CHAPITRE III.

Tentative d’exploration dans le Bakhoy. — Maka-Dougou et son chef

Diadié. — Sa cupidité déjouée. — Souvenir de Mongo Park. — Ascension

d’une montagne. — Retour à Bafoulabé. — Les envoyés de Diango, chef de

Koundian. — Voyage à Koundian. — Réception. — Soupçons. — L’expédition

de Sambala et son but. — Koundian, sa position, sa forteresse. — Départ.

— Cadeau de Diango et passage du Bafing. — Ses pirogues. — Campement en

plein air. — Marche vers l’Est jusqu’à Kita à travers le Bafing et le

Gangaran. — Arrivée à Makhana.

Décembre 1863.

D’après les renseignements que j’avais pris, la route directe de

Bafoulabé au Niger aurait dû suivre le Bakhoy, affluent du Sénégal qui

venait le rejoindre en cet endroit, apportant ses eaux blanches (_Ba_

eau, _Khoy_ blanc) aux eaux limpides du Bafing (_Ba_ eau, _Fing_ bleu et

noir), d’où le nom de Bafoulabé, littéralement les deux rivières.

Je me dirigeai en canot de ce côté jusqu’à Maka-Dougou, petit village

malinké, situé dans une île du fleuve. Le village véritable est Kalé,

situé sur la rive gauche.

J’étais entré dans le Bambouk ; aux Pouls mêlés de Malinkés qui forment

la population du Khasso, du Logo et du Natiaga, avaient succédé les

Malinkés purs. M. Pascal qui avait déjà, en 1859, fait une exploration

dans le Bambouk, n’avait pas eu à s’en louer. Bien avant cela leur

cupidité avait fait échouer l’expédition du major Gray. Je n’étais pas

sans quelques appréhensions sur l’accueil qui m’attendait. Aussi avais-

je laissé mes bagages en arrière dans les broussailles, sous la garde de

quelques hommes, et bien m’en prit. Nous fûmes d’abord très-bien reçus

de Diadié le chef du village qui, selon l’usage, nous logea chez son

forgeron. Après une nuit sous ce toit hospitalier, où nous fûmes dévorés

de moustiques, nous voulûmes nous éloigner, mais nous eûmes à subir un

quart d’heure de Rabelais, dont je me souviendrai longtemps. Je ne me

laissai pas intimider, et je dis à ce brave homme de m’envoyer un de ses

gens de confiance, que je lui ferais un cadeau, mais que j’étais venu

les mains vides et que je n’avais rien à lui donner. Quand il vit que je

ne m’émouvais pas plus que cela, il en prit son parti, rabattit de ses

prétentions et nous nous quittâmes en bons termes, mais après une scène

violente.

[Illustration : Montagnes du Bambouk.]

Ce chef est le fils de celui qui reçut Mongo Park, venant de Oualiha ;

il s’en souvient encore, et me montra de l’autre côté du fleuve une

montagne dont le célèbre voyageur avait fait l’ascension. J’y voulus

faire un pèlerinage, et j’y montai par une pente très-rapide ; comme à

toutes les montagnes de ce pays, le sommet est un plateau très-peu

accidenté, sur lequel la végétation est sensiblement la même que dans la

plaine. J’apercevais, de là, le Bakhoy venant de l’E. S. E., où il se

perdait entre deux chaînes de montagnes qui ne paraissaient pas beaucoup

plus élevées que celle où je me trouvais (soit 80 à 100 mètres de

haut) ; vers l’Ouest je voyais un défilé qui conduit à Oualiha. En

redescendant nous prîmes un mauvais chemin et bientôt nous fûmes obligés

de descendre le long d’une muraille verticale, nous aidant des racines

et des interstices des pierres. Je faillis m’y casser le cou, car une

des pierres ayant cédé sous ma main je restai pendu par l’extrémité des

doigts de la main gauche, et presque au même instant le docteur faillit

tomber du haut de la montagne, par suite d’une douleur subite qu’il

éprouva : en trébuchant, une paille lui était entrée dans l’œil. Le même

soir, je rentrai à mon campement, bien décidé à ne pas m’aventurer dans

cette route sans une protection sérieuse ; je savais que je devais être

près d’un village soumis à El Hadj, et j’aimais mieux me remettre entre

les mains de ses talibés que d’aller affronter de village en village la

cupidité des Malinkés.

