--Il y en a qui sont lestes, vous savez, les culs lourds: t'

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LA GUERRE DES BOUTONS

_DU MÊME AUTEUR_

L'HERBE D'AVRIL, poésies _épuisé_

DE GOUPIL A MARGOT, HISTOIRES DE BÊTES. Prix Goncourt 1910 1 vol.

LA REVANCHE DU CORBEAU (nouvelles histoires de bêtes) 1 vol.

_A paraître_:

LE ROMAN DE MIRAUT, chien de chasse.

LA GRANDE ÉQUIPÉE DE MITIS, roman d'un matou.

LE JOURNAL DES DOUZE LUNES DE LA FORÊT.

LES RUSTIQUES, nouvelles villageoises.

LOUIS PERGAUD

La

Guerre des Boutons

ROMAN DE MA DOUZIÈME ANNÉE

Cy n'entrez pas, hypocrites, bigotz,

Vieulx matagots, marmiteux borsouflez....

FRANÇOIS RABELAIS

PARIS

MERCVRE DE FRANCE

XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI

MCMXII

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

_Dix-neuf exemplaires sur Hollande Van Gelder numérotés_

A MON AMI

EDMOND ROCHER

_PREFACE_

Tel qui s'esjouit à lire Rabelais, ce grand et vrai génie français,

accueillera, je crois, avec plaisir, ce livre qui, malgré son titre, ne

s'adresse ni aux petits enfants, ni aux jeunes pucelles.

Foin des pudeurs (toutes verbales) d'un temps châtré qui, sous leur

hypocrite manteau, ne fleurent trop souvent que la névrose et le

poison! Et foin aussi des _purs latins_: je suis un Celte.

C'est pourquoi j'ai voulu faire un livre sain, qui fût à la fois

gaulois, épique et rabelaisien; un livre où coulât la sève, la vie,

l'enthousiasme; et ce rire, ce grand rire joyeux qui devait secouer les

tripes de nos pères: beuveurs très illustres ou goutteux très précieux.

Aussi n'ai-je point craint l'expression crue, à condition qu'elle fût

savoureuse, ni le geste leste pourvu qu'il fût épique.

J'ai voulu restituer un instant de ma vie d'enfant, de notre vie

enthousiaste et brutale de vigoureux sauvageons dans ce qu'elle eut de

franc et d'héroïque, c'est-à-dire libérée des hypocrisies de la famille

et de l'école.

On conçoit qu'il eût été impossible, pour un tel sujet, de s'en tenir

au seul vocabulaire de Racine.

Le souci de la sincérité serait mon prétexte, si je voulais me faire

pardonner les mots hardis et les expressions violemment colorées de mes

héros. Mais personne n'est obligé de me lire. Et après cette préface

et l'épigraphe de Rabelais adornant la couverture, je ne reconnais

à nul caïman, laïque ou religieux, en mal de morales plus ou moins

dégoûtantes, le droit de se plaindre.

Au demeurant, et c'est ma meilleure excuse, j'ai conçu ce livre dans la

joie, je l'ai écrit avec volupté, il a amusé quelques amis et fait rire

mon éditeur[1]: j'ai le droit d'espérer qu'il plaira aux «hommes de

bonne volonté» selon l'évangile de Jésus et pour ce qui est du reste,

_comme dit Lebrac, un de mes héros_, je m'en fous.

L. P.

[1] Ceci par anticipation.

_LIVRE I_

LA GUERRE

CHAPITRE PREMIER

LA DÉCLARATION DE GUERRE

Quant à la guerre.... il est plaisant

à considérer par combien vaines occasions

elle est agitée et par combien

légières occasions éteinte: toute l'Asie

se perdit et se consomma en guerre

pour le maquerelage de Paris.

MONTAIGNE (_Livre second_, ch. XII).

--Attends-moi, Grangibus! héla Boulot, ses livres et ses cahiers sous

le bras.

--Grouille-toi, alors, j'ai pas le temps de cotainer[2], moi!

[2] Cotainer signifie muser et bavarder inutilement--se dit surtout

en parlant des commères.

--Y a du neuf?

--Ça se pourrait!

--Quoi?

--Viens toujours!

Et Boulot ayant rejoint les deux Gibus, ses camarades de classe, tous

trois continuèrent à marcher côte à côte dans la direction de la maison

commune.

C'était un matin d'octobre. Un ciel tourmenté de gros nuages gris

limitait l'horizon aux collines prochaines et rendait la campagne

mélancolique. Les pruniers étaient nus, les pommiers étaient jaunes,

les feuilles de noyer tombaient en une sorte de vol plané, large

et lent d'abord, qui s'accentuait d'un seul coup comme un plongeon

d'épervier dès que l'angle de chute devenait moins obtus. L'air

était humide et tiède. Des ondes de vent couraient par intervalles.

Le ronflement monotone des batteuses donnait sa note sourde qui se

prolongeait de temps à autre, quand la gerbe était dévorée, en une

plainte lugubre comme un sanglot désespéré d'agonie ou un vagissement

douloureux.

