Puis, comme rien de nouveau n'apparaissait à la lisière, cette journée
étant définitivement la leur, ils dévalèrent le communal de la Saute
jusqu'à la carrière à Pepiot.
Et de là, par rangs de six, bras-dessus, bras-dessous, Lebrac de
côté, le bâton brandi, Camus en avant, son mouchoir rouge de sang
servant d'enseigne au bout de sa trique de bataille, ils partirent
au commandement du chef, claquant des talons et marquant le pas vers
Longeverne en chantant de tous leurs poumons:
La victoi-ren chantant,
Nous ou-vre la barriè-re,
La li-berté gui-ide nos pas
Et du No-rau Midi la trom-pette guerrière
A sonné l'heure des com-onbats...
CHAPITRE IV
PREMIERS REVERS
Ils m'ont entouré comme la beste et
croyent qu'on me prend aux filetz.
Moy, je leur veulx passer à travers ou
dessus le ventre.
HENRI IV (_Lettre à M. de Batz,
gouverneur de la ville d'Euse,
en Armagnac_, 11 mars 1586).
Les jours qui suivirent cette mémorable victoire furent plus calmes.
Le grand Lebrac et sa troupe, confiants dans leur succès, gardaient
l'avantage et, nantis de leurs lances de coudre pointusées au couteau
et polies avec du verre, armés de sabres de bois avec une garde en fil
de fer recouverte de ficelle de pain de sucre, poussaient des charges
terribles qui faisaient frémir les Velrans et les ramenaient jusqu'à
leur lisière parmi des grêles de cailloux.
Migue la Lune, prudent, restait au dernier rang, et l'on ne fit pas de
prisonniers et il n'y eut pas de blessés.
Cela eût pu durer longtemps ainsi; malheureusement pour Longeverne, la
classe du samedi matin fut désastreuse. Le grand Lebrac, qui s'était
tout de même fourré dans la tête les multiples et les sous-multiples du
mètre, confiant dans la parole du père Simon, qui avait dit que quand
on les savait pour une sorte de mesures on les savait pour toutes, ne
voulut pas entendre dire que le kilolitre et le myrialitre n'existaient
point.
Il emmêla si bien l'hectolitre et le double et le boisseau et la
chopine, ses connaissances livresques avec son expérience personnelle,
qu'il se vit fermement, et sans espoir d'en réchapper, fourrer en
retenue de quatre à cinq d'abord, plus longtemps si c'était nécessaire,
et s'il ne satisfaisait pas à toutes les exigences récitatoires du
maître.
--Quel vieux salaud quand il s'y mettait, tout de même, que ce père
Simon!
Le malheur voulut que Tintin se trouvât exactement dans le même cas
ainsi que Grangibus et Boulot. Seuls, Camus, qui y avait coupé, et
La Crique, qui savait toujours, restaient pour conduire ce soir-là
la troupe de Longeverne, déjà réduite par l'absence de Gambette, qui
n'était pas venu ce jour-là parce qu'il avait conduit leur cabe[28] au
bouc et de quelques autres obligés de rentrer à la maison pour préparer
la toilette du lendemain.
[28] Chèvre.
--Faudrait peut-être pas aller ce soir? hasarda Lebrac, pensif.
Camus bondit.--Pas aller! Ben il la baillait belle, le général. Pour
qui qu'on le prenait, lui, Camus! Par exemple, qu'on allait passer pour
couillons!
Lebrac ébranlé se rendit à ces raisons et convint que, sitôt libéré
avec Tintin, Boulot et Grangibus (et ils allaient s'y mettre
d'attaque), ils se porteraient ensemble à leur poste de combat.
Mais il était inquiet. Ça l'embêtait, na! que lui, chef, ne fût pas là
pour diriger la manœuvre en un jour plutôt difficile.
Camus le rassura et, après de brefs adieux, à quatre heures, fila,
flanqué de ses guerriers, vers le terrain de combat.
Tout de même cette responsabilité nouvelle le rendait pensif, et,
préoccupé d'on ne sait quoi, le cœur peut-être étreint de sombres
pressentiments, il ne songea point à faire se dissimuler ses hommes
avant d'arriver à leur retranchement du Gros Buisson.
Les Velrans, eux, étaient arrivés en avance. Surpris de ne rien voir,
ils avaient chargé l'un d'eux, Touegueule[29], de grimper à son arbre
pour se rendre compte de la situation.
[29] Surnom qui signifie: tord gueule.
