerté, et je me rappelai ce qu’avaient dit les Maures à Saint-
Louis. Je me demandais si, en effet, El Hadj n’était point au Bakhounou
et si on ne voulait pas nous envoyer vers lui par ce chemin. Aussi fis-
je le plus de résistance possible à ce projet ; à défaut de la route de
Mougoula que je dus abandonner, je demandai au moins à visiter ce point.
Mais alors on me répondit : « Tu n’es donc pas venu pour voir El Hadj,
tu es venu pour voir le pays, tu es venu savoir ce que nous faisons, »
et comme en somme on eût pu facilement me faire un mauvais parti, je me
rendis, et après bien de la résistance, profitant de l’occasion d’un
convoi de Diulas qui se rendait dans le Kaarta, nous nous décidâmes à
aller reprendre à Diangounté la route de Raffenel pour la compléter,
abandonnant ainsi le deuxième voyage de Mongo Park pour rentrer dans son
premier itinéraire.
Toutefois, avant d’abandonner le pays je résumerai quelques
observations.
Makadiambougou est situé par :
13° 2′ 56″ Nord, latitude observée,
11° 44′ 34″ Ouest, longitude estimée.
C’est un point important, par sa situation même et par l’avenir qui
l’attendrait si jamais la civilisation envahit ce coin du globe.
Sa position sur un plateau élevé, sain, riche en terres végétales, en
bois de construction, adossé à une montagne qui forme une défense
naturelle ; la facilité des cultures dans les plaines du Nord, le riz de
bambous qu’on récolte en grande quantité, le beurre de Karité, les bois
de cailcédras, sont des richesses naturelles qui ne feraient que croître
par suite du double passage des caravanes de sel et de bestiaux qui se
rendent de Nioro à Bouré, et dont Kita est le lieu de passage obligé ;
étant le point de départ de toutes les routes du Sénégal au Niger, il
acquerrait une importance considérable comme place de commerce. Si donc
jamais la France, réalisant le projet du général Faidherbe, s’avançait
vers le Niger pour y prendre pied, Kita serait une de ses étapes
naturelles les mieux indiquées.