L'été venait de finir et l'automne naissait.

Il pouvait être huit heures du matin. Le soleil rôdait triste derrière

les nues, et de l'angoisse, une angoisse imprécise et vague, pesait sur

le village et sur la campagne.

Les travaux des champs étaient achevés et, un à un ou par petits

groupes, depuis deux ou trois semaines, on voyait revenir à l'école

les petits bergers à la peau tannée, bronzée de soleil, aux cheveux

raides coupés ras à la tondeuse (la même qui servait pour les

bœufs), aux pantalons de droguet ou de mouliné rapiécés, surchargés

de «pattins» aux genoux et au fond, mais propres, aux blouses de

grisette neuves, raides, qui, en déteignant, leur faisaient, les

premiers jours, les mains noires comme des pattes de crapauds,

disaient-ils.

Ce jour-là, ils traînaient le long des chemins et leurs pas semblaient

alourdis de toute la mélancolie du temps, de la saison et du paysage.

Quelques-uns cependant, les grands, étaient déjà dans la cour de

l'école et discutaient avec animation. Le père Simon, le maître, sa

calotte en arrière et ses lunettes sur le front, dominant les yeux,

était installé devant la porte qui donnait sur la rue. Il surveillait

l'entrée, gourmandait les traînards, et, au fur et à mesure de leur

arrivée, les petits garçons, soulevant leur casquette, passaient devant

lui, traversaient le couloir et se répandaient dans la cour.

Les deux Gibus du Vernois et Boulot, qui les avait rejoints en cours de

route, n'avaient pas l'air d'être imprégnés de cette mélancolie douce

qui rendait traînassants les pas de leurs camarades.

Ils avaient au moins cinq minutes d'avance sur les autres jours et le

père Simon, en les voyant arriver, tira précipitamment sa montre qu'il

porta ensuite à son oreille pour s'assurer qu'elle marchait bien et

qu'il n'avait point laissé passer l'heure réglementaire.

Les trois compaings entrèrent vite, l'air préoccupé, et immédiatement

gagnèrent, derrière les cabinets, le carré en retrait abrité par la

maison du père Gugu (Auguste) le voisin, où ils retrouvèrent la plupart

des grands qui les y avaient précédés.

Il y avait là Lebrac,le chef, qu'on appelait encore le grand Braque;

son premier lieutenant Camu, ou Camus, le fin grimpeur ainsi nommé

parce qu'il n'avait pas son pareil pour dénicher les bouvreuils et que,

là-bas, les bouvreuils s'appellent des camus; il y avait Gambette de

sur la Côte dont le père, républicain de vieille souche, fils lui-même

de quarante-huitard, avait défendu Gambetta aux heures pénibles; il

y avait La Crique, qui savait tout, et Tintin, et Guignard le bigle,

qui se tournait de côté pour vous voir de face, et Tétas ou Têtard,

au crâne massif, bref les plus forts du village, qui discutaient une

affaire sérieuse.

L'arrivée des deux Gibus et de Boulot n'interrompit pas la discussion;

les nouveaux venus étaient apparemment au courant de l'affaire, une

vieille affaire à coup sûr, et ils se mêlèrent immédiatement à la

conversation en apportant des faits et des arguments capitaux.

On se tut.

L'aîné des Gibus, qu'on appelait par contraction Grangibus pour le

distinguer de P'tit Gibus ou Tigibus son cadet, parla ainsi:

--Voilà! Quand nous sommes arrivés, mon frère et moi, au contour

des Menelots, les Velrans se sont dressés tout d'un coup près de la

marnière à Jean-Baptiste. Ils se sont mis à gueuler comme des veaux, à

nous foutre des pierres et à nous montrer des triques.

Ils nous ont traités de cons, d'andouilles, de voleurs, de cochons, de

pourris, de crevés, de merdeux, de couilles molles, de...

--De couilles molles, reprit Lebrac, le front plissé, et qu'est-ce que

tu leur z'y as redit là-dessus?

--Là-dessus on «s'a ensauvé», mon frère et moi, puisque nous n'étions

pas en nombre, tandis qu'eusses, ils étaient au moins tienze[3] et

qu'ils nous auraient sûrement foutu la pile.

[3] Quinze.

--Ils vous ont traités de couilles molles! scanda le gros Camus,

visiblement choqué, blessé et furieux de cette appellation qui les

atteignait tous, car les deux Gibus, c'était sûr, n'avaient été

attaqués et insultés que parce qu'ils appartenaient à la commune et à

l'école de Longeverne.

--Voilà, reprit Grangibus, je vous dis maintenant, moi, que si nous ne

sommes pas des andouilles, des jeanfoutres et des lâches, on leur z'y

fera voir si on en est des couilles molles.

--D'abord, qu'est-ce que c'est t'y que ça, des couilles molles, fit

Tintin?

La Crique réfléchissait.

