Après une nuit très-humide, en dépit des feux que nous avions allumés,
nous nous réveillâmes couverts de rosée : il était cinq heures et
demie ; les hommes étaient engourdis et rechignaient un peu à entrer
dans l’eau. Néanmoins, je fis charger le canot et les animaux, et à sept
heures deux minutes, le canot était en route par eau, lorsque nous nous
mîmes en marche.
A onze heures, nous arrêtions sur ce barrage, que nous supposions être
Malambèle. Je copie ici textuellement mon journal de route ;
« La route a été horrible. De temps à autre, un bout de sentier
impraticable, indiquant l’arrivée et le départ des anciens villages,
ruinés aujourd’hui, et dont quelques morceaux de bois, quelques pierres,
ayant servi d’assise aux cases, indiquent seuls aujourd’hui la place.
« Le reste du temps, malgré les feux allumés depuis deux jours, on ne
peut passer qu’à grand’peine à travers les épines. Arrivés à la montagne
du Palais-des-Singes à neuf heures et demie. Impossible de noter la
route. »
En effet, avant cette montagne, nous eûmes à passer le marigot encore
vaseux ; des traces de lion toutes fraîches témoignaient de sa présence
à peu de distance ; dans le fond du marigot, tous les singes s’étaient
réfugiés dans une montagne circulaire, dont ils occupaient tous les
étages. J’étais descendu le premier dans le marigot, et ayant mis pied à
terre, à cause de la rapidité des berges, je marchais avec précaution
pour ne pas être surpris par le lion, dont je suivais les traces.
Lorsque j’arrivai en vue de la montagne, un concert semblable à celui
d’une meute en chasse, mais d’une meute immense, me salua. J’étais déjà
de mauvaise humeur, à cause des difficultés sans cesse croissantes de
cette route. Bafoulabé semblait s’éloigner de moi comme à plaisir. Ces
animaux, hurlant, gambadant, m’exaspérèrent ; je pris une carabine, et
je tirai dans un groupe ; j’en vis un tomber, et, en un clin d’œil, les
autres se précipitant, l’enlevèrent, et la montagne fut déserte. Il nous
fallut alors gravir la berge opposée. Elle était tellement roide, que la
plupart des charges tombèrent. Nous eûmes alors à nous frayer un chemin
dans les anfractuosités de la montagne. Nous apercevions sur le fleuve
le canot nageant contre le courant. Mais ce ne fut qu’après bien des
tours et détours, tenant les chevaux par la bride, et après les avoir
vus s’abattre plus d’une fois, que nous fûmes en bas de cette montagne
des Singes.
J’allai immédiatement camper sur la berge, où le bruit de la chute d’eau
nous conduisit. Le canot, n’ayant pas assez de monde, était arrêté au
petit barrage. J’allai le faire passer.
Lorsque nous arrivâmes, avec le canot, dans le bassin supérieur, très-
peu profond en cet endroit, nous fûmes surpris par le spectacle très-
curieux d’une bande d’hippopotames à demi plongés dans l’eau et n’ayant
pas assez de fond. Les vieux se précipitèrent aussitôt dans les eaux
profondes ; mais un jeune, voulant suivre sa mère, se trouva à ma
portée, et je lui logeai trois balles de revolver dans la tête ; bien
que son sang coulât, il atteignit un instant sa mère ; mais, sans doute
épuisé, il la quitta et fut entraîné par le courant dans le rapide.
Je me souviendrai toujours de ce qui se passa : la mère, s’élevant par
un effort incalculable, découvrit la moitié de son corps, et voyant son
petit emporté par le flot, s’y précipita avec une incroyable rapidité ;
elle l’atteignit sur la crête du torrent, à l’endroit où il se
précipite, et ils roulèrent ensemble dans la chute pour ne plus
reparaître.
Il y avait, dans ce spectacle de dévouement d’une mère à son petit,
quelque chose qui nous attendrit tous, même les noirs de l’expédition,
ce qui ne les empêcha pas d’aller à la recherche des deux amphibies,
dont ils espéraient faire un régal.
Si, dans ce voyage, bien que j’y aie vu et côtoyé plus d’hippopotames
que dans tout le cours de mes autres pérégrinations en Afrique, il ne
m’a pas été donné d’en _goûter_, je suis cependant à même de renseigner
au sujet des qualités de cette viande, dont j’ai mangé une fois en
Casamance. La viande proprement dite ressemble à celle du bœuf ; la
texture en est plus grosse, mais c’est une bonne nourriture ; quant à la
graisse, elle a toujours un goût un peu rance.
Dès que le canot fut sorti du grand courant, laissant le gros des hommes
transporter le matériel au lieu choisi pour le campement, je partis pour
explorer le fleuve devant nous. Nous fîmes ainsi environ six lieues en
embarcation sans trouver d’obstacles à la navigation. Le fleuve se
resserrait, s’encaissait entre deux murailles verticales d’une espèce de
grès noir. Les différentes assises de ces pierres étaient horizontales ;
l’eau filtrait à travers et suintait par toutes les fissures ; il y
avait des endroits où elle formait de petites cascades. Dans les fentes
horizontales, un nombre énorme de pigeons sauvages, gris, à l’œil rouge,
avaient élu domicile. Nous y aperçûmes aussi quelques poules d’eau et
des rats gris (le surmulot).
[Illustration : Chute du Sénégal dans le Bambouk (le 4 décembre).]
Néanmoins, cette espèce de canal était d’un aspect triste ; nous étions
dominés des deux côtés par ces berges noires, verticales, unies, sur
lesquelles ne se voyait presque aucune végétation. Le courant était
très-fort, et une illusion d’optique, dont je n’ai pu me rendre compte,
nous faisait paraître la surface du fleuve comme un plan incliné très-
prononcé ; tellement même qu’il me fallut faire appel au raisonnement,
et me souvenir que des pentes de quelques minutes rendent un fleuve
innavigable, pour ne pas appliquer une fausse appréciation à cette
partie de son cours.
Après avoir reconnu un lieu de campement pour le lendemain, nous
rentrâmes, car la nuit s’avançait ; elle nous surprit même, et nous ne
parvînmes qu’à grand’peine à chasser les hippopotames. Craignant ensuite
d’être entraînés par le courant près de la chute d’eau où nous avions
dressé notre campement, je fis atterrir à environ 500 mètres au-dessus.
A cet endroit, la plage était faite de cailloux énormes, roulés, sur
lesquels la dernière crue du fleuve avait déposé un limon verdâtre très-
glissant ; d’autres étaient unis comme une glace et semblaient
recouverts de verglas. La nuit était très-noire ; pour parcourir les 500
mètres qui nous séparaient du camp, nous mîmes près d’une heure : chutes
sur chutes, et quelques-unes assez malheureuses pour occasionner de
fortes contusions. Nous rentrâmes moulus et bien découragés ; car le
cinquième jour, depuis notre départ de Gouïna, était arrivé, et nous
avions acquis la conviction que nous ne verrions pas Bafoulabé ce jour-
là, et qu’il y avait encore d’autres barrages devant nous.