Touegueule, de son foyard, vit la petite troupe qui s'avançait
imprudemment dans le chemin, et une joie débordante et silencieuse,
inondant tout son être, le fit se tortiller comme un goujon au bout
d'une ligne.
Immédiatement il fit part à ses camarades de l'infériorité numérique de
l'ennemi et de l'absence du grand Lebrac.
L'Aztec des Gués, qui ne demandait qu'à venger Migue la Lune, imagina
aussitôt un plan d'attaque et il l'exposa.
On n'allait d'abord faire semblant de rien, se battre comme d'habitude,
s'avancer, puis reculer, puis avancer de nouveau jusqu'à mi-chemin,
et, après une feinte reculade, partir de nouveau tous ensemble,
charger en masse, tomber en trombe sur le camp ennemi, cogner ceux qui
résisteraient, faire prisonniers tous ceux qu'on attraperait et les
ramener à la lisière, où ils subiraient le sort des vaincus.
Ainsi c'était bien compris, quand il pousserait son cri de guerre «La
Murie vous crève!», tous s'élanceraient derrière lui, la trique au
poing.
Touegueule était à peine redescendu de son foyard que l'organe perçant
de Camus, du centre du Gros Buisson, lançait le défi d'usage: «A cul
les Velrans!» et que la bataille s'engageait dans les formes ordinaires.
En tant que général, Camus aurait dû rester à terre et diriger ses
troupes; mais l'habitude, la sacrée habitude de monter à l'arbre fit
taire tous ses scrupules de commandant en chef, et il grimpa au chêne
pour lancer de haut ses projectiles dans les rangs des adversaires.
Installé dans une fourche soigneusement choisie et aménagée,
commodément assis, il prenait la ligne de mire en tendant l'élastique,
le cuir juste au milieu de la fourche, les bandes de caoutchouc bien
égales et lâchait le projectile qui partait en sifflant du côté de
Velrans, déchiquetant des feuilles ou cognant un tronc en faisant toc.
Camus pensait qu'il en serait ce jour-là comme des jours précédents
et ne se doutait mie que les autres tenteraient une attaque et
pousseraient une charge puisque chaque engagement, depuis l'ouverture
des hostilités, avait vu leur défaite ou leur reculade.
Tout alla bien pendant une demi-heure, et le sentiment du devoir
accompli, le souci d'un emploi judicieux de ses cailloux le
rassérénaient, lorsque, au cri de guerre de l'Aztec, il vit la horde
des Velrans chargeant son armée avec une telle vitesse, une telle
ardeur, une telle impétuosité, une telle certitude de victoire qu'il en
demeura abasourdi sur sa branche sans pouvoir proférer un mot.
Ses guerriers, en entendant cette ruée formidable, en voyant ce
brandissement d'épieux et de triques, effarés, démoralisés, trop peu
nombreux, battirent en retraite aussitôt, et, prenant leurs jambes à
leur cou, s'enfuirent, leurs talons battant les fesses, à toute allure,
dans la direction de la carrière à Laugu, sans oser se retourner et
croyant que toute l'armée ennemie leur arrivait dessus.
Malgré sa supériorité numérique, la colonne des Velrans, en arrivant au
Gros Buisson, ralentit un peu son élan, craignant quelque projectile
désespéré; mais, ne recevant rien, elle s'engagea bravement sous le
couvert et se mit à fouiller le camp.
Hélas! on ne voyait rien, on ne trouvait personne, et l'Aztec
grommelait déjà, quand il dénicha Camus blotti dans son arbre tel un
écureuil surpris.
Il eut un ah! sonore de triomphe en l'apercevant et, tout en se
félicitant intérieurement de ce que l'assaut n'eût pas été inutile, il
somma immédiatement son prisonnier de descendre.
Camus, qui savait le sort qui l'attendait s'il abandonnait son asile
et avait encore quelques cailloux en poche, répondit par le mot
de Cambronne à cette injonction injurieuse. Déjà il fouillait les
poches de son pantalon, quand l'Aztec, sans réitérer son invitation
discourtoise, ordonna à ses hommes de lui «descendre cet oiseau-là» à
coups de cailloux.
Avant qu'il eût bandé sa fronde, une grêle terrible lapida Camus qui
croisa ses bras sur sa figure, les mains sur les yeux pour se protéger.
Beaucoup de Velrans manquaient heureusement leur but, pressés qu'ils
étaient de lancer leurs projectiles, mais quelques-uns, mais trop
touchaient: pan sur le dos! pan sur la gueule! pan sur la ratelle! pan
sur le râble! pan sur les guibolles! attrape encore «çui-là» mon fils!
