4 décembre 1863.

Après une nuit très-humide, en dépit des feux que nous avions allumés,

nous nous réveillâmes couverts de rosée : il était cinq heures et

demie ; les hommes étaient engourdis et rechignaient un peu à entrer

dans l’eau. Néanmoins, je fis charger le canot et les animaux, et à sept

heures deux minutes, le canot était en route par eau, lorsque nous nous

mîmes en marche.

A onze heures, nous arrêtions sur ce barrage, que nous supposions être

Malambèle. Je copie ici textuellement mon journal de route ;

« La route a été horrible. De temps à autre, un bout de sentier

impraticable, indiquant l’arrivée et le départ des anciens villages,

ruinés aujourd’hui, et dont quelques morceaux de bois, quelques pierres,

ayant servi d’assise aux cases, indiquent seuls aujourd’hui la place.

« Le reste du temps, malgré les feux allumés depuis deux jours, on ne

peut passer qu’à grand’peine à travers les épines. Arrivés à la montagne

du Palais-des-Singes à neuf heures et demie. Impossible de noter la

route. »

En effet, avant cette montagne, nous eûmes à passer le marigot encore

vaseux ; des traces de lion toutes fraîches témoignaient de sa présence

à peu de distance ; dans le fond du marigot, tous les singes s’étaient

réfugiés dans une montagne circulaire, dont ils occupaient tous les

étages. J’étais descendu le premier dans le marigot, et ayant mis pied à

terre, à cause de la rapidité des berges, je marchais avec précaution

pour ne pas être surpris par le lion, dont je suivais les traces.

Lorsque j’arrivai en vue de la montagne, un concert semblable à celui

d’une meute en chasse, mais d’une meute immense, me salua. J’étais déjà

de mauvaise humeur, à cause des difficultés sans cesse croissantes de

cette route. Bafoulabé semblait s’éloigner de moi comme à plaisir. Ces

animaux, hurlant, gambadant, m’exaspérèrent ; je pris une carabine, et

je tirai dans un groupe ; j’en vis un tomber, et, en un clin d’œil, les

autres se précipitant, l’enlevèrent, et la montagne fut déserte. Il nous

fallut alors gravir la berge opposée. Elle était tellement roide, que la

plupart des charges tombèrent. Nous eûmes alors à nous frayer un chemin

dans les anfractuosités de la montagne. Nous apercevions sur le fleuve

le canot nageant contre le courant. Mais ce ne fut qu’après bien des

tours et détours, tenant les chevaux par la bride, et après les avoir

vus s’abattre plus d’une fois, que nous fûmes en bas de cette montagne

des Singes.

J’allai immédiatement camper sur la berge, où le bruit de la chute d’eau

nous conduisit. Le canot, n’ayant pas assez de monde, était arrêté au

petit barrage. J’allai le faire passer.

Lorsque nous arrivâmes, avec le canot, dans le bassin supérieur, très-

peu profond en cet endroit, nous fûmes surpris par le spectacle très-

curieux d’une bande d’hippopotames à demi plongés dans l’eau et n’ayant

pas assez de fond. Les vieux se précipitèrent aussitôt dans les eaux

profondes ; mais un jeune, voulant suivre sa mère, se trouva à ma

portée, et je lui logeai trois balles de revolver dans la tête ; bien

que son sang coulât, il atteignit un instant sa mère ; mais, sans doute

épuisé, il la quitta et fut entraîné par le courant dans le rapide.

Je me souviendrai toujours de ce qui se passa : la mère, s’élevant par

un effort incalculable, découvrit la moitié de son corps, et voyant son

petit emporté par le flot, s’y précipita avec une incroyable rapidité ;

elle l’atteignit sur la crête du torrent, à l’endroit où il se

précipite, et ils roulèrent ensemble dans la chute pour ne plus

reparaître.

Il y avait, dans ce spectacle de dévouement d’une mère à son petit,

quelque chose qui nous attendrit tous, même les noirs de l’expédition,

ce qui ne les empêcha pas d’aller à la recherche des deux amphibies,

dont ils espéraient faire un régal.

Si, dans ce voyage, bien que j’y aie vu et côtoyé plus d’hippopotames

que dans tout le cours de mes autres pérégrinations en Afrique, il ne

m’a pas été donné d’en _goûter_, je suis cependant à même de renseigner

au sujet des qualités de cette viande, dont j’ai mangé une fois en

Casamance. La viande proprement dite ressemble à celle du bœuf ; la

texture en est plus grosse, mais c’est une bonne nourriture ; quant à la

graisse, elle a toujours un goût un peu rance.

Dès que le canot fut sorti du grand courant, laissant le gros des hommes

transporter le matériel au lieu choisi pour le campement, je partis pour

explorer le fleuve devant nous. Nous fîmes ainsi environ six lieues en

embarcation sans trouver d’obstacles à la navigation. Le fleuve se

resserrait, s’encaissait entre deux murailles verticales d’une espèce de

grès noir. Les différentes assises de ces pierres étaient horizontales ;

l’eau filtrait à travers et suintait par toutes les fissures ; il y

avait des endroits où elle formait de petites cascades. Dans les fentes

horizontales, un nombre énorme de pigeons sauvages, gris, à l’œil rouge,

avaient élu domicile. Nous y aperçûmes aussi quelques poules d’eau et

des rats gris (le surmulot).

[Illustration : Chute du Sénégal dans le Bambouk (le 4 décembre).]

Néanmoins, cette espèce de canal était d’un aspect triste ; nous étions

dominés des deux côtés par ces berges noires, verticales, unies, sur

lesquelles ne se voyait presque aucune végétation. Le courant était

très-fort, et une illusion d’optique, dont je n’ai pu me rendre compte,

nous faisait paraître la surface du fleuve comme un plan incliné très-

prononcé ; tellement même qu’il me fallut faire appel au raisonnement,

et me souvenir que des pentes de quelques minutes rendent un fleuve

innavigable, pour ne pas appliquer une fausse appréciation à cette

partie de son cours.

Après avoir reconnu un lieu de campement pour le lendemain, nous

rentrâmes, car la nuit s’avançait ; elle nous surprit même, et nous ne

parvînmes qu’à grand’peine à chasser les hippopotames. Craignant ensuite

d’être entraînés par le courant près de la chute d’eau où nous avions

dressé notre campement, je fis atterrir à environ 500 mètres au-dessus.

A cet endroit, la plage était faite de cailloux énormes, roulés, sur

lesquels la dernière crue du fleuve avait déposé un limon verdâtre très-

glissant ; d’autres étaient unis comme une glace et semblaient

recouverts de verglas. La nuit était très-noire ; pour parcourir les 500

mètres qui nous séparaient du camp, nous mîmes près d’une heure : chutes

sur chutes, et quelques-unes assez malheureuses pour occasionner de

fortes contusions. Nous rentrâmes moulus et bien découragés ; car le

cinquième jour, depuis notre départ de Gouïna, était arrivé, et nous

avions acquis la conviction que nous ne verrions pas Bafoulabé ce jour-

là, et qu’il y avait encore d’autres barrages devant nous.

Voyage dans le Soudan occidental (Sénégambie-Niger) · 第 22 / 368 题