--Couille molle!... Des couilles, on sait bien ce que c'est, pardine,

puisque tout le monde en a, même le Miraut de Lisée, et qu'elles

ressemblent à des marrons sans bogue, mais couille molle!.... couille

molle!...

--Sûrement que ça veut dire qu'on est des pas grand-chose, coupa

Tigibus, puisque hier soir, en rigolant avec Narcisse, not' meunier, je

l'ai appelé couille molle comme ça, pour voir, et mon père, que j'avais

pas vu et qui passait justement, sans rien me dire, m'a foutu aussitôt

une bonne paire de claques. Alors......

L'argument était péremptoire et chacun le sentit.

--Alors, bon Dieu! il n'y a pas à rebeuiller[4] plus longtemps, il n'y

a qu'à se venger, na! conclut Lebrac...

[4] Rebeuiller, de beuiller: voir ou bayer.--Regarder avec un

étonnement niais.

--C'est t'y vot'idée, vous autres?

--Foutez le camp de là, hein, les chie-en-lit, fit Boulot aux petits

qui s'approchaient pour écouter!

Ils approuvèrent le grand Lebrac à l'inanimité, comme on disait. A

ce moment le père Simon apparut dans l'encadrement de la porte pour

frapper dans ses mains et donner ainsi le signal de l'entrée en classe.

Tous, dès qu'ils le virent, se précipitèrent avec impétuosité vers les

cabinets, car on remettait toujours à la dernière minute le soin de

vaquer aux besoins hygiéniques réglementaires et naturels.

Et les conspirateurs se mirent en rang silencieusement, l'air

indifférent, comme si rien ne s'était passé et qu'ils n'eussent pris,

l'instant d'avant, une grande et terrible décision.

Cela ne marcha pas très bien en classe, ce matin-là, et le maître

dut crier fort pour contraindre ses élèves à l'attention. Non qu'ils

fissent du potin, mais ils semblaient tous perdus dans un nuage et

restaient absolument réfractaires à saisir l'intérêt que peut avoir

pour de jeunes Français républicains l'historique du système métrique.

La définition du mètre, en particulier, leur paraissait horriblement

compliquée: dix millionième partie du quart, de la moitié... du.... ah,

merde! pensait le grand Lebrac.

Et se penchant vers son voisin et ami Tintin, il lui glissa

confidentiellement:

--Eurêquart!

Le grand Lebrac voulait sans doute dire: Eurêka! Il avait vaguement

entendu parler d'Archimède, qui s'était battu au temps jadis avec des

lentilles.

La Crique lui avait laborieusement expliqué qu'il ne s'agissait pas de

légumes, car Lebrac à la rigueur comprenait bien qu'on pût se battre

avec des pois qu'on lance dans un fer de porte-plume creux, mais pas

avec des lentilles.

--Et puis, disait-il, ça ne vaut pas les trognons de pommes ni les

croûtes de pain.

La Crique lui avait dit que c'était un savant célèbre qui faisait

des problèmes sur des capotes de cabriolet, et ce dernier trait

l'avait pénétré d'admiration pour un bougre pareil, lui qui était

aussi réfractaire aux beautés de la mathématique qu'aux règles de

l'orthographe.

D'autres qualités que celles-là l'avaient, depuis un an, désigné comme

chef incontesté des Longevernes.

Têtu comme une mule, malin comme un singe, vif comme un lièvre, il

n'avait surtout pas son pareil pour casser un carreau à vingt pas,

quel que fût le mode de projection du caillou: à la main, à la fronde

à ficelle, au bâton refendu, à la fronde à lastique[5]; il était dans

les corps à corps un adversaire terrible; il avait déjà joué des

tours pendables au curé, au maître d'école et au garde champêtre; il

fabriquait des kisses[6] merveilleuses avec des branches de sureau

grosses comme sa cuisse, des kisses qui vous giclaient l'eau à quinze

pas, mon ami, voui! parfaitement! et des topes[7], qui pétaient comme

des pistolets et _qu'on_ ne retrouvait plus les balles d'étoupes. Aux

billes, c'était lui qui avait le plus de pouce; il savait pointer et

rouletter comme pas un; quand on jouait au pot, il vous «foutait les

znogs sur les onçottes» à vous faire pleurer, et avec ça, sans morgue

aucune ni affectation, il redonnait de temps à autre à ses partenaires

malheureux quelques-unes des billes qu'il leur avait gagnées, ce qui

lui valait une réputation de grande générosité.

[5] Elastique.

[6] Kisse ou gicle: seringue faite avec une branche de sureau.

[7] Tope, espèce de pistolet en sureau.

A l'interjection de son chef et camarade, Tintin joignit les oreilles

ou plutôt les fit bouger comme un chat qui médite un sale coup et

devint rouge d'émotion.

--Ah ah! pensa-t-il! Ça y est! J'en étais bien sûr que ce sacré Lebrac

trouverait le joint pour leur z'y faire!