--Ah! t'y viendras, mon salaud! disait l'Aztec.
Et de fait, le pauvre Camus n'avait pas assez de mains pour se protéger
et se frotter, et il allait enfin se rendre à merci, quand le cri de
guerre et le rugissement terrible de son chef, ramenant ses troupes au
combat, le délivra comme par enchantement de cette terrible position.
Lentement, il décroisa un bras, puis un autre, et se tâta, et regarda
et... ce qu'il vit...
--Horreur! trois fois horreur! L'armée de Longeverne, essoufflée,
arrivait au Gros Buisson, hurlante avec Tintin et Grangibus, tandis
qu'à la lisière les Velrans, en troupeau, emmenaient, emportaient
Lebrac prisonnier.
--Lebrac! Lebrac! nom de Dieu, Lebrac! piailla-t-il! Comment que ça a
pu se faire? Ah bon Dieu de bon Dieu de nom de Dieu de nom de Dieu de
cent dieux!
La malédiction désespérée de Camus eut un retentissement dans la bande
de Longeverne arrivant à la rescousse.
--Lebrac! fit Tintin en écho. Il n'est pas là? Et il expliqua:
On arrivait au bas de la Saute quand on a vu les nôtres qui
«s'ensauvaient» comme des lièvres, alors il s'est lancé et leur z'a dit:
--Halte là!... Où venez-vous? Et Camus?
--Camus, qu'a fait j' sais plus qui, il est sur son chêne!
--Et La Crique?
--La Crique?... on ne sait pas!
--Et vous les laissez comme ça, nom de Dieu! prisonniers des Velrans;
vous n'en avez donc point! En avant! allez! en avant!
Alors il «s'a lancé» et on est parti derrière lui en «n'hurlant»; mais
il était en avance d'au moins vingt sauts, et à eux tous ils l'auront
sûrement pincé.
--Mais oui, qu'il est chauffé! ah, nom de Dieu! souffla Camus suffoqué,
dégringolant de son chêne.
--Il n'y a pas à ch..., faut le déprendre!
--Ils sont deux fois plus que nous, remarqua l'un des fuyards rendu
prudent, sûrement qu'il y en aura encore des chopés, c'est tout ce
qu'on y gagnera. Puisqu'on n'est pas en nombre «gn'a» qu'à attendre,
après tout ils ne veulent pas le bouffer sans boire!
--Non, convint Camus; mais ses boutons! Et dire que c'est pour me
délivrer! Ah! malheur de malheur! Il avait bien raison de nous dire de
ne pas venir ce soir. Faut toujours écouter son chef!
--Mais ousqu'est La Crique? personne n'a vu La Crique? tu ne sais pas
s'il est pris?
--Non! reprit Camus, je ne crois pas, j'ai pas vu qu'ils l'aient
emmené, il a dû se défiler par les buissons du dessus...
Pendant que les Longevernes se lamentaient et que Camus, dans le
désarroi du désastre, reconnaissait les avantages et la nécessité d'une
forte discipline, un rappel de perdrix les fit tressaillir.
--C'est La Crique, dit Grangibus.
C'était lui, en effet, qui, au moment de l'assaut, s'était glissé comme
un renard entre les buissons et avait échappé aux Velrans. Il venait du
haut du communal et avait sûrement vu quelque chose, car il dit:
--Ah! mes amis, qu'est-ce qu'ils lui passent à Lebrac! J'ai mal vu,
mais ce que ça cognait dur!
Et il réquisitionna la ficelle et les épingles de la bande pour
raffubler les habits du général qui certainement n'y couperait pas.
Et, en effet, une scène terrible se déroulait à la lisière.
D'abord enveloppé, enroulé, emporté par le tourbillon des adversaires
au point de n'y plus rien comprendre, le grand Lebrac s'était enfin
reconnu, était revenu à lui et, quand on voulut le traiter en vaincu et
l'aborder l'eustache à la main, il leur fit voir, à ces peigne-culs, ce
que c'est qu'un Longeverne!
De la tête, des pieds, des mains, des coudes, des genoux, des reins,
des dents, cognant, ruant, sautant, giflant, tapant, boxant, mordant,
il se débattait terriblement, culbutant les uns, déchirant les autres,
éborgnait celui-ci, giflait celui-là, en bosselait un troisième, et
pan par ci, et toc par là et zon sur un autre, tant et si bien que,
laissant pour compte une demi-manche de blouse, il se faisait lâcher
enfin par la meute ennemie et s'élançait déjà vers Longeverne d'un
élan irrésistible, quand un traître croc-en-jambe de Migue la Lune
l'allongea net, le nez dans une taupinière, les bras en avant et la
gueule ouverte.