Je restai vingt jours à Bafoulabé, dressant le plan de la pointe,

recherchant les matériaux de construction qui abondent, à l’exception de

la chaux. Pendant que je me livrais à ces travaux, je reçus une

ambassade de Diango, chef pour El Hadj à Koundian, qui me faisait sommer

d’évacuer le pays de son maître si je n’étais pas venu pour le voir.

C’était là ce que j’attendais ; j’avais enfin affaire aux Toucouleurs,

et l’avenir de mon voyage allait se décider.

Je fis force questions et je finis par savoir que Koundian était une

vraie forteresse qui renfermait une armée ; elle commandait à tous les

pays malinkés soumis à El Hadj, et pillait les autres à main armée.

Diango, le chef de ce point militaire, était un esclave d’El Hadj, et ne

demandait qu’à me bien accueillir.

Son envoyé se présentait fort bien ; c’était un Tall (famille Toucouleur

de Torodos à laquelle appartient El Hadj Omar). Il n’avait pas plus de

1m,60 de haut, était maigre, et avait la figure énergique et cruelle ;

il avait longtemps été employé chez un traitant de Podor, et aujourd’hui

était général en chef de l’armée de Koundian. Son escorte comprenait six

cavaliers montés sur de bons chevaux, quoique petits, et une trentaine

d’hommes à pied.

Fidèle à mes habitudes de prudence, je lui offris de partir avec lui

pour Koundian, mais de laisser mes bagages, disant qu’il était

nécessaire que je m’entendisse avec Diango sur la route à suivre. Je

remontai encore le Bafing en canot jusqu’à Oualiha, village malinké,

près duquel je fis établir mon campement dans les broussailles et je

partis avec deux hommes.

La route de Oualiha à Koundian longe le fleuve à très-petite distance et

vient fréquemment le rejoindre. Elle ne présente qu’une difficulté

sérieuse : c’est le passage de deux marigots, l’un près de Koria,

l’autre, torrent très-rapide, le Galamagui[23], un peu avant Koundian.

Après avoir franchi ce torrent, on est presque aussitôt au village de

Kabada. Là, notre guide, Racine Tall, nous dit qu’il allait nous quitter

pour aller prévenir Diango de notre arrivée, et il nous conduisit à un

autre village un peu à l’Est de celui-là, nommé Bougara.

Nous étions là depuis de longues heures, et fatigués d’attendre, nous

nous étions couchés sur des sécos à l’ombre d’un arbre. A nos côtés, les

enfants du village creusaient des calebasses, au moyen de couteaux

grossiers, fabriqués par le forgeron de l’endroit. Un peu plus loin, nos

montures fatiguées des longues marches de la veille, broutaient quelques

branches d’arachides oubliées dans un champ et se roulant sur elles-

mêmes de temps à autres, faisaient voler la poussière. Derrière nous,

les anciens du village, perchés sur une espèce d’estrade, causaient

paresseusement, attendant comme moi l’arrivée du chef en absorbant de

grandes quantités de tabac à priser du pays. Dans le petit tata, régnait

une assez grande agitation, les femmes préparaient le couscous pour tous

ceux qui allaient venir. Racine l’avait ainsi ordonné, et ce petit

village de quatre ou cinq cases allait nourrir deux ou trois cents

personnes. Les femmes et les jeunes filles pilaient à l’envi le mil et

le riz, tandis que d’autres, à côté, écrasaient entre deux pierres

plates les arachides grillées pour faire la sauce du mafé.

L’air était calme, et nos regards se tournaient vers le défilé des

montagnes dans lequel nous avions vu disparaître notre guide, quand tout

à coup deux cavaliers en débouchèrent, et arrivèrent avec toute la

rapidité de leurs chevaux lancés à toute bride. Ils s’arrêtèrent à côté

de nous, et dès qu’ils eurent absorbé les calebasses d’eau qu’on leur

présentait, haletants encore, ils dirent que Diango arrivait, qu’au

moment de leur départ il était à cheval, rassemblant talibés et sofas

pour venir au-devant de nous.