Et il demeura noyé dans un rêve, perdu dans des mondes de suppositions,

insensible aux travaux de Delambre, de Méchain, de Machinchouette ou

d'autres; aux mesures prises sous diverses latitudes, longitudes ou

altitudes.... Ah oui, que ça lui était bien égal et qu'il s'en foutait!

Mais qu'est-ce qu'ils allaient prendre, les Velrans!

Ce que fut le devoir d'application qui suivit cette première leçon,

on l'apprendra plus tard; qu'il suffise de savoir que les gaillards

avaient tous une méthode personnelle pour rouvrir, sans qu'il y parût,

le livre fermé par ordre supérieur et se mettre à couvert contre les

défaillances de mémoire. N'empêche que le père Simon était dans une

belle rage le lundi suivant. Mais n'anticipons pas.

Quand onze heures sonnèrent à la tour du vieux clocher paroissial, ils

attendirent impatiemment le signal de sortie, car tous étaient déjà

prévenus on ne sait comment, par infiltration, par radiation ou d'une

tout autre manière, que Lebrac avait trouvé quelque chose.

Il y eut comme d'habitude quelques bonnes bousculades dans le couloir,

des bérets échangés, des sabots perdus, des coups de poings sournois,

mais l'intervention magistrale fit tout rentrer dans l'ordre et la

sortie s'opéra quand même normalement.

Sitôt que le maître fut rentré dans sa boîte, les camarades fondirent

tous sur Lebrac comme une volée de moineaux sur un crottin frais.

Il y avait là, avec les soldats ordinaires et le menu fretin, les dix

principaux guerriers de Longeverne avides de se repaître de la parole

du chef.

Lebrac exposa son plan, qui était simple et hardi; ensuite il demanda

quels seraient les ceusses qui l'accompagneraient le soir venu.

Tous briguèrent cet honneur; mais quatre suffisaient et on décida

que Camus, La Crique, Tintin et Grangibus seraient de l'expédition:

Gambette, habitant sur la Côte, ne pouvait s'attarder si longtemps,

Guignard n'y voyait pas très clair la nuit et Boulot n'était pas tout à

fait aussi leste que les quatre autres.

Là-dessus on se sépara.

Au soir, sur le coup de l'Angelus, les cinq guerriers se retrouvèrent.

--As-tu la craie? fit Lebrac à La Crique, qui s'était chargé, vu sa

position près du tableau, d'en subtiliser deux ou trois morceaux dans

la boîte du père Simon.

La Crique avait bien fait les choses; il en avait chipé cinq bouts, de

grands bouts; il en garda un pour lui et en remit un autre à chacun

de ses frères d'armes. De cette façon, s'il arrivait à l'un d'eux

de perdre en route son morceau, les autres pourraient facilement y

remédier.

--Alorsse, filons! fit Camus.

Par la grande rue du village d'abord, puis par le traje[8] des

Cheminées rejoignant au gros Tilleul la route de Velrans, ce fut un

instant une sabotée sonore dans la nuit. Les cinq gars marchaient à

toute allure à l'ennemi.

[8] Traje, sentier, raccourci.

--Il y en a pour une petite demi-heure à pied, avait dit Lebrac, on

peut donc y aller _dedans_ un quart d'heure et être rentré bien avant

la fin de la veillée.

La galopade se perdit dans le noir et dans le silence; pendant la

moitié du trajet la petite troupe n'abandonna pas le chemin ferré

où l'on pouvait courir, mais dès qu'elle fut en territoire ennemi,

les cinq conspirateurs prirent les bas côtés et marchèrent sur

les banquettes que leur vieil ami le père Bréda, le cantonnier,

entretenait, disaient les mauvaises langues, chaque fois qu'il lui

tombait un œil. Quand ils furent tout près de Velrans, que les

lumières devinrent plus nettes derrière les vitres et les aboiements

des chiens plus menaçants, ils firent halte.

--Otons nos sabots, conseilla Lebrac, et cachons-les derrière ce mur.

Les quatre guerriers et le chef se déchaussèrent et mirent leurs bas

dans leurs chaussures; puis ils s'assurèrent qu'ils n'avaient pas perdu

leur morceau de craie et, l'un derrière l'autre, le chef en tête, la

pupille dilatée, l'oreille tendue, le nez frémissant, ils s'engagèrent

sur le sentier de la guerre pour gagner le plus directement possible

l'église du village ennemi, but de leur entreprise nocturne.

Attentifs au moindre bruit, s'aplatissant au fond des fossés, se

collant aux murs ou se noyant dans l'obscurité des haies, ils se

glissaient, ils s'avançaient comme des ombres, craignant seulement

l'apparition insolite d'une lanterne portée par un indigène se rendant

à la veillée ou la présence d'un voyageur attardé menant boire son

carcan. Mais rien ne les ennuya que l'aboi du chien de Jean des Gués,

un salopiot qui gueulait continuellement.

Enfin ils parvinrent sur la place du moutier[9] et ils s'avancèrent

sous les cloches.

[9] Moutier, église.

