« Les contrariétés de la journée d’hier ne m’ont pas laissé le temps
d’écrire. A sept heures et demie, les bêtes étaient chargées ; j’envoyai
quelques hommes aider au chargement du canot.
« Pendant ce temps, je conduisais les deux mules et deux chevaux chargés
en file, pour chercher un passage au marigot de Khasso-Fara, dont les
berges étaient impraticables. Je remontai assez loin et m’égarai. Quand
je parvins à retrouver les ânes, toutes les charges étaient en bas ; les
hommes envoyés pour aider au chargement du canot n’étaient pas revenus.
Enfin, Alioun Penda, que, la veille, j’avais envoyé pour chercher un
passage, nous conduisit au seul point où il l’eût trouvé praticable. De
fait, il n’y avait qu’un grand pas à faire ; mais les mules, d’ordinaire
si calmes, s’effrayèrent : une se renversa avec sa charge, imitant les
chevaux, qui déjà en avaient fait autant. Nous restions seuls, le
docteur Quintin, Bara et moi, pour réparer tout cela. Il nous fallut
mettre pied à terre, débâter les mules, les chevaux, les recharger, et
cela avec Bara blessé, qui cependant marchait à pied. Fort heureusement,
nos cantines n’étaient pas brisées, et en cette occasion comme en bien
d’autres, il a fallu qu’elles fussent solides pour résister[22].
« Enfin, une fois sortis de ce mauvais pas, je réunis les hommes et les
animaux, et je partis devant, cherchant une route à travers des fourrés
très-épais.
« Un peu plus loin, nous passâmes sans grande difficulté un marigot,
dont les eaux très-fraîches alimentaient le fleuve, tandis que le
Khasso-Fara est, au contraire, alimenté par le fleuve aux hautes eaux.
« Vers neuf heures et demie, je me trouvais sur le bord du fleuve, près
de l’embouchure du Bafing. Voyant le canot devant, je cherchai à le
rejoindre, et je tombai alors dans un fourré d’épines, véritable
labyrinthe, dont je ne pus sortir qu’en laissant des lambeaux de
vêtements aux branches, et la figure et les mains en sang. Un peu plus
tard, j’étais dans des hautes herbes de neuf à dix pieds. Je vis bondir
devant moi deux magnifiques antilopes ; j’armai mon revolver pour tirer,
mais mon ardeur cynégétique se calma devant le rugissement d’un lion
qui, à dix pas, se dressa dans les herbes où il était tapi et peut-être
en chasse. La mule que je montais m’emporta, et alors je laissai aux
épines des morceaux d’habits, la moitié de la coiffe de mon chapeau,
trop heureux de n’être pas poursuivi par le superbe roi de ces forêts.
« Enfin, à onze heures et demie, je hélais pour la quatrième fois,
lorsqu’on me répondit ; j’étais à côté du canot. Une demi-heure après,
Bara arrivait avec le docteur. J’avais déjà commencé, à coups de couteau
de chasse, à élaguer les broussailles pour faire un campement. A une
heure et demie, les hommes arrivèrent ; mais un âne manquait ainsi que
la peau de bouc contenant les effets de Mamboye. Samba Yoro et Alioun
étaient à la recherche de l’âne. A deux heures, Alioun arriva sans avoir
rien trouvé ; à trois heures, ce fut le tour de Samba Yoro, rendu de
fatigue. Je fis alors partir tout le monde, et, pendant ce temps, la
mule blanche rompit sa corde et se sauva, suivie de deux chevaux.
« Enfin, à sept heures du soir, tout le monde arriva ; on avait retrouvé
la charge de l’âne, la mule et les deux chevaux ; mais l’âne manquait. »
La mule avait repris le chemin de Médine, et plus d’une fois elle nous
joua le même tour par la suite.