15 janvier 1864.

Le 15 janvier j’arrivai au Bakhoy, dans un endroit où ses eaux se

brisaient avec violence sur un banc de roches qui formait un gué

naturel. Ce passage fut difficile ; les roches sont glissantes,

plusieurs hommes tombèrent avec les charges. Nous y perdîmes un sac de

sel qui représentait pour nous une grande valeur. Les animaux, surtout

les ânes, se regimbaient ; cela me rappelait les scènes décrites par

Mongo Park ; et en présence des difficultés que je rencontrais, je me

reportais à l’époque à laquelle ce grand voyageur traversait ce même

cours d’eau, à quelques lieues plus bas que moi, au village de Médina ou

Gamfaragué, et je pensais que rien n’était exagéré dans son récit. De

loin ces choses-là ont l’air toutes simples. Passer un fleuve sur un

gué, quelle plaisanterie ! Mais en pratique c’est bien différent : tout

devient obstacle au port des bagages, et quand on n’a emporté que le

strict nécessaire, moins même, toute perte devient un désastre. On

tombe, on se blesse, et pendant huit jours voilà un homme qui ne peut

plus marcher à pied ; il faut le mettre sur un âne, qu’on surcharge, qui

bientôt vous manque à son tour. On est en transpiration, on tombe dans

l’eau, et voilà une pleurésie, une fluxion de poitrine, que sais-je !

[Illustration : Passage à gué du Bakhoy.]

Nos provisions de viande séchée étaient épuisées ; je me décidai à

abattre un bœuf ; mais pour n’être pas tourmenté de demandes je voulus

le faire dans les broussailles. En effet, dans ce pays il n’y a plus de

bestiaux ; la seule viande que l’on mange est le produit de la chasse,

qui, du reste, fournit en assez grande quantité des cobas et des

gazelles. Si j’avais tué un bœuf dans un village, il m’eût fallu en

donner au chef, aux griots, aux forgerons, et la moitié du bœuf eût été

gaspillée. Je fis donc camper sur la rive gauche du Bakhoy qui, dans cet

endroit, forme une île. Mon guide ne paraissait pas content ; il eût

voulu aller à Kita qui n’était qu’à quelques heures, mais je persistai

dans mon opinion. Quelques hommes vinrent au campement de différents

endroits. Ils confirmèrent les bruits de guerre dans le Bélédougou qui

se trouvait sur notre route, mais rien encore ne nous faisait supposer

que nous ne pourrions le traverser.

Je profitai de mon séjour au Bakhoy pour déterminer par hauteur

méridienne la latitude observée, que je trouvai de 13° 07′.

Je remis mes cartes au net, observant la loi que je m’étais posée de ne

jamais passer trois jours sans remettre au net le lever que je faisais

jour par jour. Je regarde cette précaution comme indispensable pour

faire un bon travail. En route, on note de la façon la plus rapide des

relèvements de montagnes, un marigot, un ruisseau, une cote de

montagnes, et quelques jours après on ne sait plus ce que ces notations

veulent dire.

Ce fut pendant ce séjour que les symptômes de discorde dans mon escorte

arrivèrent au paroxysme. Déjà plusieurs scènes avaient eu lieu et

j’avais été obligé d’intervenir, mais cette fois Samba Yoro vint me

déclarer qu’il ne voulait plus avoir rien de commun avec les autres, qui

l’insultaient, oubliant qu’il était leur supérieur. Je le calmai,

l’engageai à la modération. Je tançai les autres, leur rappelant qu’ils

devaient le respect à leurs supérieurs, même quand ils faisaient tous le

même service ; mais c’en était fait de la concorde que j’eusse désiré

voir entre eux. Je m’en affectais et par la suite ces scènes se

renouvelèrent souvent, avec plus de violence.

[Illustration : Pl. II.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 39 / 368 题