Tout était désert et silencieux.

Lebrac resta seul pendant que les quatre autres revenaient en arrière

pour faire le guet.

Alors prenant son bout de craie au fond de sa profonde, haussé sur ses

orteils aussi haut que possible, Lebrac inscrivit sur le lourd panneau

de chêne culotté et noirci qui fermait le saint lieu, cette inscription

lapidaire qui devait faire scandale le lendemain, à l'heure de la

messe, beaucoup plus par sa crudité héroïque et provocante que par son

orthographe fantaisiste:

_Tou lé Velrant çon dé paigne ku!_

Et quand il se fut, pour ainsi dire, collé les quinquets sur le

bois pour voir «si ça avait bien marqué», il revint près des quatre

complices aux écoutes et, à voix basse et joyeusement, leur dit:

--Filons!

Carrément, cette fois, ils s'engagèrent de front sur le milieu du

chemin et repartirent, sans faire de bruit inutile, à l'endroit où ils

avaient abandonné leurs sabots et leurs bas.

Mais sitôt rechaussés, dédaigneux tout à fait d'inutiles précautions,

frappant le sol à pleins sabots, ils regagnèrent Longeverne et leur

domicile respectif en attendant avec confiance l'effet de leur

déclaration de guerre.

CHAPITRE II

TENSION DIPLOMATIQUE

Les ambassadeurs des deux puissances

ont échangé des vues au sujet

de la question du Maroc.

_Les journaux_ (été 1911).

Quand «_le second_» eut sonné au clocher du village, une demi-heure

avant le dernier coup de cloche annonçant la messe du dimanche, le

grand Lebrac, vêtu de sa veste de drap taillée dans la vieille anglaise

de son grand-père, culotté d'un pantalon de droguet neuf, chaussé de

brodequins ternis par une épaisse couche de graisse et coiffé d'une

casquette à poil, le grand Lebrac, dis-je, vint s'appuyer contre le mur

du lavoir communal et attendit ses troupes pour les mettre au courant

de la situation et les informer du plein succès de l'entreprise.

Là-bas, devant la porte de Fricot l'aubergiste, quelques hommes, le

brûle-gueule aux dents, se préparaient à aller «piquer une larme»[10]

avant d'entrer à l'église.

[10] Boire la goutte.

Camus arriva bientôt avec son pantalon limé aux jarrets et sa cravate

rouge comme une gorge de bouvreuil: ils se sourirent; puis vinrent les

deux Gibus, l'air flaireur; puis Gambette, qui n'était pas encore au

courant, et Guignard et Boulot, La Crique, Guerreuillas, Bombé, Tétas

et tout le contingent au grand complet des combattants de Longeverne,

en tout une quarantaine.

Les cinq héros de la veille recommencèrent au moins dix fois chacun

le récit de leur expédition, et, la bouche humide et les yeux

brillants, les camarades buvaient leurs paroles, mimaient les gestes et

applaudissaient à chaque coup frénétiquement.

Ensuite de quoi Lebrac résuma la situation en ces termes:

--Comme ça ils verront si on en est des couilles molles!

Alors, sûrement, cette après-midi ils viendront se _rétrainer_ par les

buissons de la Saute, histoire de chercher rogne, et on y sera tous

pour les recevoir «un peu».

Faudra prendre tous les lance-pierres et toutes les frondes. Pas besoin

de s'embarrasser des triques, on veut pas se colleter. Avec les habits

du dimanche il faut faire attention et ne pas trop se salir, parce

que, on se ferait beigner, en rentrant.

Seulement on leur dira deux mots.

Le troisième coup de cloche (le dernier), sonnant à toute volée, les

mit en branle et les ramena lentement à leur place accoutumée dans les

petits bancs de la chapelle de saint Joseph, symétrique à celle de la

Vierge, où s'installaient les gamines.

--Foutre! fit Camus en arrivant sous les cloches; et moi que je dois

servir la messe _aujord'hui_, j'vas me faire engueuler par le _noir_!

Et sans prendre le temps de plonger sa main dans le grand bénitier

de pierre où les camarades gavouillaient[11] en passant, il traversa

la nef en filant tel un zèbre pour aller endosser son surplis de

thuriféraire ou d'acolyte.

[11] Gavouiller, agiter l'eau avec la main pour faire des remous et

des glouglous.

Quand, à l'_Asperges me_, il passa entre les bancs, portant son baquet

d'eau bénite où le curé faisait trempette avec son goupillon, il ne put

s'empêcher de jeter un coup d'œil sur ses frères d'armes.

Il vit Lebrac montrant à Boulot une image que lui avait donnée la

sœur de Tintin, une fleur de tulipe ou de géranium, à moins que

ce ne fût une pensée, soulignée du mot «souvenir» et il clignait de

l'œil d'un air don juanesque.