Il n'eut pas le temps de dire ouf; avant qu'il eût songé seulement à
se mettre sur les genoux, douze gars se précipitaient derechef sur lui
et pif! et paf! et poum! et zop! vous le saisissaient par les quatre
membres tandis qu'un autre le fouillait, lui confisquait son couteau et
le bâillonnait de son propre mouchoir.
L'Aztec, dirigeant la manœuvre, arma Migue la Lune, sauveur de la
situation, d'une verge de noisetier et lui recommanda, précaution
inutile, d'y aller de ses six coups chaque fois que l'autre tenterait
la moindre secousse.
De fait, Lebrac n'était pas homme à se tenir comme ça: bientôt ses
fesses furent bleues de coups de baguette, tant qu'à la fin il dut bien
se tenir tranquille.
--Ramasse, cochon! disait Migue la Lune! Ah! tu voulais me couper le
zizi et les couilles. Eh bien! si on te les coupait, à toi, maintenant!
Ils ne les lui coupèrent point, mais pas un bouton, pas une
boutonnière, pas une agrafe, pas un cordon, n'échappa à leur vigilance
vengeresse et Lebrac, vaincu, dépouillé et fessé, fut rendu à la
liberté dans le même état piteux que Migue la Lune cinq jours
auparavant.
Mais le Longeverne ne pleurnichait pas comme le Velrans; il avait
une âme de chef, lui, et s'il écumait de rage intérieure il semblait
ne pas sentir la douleur physique. Aussi, dès que, débâillonné, il
n'hésita pas à cracher à ses bourreaux, en invectives virulentes, son
incoercible mépris et sa haine vivace.
C'était un peu trop tôt, hélas! et la horde victorieuse, sûre de le
tenir à sa merci, le lui fit bien voir en le bâtonnant de nouveau à
trique que veux-tu et en le bourrant de coups de pieds.
Alors Lebrac, vaincu, gonflé de rage et de désespoir, ivre de haine et
de désir de vengeance, partit enfin la face ravagée, fit quelques pas,
puis se laissa choir derrière un petit buisson comme pour pleurer à
son aise ou chercher quelques épines qui lui permissent de retenir son
pantalon autour de ses reins.
Une colère folle le dominait: il tapa du pied, il serra les poings, il
grinça des dents, il mordit la terre, puis, comme si cet âpre baiser
l'eût inspiré subitement, il s'arrêta net.
Les cuivres du couchant baissaient dans les branches demi-nues de la
forêt, élargissant l'horizon, amplifiant les lignes, ennoblissant le
paysage qu'un puissant souffle de vent vivifiait. Des chiens de garde,
au loin, aboyaient au bout de leurs chaînes; un corbeau rappelait ses
compagnons pour le coucher, les Velrans s'étaient tus, on n'entendait
rien des Longevernes.
Lebrac, dissimulé derrière son buisson, se déchaussa (c'était facile),
mit ses bas en loques dans ses souliers veufs de lacets, retira son
tricot et sa culotte, les roula ensemble autour de ses chaussures, mit
ce rouleau dans sa blouse dont il fit ainsi un petit paquet noué aux
quatre coins et ne garda sur lui que sa courte chemise dont les pans
frissonnaient au vent.
Alors, saisissant son petit baluchon d'une main, de l'autre troussant
entre deux doigts sa chemise, il se dressa d'un seul coup devant toute
l'armée ennemie et, traitant ses vainqueurs de vaches, de cochons, de
salauds et de lâches, il leur montra son cul d'un index énergique, puis
se mit à fuir à toutes jambes dans le crépuscule tombant, poursuivi par
les imprécations des Velrans, au milieu d'une grêle de cailloux qui
bourdonnaient à ses oreilles.
CHAPITRE V
LES CONSÉQUENCES D'UN DÉSASTRE
Coup sur coup. Deuil sur deuil. Ah! l'épreuve redouble.
VICTOR HUGO (_l'Année terrible_).
On a bien raison de dire qu'un malheur ne vient jamais seul! Ce fut
La Crique qui, plus tard, formula cet aphorisme, dont il n'était pas
l'auteur.
