Enfin, le 9 décembre, je partis en canot, et, après avoir reconnu un
dernier barrage qui devait présenter peu de difficultés, j’aperçus
devant nous le fleuve se séparant en deux branches : c’était Bafoulabé.
J’atterris sur la rive droite, et je remontai à pied par des sentiers
d’hippopotames, jusqu’à ce que je pusse bien voir cette pointe tant
désirée. Il était temps, au reste, que cette bonne nouvelle vînt ranimer
le courage de nos hommes, car les choses allaient mal. Sous l’empire de
la fatigue, les caractères s’aigrissaient de plus en plus ; une
animosité croissante s’était déclarée entre Samba Yoro, capitaine de
rivière, et Bakary Guëye, mon homme de confiance, que je me savais
dévoué. Les choses étaient arrivées à tel point que j’avais dû
intervenir pour les empêcher de se battre, et mettre Bakary en faction,
seule punition que je pusse infliger. En dehors de cela, Bara, un de mes
hommes les plus courageux et les plus habiles, venait de se blesser
cruellement. Dans un barrage, au moment où il supportait tout le poids
du canot, il avait glissé dans un de ces trous désignés, au Sénégal,
sous le nom de baignoires, dont les bords, travaillés par les cailloux
roulés et les eaux, sont souvent tranchants comme un couteau, et il
avait eu une entaille profonde à la jambe.
Mamboye, sergent de tirailleurs que j’employais surtout à terre,
éprouvait de fréquents accès de fièvre, et la plupart des hommes
avaient, par suite des travaux alternatifs dans l’eau et dans les
broussailles épineuses, les jambes très-abîmées.
Cependant, avant d’atteindre ce point, il me restait une rude journée.
Voici comment j’en rendais compte dans mon carnet de notes :