Le 15 janvier j’arrivai au Bakhoy, dans un endroit où ses eaux se
brisaient avec violence sur un banc de roches qui formait un gué
naturel. Ce passage fut difficile ; les roches sont glissantes,
plusieurs hommes tombèrent avec les charges. Nous y perdîmes un sac de
sel qui représentait pour nous une grande valeur. Les animaux, surtout
les ânes, se regimbaient ; cela me rappelait les scènes décrites par
Mongo Park ; et en présence des difficultés que je rencontrais, je me
reportais à l’époque à laquelle ce grand voyageur traversait ce même
cours d’eau, à quelques lieues plus bas que moi, au village de Médina ou
Gamfaragué, et je pensais que rien n’était exagéré dans son récit. De
loin ces choses-là ont l’air toutes simples. Passer un fleuve sur un
gué, quelle plaisanterie ! Mais en pratique c’est bien différent : tout
devient obstacle au port des bagages, et quand on n’a emporté que le
strict nécessaire, moins même, toute perte devient un désastre. On
tombe, on se blesse, et pendant huit jours voilà un homme qui ne peut
plus marcher à pied ; il faut le mettre sur un âne, qu’on surcharge, qui
bientôt vous manque à son tour. On est en transpiration, on tombe dans
l’eau, et voilà une pleurésie, une fluxion de poitrine, que sais-je !
[Illustration : Passage à gué du Bakhoy.]
Nos provisions de viande séchée étaient épuisées ; je me décidai à
abattre un bœuf ; mais pour n’être pas tourmenté de demandes je voulus
le faire dans les broussailles. En effet, dans ce pays il n’y a plus de
bestiaux ; la seule viande que l’on mange est le produit de la chasse,
qui, du reste, fournit en assez grande quantité des cobas et des
gazelles. Si j’avais tué un bœuf dans un village, il m’eût fallu en
donner au chef, aux griots, aux forgerons, et la moitié du bœuf eût été
gaspillée. Je fis donc camper sur la rive gauche du Bakhoy qui, dans cet
endroit, forme une île. Mon guide ne paraissait pas content ; il eût
voulu aller à Kita qui n’était qu’à quelques heures, mais je persistai
dans mon opinion. Quelques hommes vinrent au campement de différents
endroits. Ils confirmèrent les bruits de guerre dans le Bélédougou qui
se trouvait sur notre route, mais rien encore ne nous faisait supposer
que nous ne pourrions le traverser.
Je profitai de mon séjour au Bakhoy pour déterminer par hauteur
méridienne la latitude observée, que je trouvai de 13° 07′.
Je remis mes cartes au net, observant la loi que je m’étais posée de ne
jamais passer trois jours sans remettre au net le lever que je faisais
jour par jour. Je regarde cette précaution comme indispensable pour
faire un bon travail. En route, on note de la façon la plus rapide des
relèvements de montagnes, un marigot, un ruisseau, une cote de
montagnes, et quelques jours après on ne sait plus ce que ces notations
veulent dire.
Ce fut pendant ce séjour que les symptômes de discorde dans mon escorte
arrivèrent au paroxysme. Déjà plusieurs scènes avaient eu lieu et
j’avais été obligé d’intervenir, mais cette fois Samba Yoro vint me
déclarer qu’il ne voulait plus avoir rien de commun avec les autres, qui
l’insultaient, oubliant qu’il était leur supérieur. Je le calmai,
l’engageai à la modération. Je tançai les autres, leur rappelant qu’ils
devaient le respect à leurs supérieurs, même quand ils faisaient tous le
même service ; mais c’en était fait de la concorde que j’eusse désiré
voir entre eux. Je m’en affectais et par la suite ces scènes se
renouvelèrent souvent, avec plus de violence.
[Illustration : Pl. II.