Quand Lebrac, sacrant et vociférant contre ces peigne-culs de Velrans,
arriva, cheveux, chemise et le reste au vent à la boucle du chemin de
la Saute, ce ne fut pas les compaings qu'il trouva pour le recevoir,
mais bien le père Zéphirin, vieux soldat d'Afrique qu'on appelait plus
communément Bédouin, et qui remplissait dans la commune les modestes
fonctions de garde champêtre, ce qui se voyait d'ailleurs à sa plaque
jaune bien astiquée luisant parmi les plis de sa blouse bleue toujours
propre.
De bonheur pour le grand Lebrac, Bédouin, représentant de la force
publique à Longeverne, était un peu sourd et n'y voyait plus très bien.
Il avait, revenant de sa tournée quotidienne ou presque, été arrêté
par les hurlements et les cris de guerre de Lebrac se débattant aux
mains des Velrans. Comme il se trouvait, par hasard, qu'il avait
déjà été victime de farces et plaisanteries de la part de certains
«galapias» du village, il ne douta mie que les invectives virulentes
de celui-là, fuyant, autant dire à poil, ne fussent à son adresse.
Il en douta de moins en moins quand il distingua, entre autres, les
syllabes de «cochon» et de «salaud» qui, dans sa pensée droite et
logique, ne pouvaient indubitablement s'appliquer qu'à un représentant
de la «loa»[30]. Résolu (le devoir avant tout) à punir cet insolent
qui attentait du même coup aux bonnes mœurs et à sa dignité de
magistrat, il s'élança à sa poursuite pour le rattraper ou tout au
moins le reconnaître et lui faire donner par «qui de droit» la fessée
qu'il jugeait mériter.
[30] Loi.
Mais Lebrac vit Bédouin lui aussi, et, reconnaissant des intentions
hostiles au «polisson!» qu'il poussa, il biaisa vivement à gauche vers
le haut du communal et disparut dans les buissons pendant que l'autre,
brandissant son bâton, criait toujours de toute sa gorge:
--Petit saligaud! que je t'attrape un peu!
Cachés dans le Gros Buisson, ahuris de cette apparition inattendue, les
Longevernes suivaient la poursuite de Bédouin avec des yeux ronds comme
des prunelles de chouettes.
--C'est lui! c'est bien lui! fit La Crique parlant de son chef.
--Il leur z-y-a encore joué un tour, remarqua Tintin. Quel bougre, tout
de même! et l'inflexion de sa voix disait toute l'admiration qu'il
professait pour son général.
--Ce vieux c.. va-t-il nous emmerder longtemps? reprit Camus, frottant
de ses paumes sèches et calleuses ses douloureuses meurtrissures.
Et il songeait déjà à déléguer Tintin ou La Crique pour attirer Bédouin
hors des lieux où devait se cacher Lebrac, en poussant à l'adresse du
garde quelques séries d'épithètes colorées et fortes, telles: vieille
tourte, enfifré, sodomiss, vérolard d'Afrique et autres qu'ils avaient
retenues au passage de certaines conversations entre les anciens du
village.
Il n'en fut pas réduit à cet expédient, car le vieux briscard
redescendit bientôt le chemin, jurant contre ces garnements à qui il
tirerait les oreilles et qu'il «foutrait» bien, un jour ou l'autre, à
«l'ousteau» communal pour tenir compagnie, durant une heure ou deux,
aux rats de la fromagerie.
Immédiatement Camus imita le tirouit de la perdrix grise, signal de
ralliement de Longeverne, et, à la réponse qui lui vint, signala par
trois nouveaux cris consécutifs, à son féal aux abois, que tout danger
était momentanément écarté.
Bientôt, derrière les buissons, on aperçut, s'approchant en effet, la
silhouette indécise d'abord et blanche de Lebrac, son petit baluchon
à la main, puis se distinguèrent les traits de sa face contractée de
colère.
--Ben mon vieux! ben ma vieille!
Ce fut tout ce que put dire Camus, qui, les larmes aux yeux et les
dents serrées, brandit un poing menaçant dans la direction de Velrans.
Et Lebrac fut entouré.