Alors Camus songea lui aussi à la Tavie[12], sa bonne amie, à qui il

avait offert dernièrement un pain d'épices, de deux sous s'il vous

plaît, qu'il avait acheté à la foire de Vercel, un joli pain d'épices

en cœur, saupoudré de bonbonnets rouges, bleus et jaunes, orné d'une

devise qui lui avait semblé tout à fait très bien:

Je mets mon cœur à vos genoux,

Acceptez-le, il est à vous!

[12] Octavie.

Il la chercha de l'œil dans les rangs des petites filles et vit

qu'elle le regardait. La gravité de son office lui interdisait le

sourire, mais il eut un choc au cœur et, légèrement rougissant, se

redressa, le bidon d'eau bénite à son poignet raidi.

Ce mouvement n'échappa point à La Crique, qui confia à Tintin:

--«_Ergarde_» donc Camus s'il se rebraque[13]! On voit bien que la

Tavie le reluque.

[13] Se rebraquer: se redresser, porter le corps en arrière.

Et Camus en lui-même pensait: Maintenant que c'est l'école, on va se

revoir plus souvent!

Oui... mais la guerre était déclarée!

A la sortie de l'office de vêpres, le grand Lebrac réunit toutes ses

troupes et parla en chef:

--Allez mettre vos blousons, prenez un chanteau de pain et rappliquez

au bas de la Saute à la Carrière à Pepiot.

Ils s'écampillèrent comme une volée de moineaux et, cinq minutes

après, l'un courant derrière l'autre, le quignon de pain aux dents, se

rejoignirent à l'endroit désigné par le général.

--Faudra pas dépasser le tournant du chemin, recommanda Lebrac,

conscient de son rôle et soucieux de sa troupe.

--Alors tu crois qu'ils vont venir?

--Autrement, ça serait rien foireux de leur part, et il ajouta pour

expliquer son ordre:

--Il y en a qui sont lestes, vous savez, les culs lourds: t'entends

Boulot! hein! s'agit pas de se faire chiper.

Prenez des godons[14] «dedans» vos poches; à ceusses qu'ont des frondes

à «_lastique_» donnez-y les beaux cailloux et attention de pas les

perdre. On va monter jusqu'au Gros Buisson.

[14] Cailloux.

Le communal de la Saute, qui s'étend du bois du Teuré au nord-est au

bois de Velrans au sud-ouest, est un grand rectangle en remblais, long

de quinze cents mètres environ et large de huit cents. Les lisières des

deux forêts sont les deux petits côtés du rectangle; un mur de pierre

doublé d'une haie protégée elle-même par un épais rempart de buissons

le borne en bas vers les champs de la fin; au-dessus la limite

assez indécise est marquée par des carrières abandonnées, perdues

dans une bande de bois non classée, avec des massifs de noisetiers

et de coudriers formant un épais taillis que l'on ne coupe jamais.

D'ailleurs, tout le communal est couvert de buissons, de massifs, de

bosquets, d'arbres isolés ou groupés qui font de ce terrain un idéal

champ de bataille.

Un chemin ferré venant du village de Longeverne gravit lentement en

semi-diagonale le rectangle, puis, à cinquante mètres de la lisière

du bois de Velrans, fait un contour aigu pour permettre aux voitures

chargées d'atteindre sans trop de peine le sommet du «_crêtot_».

Un grand massif avec des chênes, des épines, des prunelliers, des

noisetiers, des coudriers, emplit la boucle du contour: on l'appelle le

Gros Buisson.

Des carrières à ciel ouvert exploitées par Pepiot le bancal, Laugu du

Moulin, qui s'intitulent _enterpreneurs_ après boire, et quelquefois

par Abel le rat, bordent le chemin vers le bas.

Pour les gosses, elles constituent uniquement d'excellents et

inépuisables magasins d'approvisionnement.

C'était sur ce terrain fatal, à égale distance des deux villages, que,

depuis des années et des années, les générations de Longeverne et de

Velrans s'étaient copieusement rossées, fustigées et lapidées, car

tous les automnes et tous les hivers ça recommençait.

Les Longevernes[15] s'avançaient habituellement jusqu'au contour,

gardant la boucle du chemin, bien que l'autre côté appartînt encore à

leur commune et le bois de Velrans aussi, mais comme ce bois était tout

près du village ennemi, il servait aux adversaires de camp retranché,

de champ de retraite et d'abri sûr en cas de poursuite, ce qui faisait

rager Lebrac:

--On a toujours l'air d'être envahi, nom de D...!

[15] On désigne souvent les habitants d'un pays par le nom de leur

village ou du hameau qu'ils habitent; quelquefois on ajoute un

diminutif en ot, qui se veut toujours injurieux.

Or, il n'y avait pas cinq minutes qu'on avait fini son pain, que Camus

le grimpeur, posté en vigie dans les branches du grand chêne, signalait

des remuements suspects à la lisière ennemie.

--Quand je vous le disais, constata Lebrac! Calez-vous, hein! qu'ils

croient que je suis tout seul! Je m'en vas les houksser[16] kss! kss!

attrape! et si des fois ils se lançaient pour me prendre... hop!...