Je me levai aussitôt, et me préparai à le recevoir. Mais une heure au

moins se passa. Le soleil baissait, et l’ombre pivotant autour de

l’arbre qui nous servait d’abri, tout en marquant les progrès du jour,

nous forçait à changer de place de temps à autre, pour éviter les rayons

d’un soleil plus gênant encore à son déclin qu’il ne l’est au milieu du

jour. Tout à coup, dans le lointain, nous distinguâmes les sons lugubres

du tabala[24]. Puis le silence se fit un instant, et après un

intervalle, de nouveau les sons se firent entendre, et cessèrent

bientôt. Le cortége approchait, mais lentement. Vers quatre heures de

l’après-midi seulement, au milieu des herbes, nous aperçûmes des turbans

blancs, des canons de fusil brillants au soleil. Alors au son du tabala

vint se joindre celui des cymbales de fer (qui ressemble à celui d’une

cloche fêlée). Enfin quelques points rouges se montrèrent. C’étaient des

chefs marabouts ou sofas. Alors eut lieu un mouvement d’ensemble, sorte

de grande manœuvre.

[Illustration : Racine Tall, chef des troupes d’El Hadj, à Koundian

(type de Toucouleur)]

Cette troupe se partagea en trois compagnies. Les deux des flancs

marchaient précédées d’un pavillon blanc et assez bien rangées en ordre,

tandis que celle du milieu portait le pavillon rouge. Elles s’arrêtèrent

à environ 300 mètres de moi, et alors, après quelques mouvements de

fantasia de la part des cavaliers qui voltigeaient sur les fronts,

Racine Tall, lancé au grand galop, couché sur son cheval, arriva,

s’arrêta à moins de 3 mètres de moi et me dit quelques mots qui me

furent ainsi traduits :

Voilà Diango. Parle-lui bien franchement. Tâche de faire un _bon homme_.

Puis il repartit et la fantasia recommença.

Cependant Diango approchait à pas lents, vêtu d’un burnous rouge au

capuchon relevé, par-dessus un turban en étoffe du pays.

Il montait un magnifique cheval de haute taille tenu en laisse par huit

esclaves armés de fusils.

Je le laissai approcher ainsi jusqu’à quatre pas de moi et alors

seulement je m’avançai à pied et le saluai à la française.

Autour de nous se pressait une population de tous les pays. Pouls du

Fouta Djallon, blancs à les prendre pour des Arabes, Toucouleurs,

Sarracolés, Yoloffs, Malinkés, Bambaras. Princes, fils de princes ou

captifs, tous semblaient impatients de voir les blancs, et mon

étonnement ne fut pas mince en entendant ces mots en français :

« Dis donc, bon jour, commandant. Il n’y a pas un peu de tabac à

donner. »

C’était un ancien domestique de Saint-Louis, aujourd’hui talibé.

L’accueil de Diango fut cordial, mais empreint d’une défiance dont je me

rendis compte en apprenant que Sambala, le roi de Médine, venait

d’envoyer piller par son armée un de ses villages, appelé Courba.

[Illustration : Vue de Koundian.]

Sambala n’ignorait pas que j’étais en voyage ; il avait même prédit à

mes hommes qu’avant Bafoulabé, nous serions tous morts, et c’était dans

l’intention de nous susciter des obstacles qu’il avait fait cette

expédition ; car, Sambala, qui a eu sa famille massacrée en partie par

El Hadj, qui a vu ce dernier venir l’assiéger et nous faire la guerre

parce que nous le soutenions, ne peut accueillir favorablement nos

tentatives de rapprochement, qui viendraient, en lui interdisant ses

razzias, enlever une source importante de ses revenus.

Néanmoins, le témoignage de Racine, auquel j’avais fait voir mes bagages

et la franchise de notre démarche qui nous livrait entre ses mains,

triomphèrent des défiances, et Diango nous amena coucher à Koundian.

Après trois jours, je revins trouver mes hommes et nous prîmes de

nouveau cette route, la seule praticable pour aller à Ségou, dès que

deux laptots que j’avais expédiés à Médine pour y chercher des ânes et

du sel me furent revenus, me rapportant la nouvelle de l’allocation de

4000 francs de plus qui m’était faite pour frais de voyage.

Janvier 1864.

Voici l’itinéraire dont j’étais convenu avec Diango : je viendrais chez

lui, il me donnerait un guide qui me conduirait à Ségou, en moins de

quinze jours, en passant par une route très-directe et sans difficultés.

C’est cette route que je vais maintenant décrire en partie.

Koundian est la quatrième station que j’ai déterminée en latitude,

astronomiquement, par la hauteur méridienne du soleil. Les premières

sont :

Latitude observée. Longitude estimée.

Gouïna 14° 00′ 45″ N. 13° 30′ 14″ O.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 31 / 368 题