Toutes les ficelles et toutes les épingles de la bande furent
réquisitionnées afin de lui refaire une tenue tant qu'à peu près
présentable pour rentrer au village. A un soulier, on mit de la ficelle
de fouet, à l'autre de la ficelle de pain de sucre prise à une garde
d'épée; des morceaux de tresse serrèrent les bas aux jarrets; on
trouva une épingle de nourrice pour rejoindre et maintenir les deux
ouvertures du pantalon; Camus même, ivre de sacrifice, voulait défaire
sa fronde à «lastique» pour en faire une ceinture à son chef, mais
l'autre noblement s'y opposa; quelques épines bouchèrent les plus gros
trous. La blouse, ma foi, pendait bien un peu en arrière; la chemise
irrémédiablement bâillait à la cotisse[31] et la manche déchirée dont
manquait le morceau était un irrécusable témoin de la lutte terrible
qu'avait soutenue le guerrier.
[31] Cotisse, col.
Quand il fut tant bien que mal regaupé[32], jetant sur son accoutrement
un coup d'œil mélancolique et évaluant en lui-même la quantité
de coups de pied au cul que lui vaudrait cette tenue, il résuma ses
appréhensions en une phrase lapidaire qui fit frémir jusqu'au cœur
toutes les fibres de ses soldats:
--Bon Dieu! ce que je vais être cerisé[33] en rentrant!
[32] Regaupé, rajusté.
[33] Cerisé, signifie apparemment secoué, comme le serait un
cerisier, et même plus.
Un silence morne accueillit cette prévision. Le groupe évidemment ne
voyait pas d'objections à faire et, dans la nuit qui tombait, ce fut la
sabotée lamentable et silencieuse vers le village.
Que différente fut cette rentrée de celle du lundi! La nuit morne
et pesante alourdissait leur tristesse; pas une étoile ne se levait
dans les nuages, qui, tout à coup, avaient envahi le ciel; les murs
gris qui bordaient le chemin avaient l'air d'escorter en silence leur
désastre; les branches des buissons pendaient en saule pleureur, et eux
marchaient, traînaient les pieds comme si leurs semelles eussent été
appesanties de toute la détresse humaine et de toute la mélancolie de
l'automne.
Pas un ne parlait pour ne point aggraver les préoccupations
douloureuses du chef vaincu, et, pour augmenter encore leur peine, leur
parvenait dans le vent du sud-ouest le chant de victoire des Velrans
glorieux qui rentraient dans leurs foyers:
Je suis chrétien, voilà ma gloire,
Mon espérance et mon soutien...
Car on était calotin à Velrans et rouge à Longeverne.
Au Gros Tilleul, on s'arrêta comme de coutume, et Lebrac rompit le
silence:
--On se retrouvera demain matin, près du lavoir, au second coup de la
messe, fit-il d'une voix qu'il voulait rendre ferme, mais où perçait
tout de même, dans une sorte de chevrotement, l'angoisse d'un avenir
trouble, très incertain, ou plutôt trop certain.
--Oui, répondit-on simplement, et Camus le lapidé vint lui serrer les
mains en silence, pendant que la petite troupe, très vite, s'égrenait
par les sentiers et les chemins qui conduisaient chacun à son domicile
respectif.
Quand Lebrac arriva à la maison de son père, près de la fontaine du
haut, il vit la lampe à pétrole allumée dans la chambre du poêle et,
par un entrebâillement de rideaux, il remarqua que sa famille était
déjà en train de souper.
Il en frémit. Cette constatation coupait net ses dernières chances
de ne pas être vu en la tenue plutôt débraillée dans laquelle il se
trouvait par le plus fatal des destins.
Mais il réfléchit que, un peu plus tôt ou un peu plus tard, il fallait
tout de même y passer et, résolu à tout recevoir, stoïquement, il leva
le loquet de la cuisine, traversa la pièce et poussa la porte du poêle.
★
Le père de Lebrac tenait d'autant plus à «l'estruction[34]» qu'il
en était lui-même et totalement dépourvu; aussi exigeait-il de son
rejeton, dès que revenait la saison d'écolage, une application à
l'étude qui vraiment ne se trouvait pas être en raison directe des
aptitudes intellectuelles de l'élève Lebrac. Il venait de temps à
autre conférer de ce sujet avec le père Simon et lui recommandait avec
insistance de ne pas manquer son garnement et de le tanner chaque fois
qu'il le jugerait bon. Ce ne serait certes pas lui qui le soutiendrait
comme certains parents nouillottes «qui savent pas y faire pour le bien
de leurs enfants», et quand le gars aurait été puni en classe, lui, le
père, redoublerait la dose à la maison.
[34] Estruction, instruction.
Comme on le voit, le père de Lebrac avait en pédagogie des idées bien
arrêtées et des principes très nets, et il les appliquait, sinon avec
succès, du moins avec conviction.