[16] Exciter contre quelqu'un, se dit surtout des chiens.

Et Lebrac, sortant de son couvert d'épines, la conversation

diplomatique suivante s'engagea dans les formes habituelles:

(Que le lecteur ici ou la lectrice veuille bien me permettre une

incidente et un conseil. Le souci de la vérité historique m'oblige à

employer un langage qui n'est pas précisément celui des cours ni des

salons. Je n'éprouve aucune honte ni aucun scrupule à le restituer,

l'exemple de Rabelais, mon maître, m'y autorisant. Toutefois, MM.

Fallières ou Bérenger ne pouvant être comparés à François Ier, ni moi à

mon illustre modèle, les temps d'ailleurs étant changés, je conseille

aux oreilles délicates et aux âmes sensibles de sauter cinq ou six

pages. Et j'en reviens à Lebrac:)

--Montre-toi donc, hé grand fendu, cudot, feignant, pourri! Si t'es pas

un lâche, montre-la ta sale gueule de peigne-cul! va!

--Hé grand'crevure, approche un peu, toi aussi, pour voir! répliqua

l'ennemi.

--C'est l'Aztec des Gués, fit Camus, mais je vois encore Touegueule, et

Bancal et Tatti et Migue la Lune: ils sont une chiée.

Ce petit renseignement entendu, le grand Lebrac continua:

--C'est toi hein, merdeux! qu'as traité les Longevernes de couilles

molles. Je te l'ai-t-y fait voir moi, si on en est des couilles molles!

I gn'a fallu tous vos pantets[17] pour effacer ce que j'ai marqué à la

porte de vot'église! C'est pas des foireux comme vous qu'en auraient

osé faire autant.

[17] Pantets, pans de chemise.

--Approche donc «un peu» «pisque» t'es si malin, grand gueulard, t'as

que la gueule.... et les gigues[18] pour «_t'ensauver_»!

[18] Jambes.

--Fais seulement la moitié du chemin, hé! pattier[19]! c'est pas passe

que ton père tâtait les couilles des vaches[20] sur les champs de foire

que t'es devenu riche!

[19] Pattier, marchand de pattes, c'est-à-dire de chiffons, de

guenilles.

[20] Authentique.

--Et toi donc! ton bacul où que vous restez est tout crevi[21]

d'hypothèques!

[21] Couvert.

--Hypothèque toi-même, traîne-besache[22]! Quand c'est t'y que tu vas

reprendre le fusil de toile de ton grand-père pour aller assommer les

portes à coups de «Pater»?

[22] Besace.

--C'est pas chez nous comme à Longeverne, où que les poules crèvent de

faim en pleine moisson.

--Tant qu'à Velrans c'est les poux qui crèvent sur vos caboches, mais

on ne sait pas si c'est de faim ou de poison.

Velri

Pourri

Traîne la Murie

A vau les vies[23].

[23] Vies, voies, chemins.

Ouhe!... ouhe!... ouhe!... fit derrière son chef le chœur des

guerriers Longevernes incapable de se dissimuler et de contenir plus

longtemps son enthousiasme et sa colère.

L'Aztec des Gués riposta:

Longeverne,

Pique merde,

Tâte merde,

Montés sur quatre pieux

Les diabl' te tir' à eux!

Et le chœur des Velrans applaudit à son tour frénétiquement le

général par des Euh! euh! prolongés et euphoniques.

Des bordées d'insultes furent jetées de part et d'autre en rafales et

en trombes; puis les deux chefs, également surexcités, après s'être

lancés les injures classiques et modernes:

--Enfonceurs de portes ouvertes!

--Etrangleurs de chats par la queue[24]! etc., etc., revenant au mode

antique, se flanquèrent à la face avec toute la déloyauté coutumière

les accusations les plus abracadabrantes et les plus ignobles de leur

répertoire:

--Hé! t'en souviens-tu quand ta mère p..... dans le rata pour te faire

de la sauce!

[24] De mon temps on ne parlait pas encore de roulure de capote ni

d'échappé de bidet. On a fait des progrès depuis.

--Et toi, quand elle demandait les sacs au châtreur de taureaux pour te

les faire bouffer en salade!

--Rappelle-toi donc le jour où ton père disait qu'il aurait plus

d'avantage à élever un veau qu'un peut[25] merle comme toi!

[25] Peut, vilain.

--Et toi? quand ta mère disait qu'elle aimerait mieux faire téter une

vache que ta sœur, passe que ça serait au moins pas une putain

qu'elle élèverait!

--Ma sœur, ripostait l'autre qui n'en avait pas, elle bat le beurre,

quand elle battra la m.... tu viendras lécher le bâton; ou bien:

elle est pavée d'ardoises pour que les petits crapauds comme toi n'y

puissent pas grimper!

--Attention, prévint Camus, v'là le Touegueule qui lance des pierres

avec sa fronde.

Un caillou, en effet, siffla en l'air au-dessus des têtes, auquel des

ricanements répondirent, et des grêles de projectiles rayèrent bientôt

le ciel de part et d'autre, cependant que le flot écumeux et sans cesse

grossissant d'injures salaces continuait de fluctuer du Gros Buisson à

la lisière, le répertoire des uns comme des autres étant aussi abondant

que richement choisi.

Mais c'était dimanche: les deux partis étaient vêtus de leurs beaux

affutiaux et nul, pas plus les chefs que les soldats, ne se souciait

d'en compromettre l'ordonnance dans des corps à corps dangereux.

Aussi toute la lutte se borna-t-elle ce jour-là à cet échange de vues,

si l'on peut dire, et à ce duel d'artillerie qui ne fit d'ailleurs

aucune victime sérieuse, pas plus d'un côté que de l'autre.

Quand le premier coup de la prière sonna à l'église de Velrans, l'Aztec

des Gués donna à son armée le signal du retour, non sans avoir lancé

aux ennemis, avec une dernière injure et un dernier caillou, cette

suprême provocation:

--C'est demain qu'on vous y retrouvera, les couilles molles de

Longeverne!

--Tu fous le camp! hé lâche! railla Lebrac; attends un peu, oui,

attends à demain, tu verras ce qu'on vous passera, tas de peigne-culs!

Et une dernière bordée de cailloux salua la rentrée des Velrans dans la

tranchée du milieu qu'ils suivaient pour le retour.

Les Longevernes, dont l'horloge communale retardait ou dont l'heure de

la prière était peut-être reculée, profitèrent de la disparition des

ennemis et prirent pour le lendemain leurs dispositions de combat.

Tintin eut une idée de génie.

--Il faudra, dit-il, se caler cinq ou six dans ce buisson-là, avant

qu'ils n'arrivent, et ne bouger ni pieds ni pattes, et le premier qui

passera pas trop loin lui tomber sus le râb'e et «s'ensauver» avec.

Le chef d'embuscade, immédiatement approuvé, choisit parmi les plus

lestes les cinq qui l'accompagneraient, pendant que les autres

mèneraient l'attaque de front, et tous rentrèrent au village, l'âme

bouillonnante d'ardeur guerrière et assoiffée de représailles.

CHAPITRE III

UNE GRANDE JOURNÉE

_Væ victis!_

UN VIEUX CHEF GAULOIS AUX ROMAINS.

Ce lundi matin, en classe, cela tourna mal, plus mal encore que le

samedi.

Camus, sommé par le père Simon de répéter en leçon d'instruction

civique ce qu'on lui avait seriné l'avant-veille sur «le citoyen»,

s'attira des invectives dépourvues d'aménité.

Rien ne voulait sortir de ses lèvres, toute sa face exprimait un

travail de gésine intellectuelle horriblement douloureux: il lui

semblait que son cerveau était muré.

--Citoyen! citoyen! pensaient les autres, moins ahuris, qu'est-ce que

ça peut bien être que cette saloperie-là?

--Moi, m'sieu! fit La Crique en faisant claquer son index et son médius

contre son pouce.

--Non, pas vous! et s'adressant à Camus, debout, la tête branlante, les

yeux éperdus:

--Alors vous ne savez pas ce que c'est qu'un citoyen?

--!.....

--Je vais vous coller à tous une heure de retenue pour ce soir!

Des frissons froids coururent le long des échines.

--Enfin, vous! êtes-vous citoyen? fit le maître d'école qui voulait

absolument avoir une réponse.

--Oui, m'sieu! répondit Camus, se souvenant qu'il avait assisté avec

son père à une réunion électorale où m'sieu le marquis, le député,

devait offrir un verre à ses électeurs et leur serrer la main, même

qu'il avait dit au père Camus:

--C'est votre fils ce citoyen-là? Il a l'air intelligent!

--Vous êtes citoyen, vous! ragea l'autre, cramoisi de colère, eh bien!

oui, il est joli le citoyen! vous m'en faites un propre de citoyen!

--Non, m'sieu, reprit Camus qui, après tout, ne tenait pas à ce titre.

--Alors pourquoi n'êtes-vous pas citoyen?

--!...

--Dis-y, marmonna entre ses dents La Crique agacé, que c'est parce que

t'as pas encore de poil au c..

--Qu'est-ce que vous dites, La Crique?

--Je... je dis... que... que...

--Que quoi?

--Que c'est parce qu'il est trop jeune!

--Ah! eh bien! maintenant, y êtes-vous?

On y était. La réponse de La Crique fit l'effet d'une rosée

bienfaisante sur le champ desséché de leur mémoire; des lambeaux

de phrases, des morceaux de qualité, des débris de citoyen, se

réajustèrent, se replâtrèrent petit à petit, et Camus lui-même, moins

ahuri, toute sa personne remerciant véhémentement La Crique le sauveur,

contribua à recamper «le citoyen»!

Enfin, c'était toujours ça de passé.

Mais quand on en vint à la correction du devoir de système métrique,

cela ne fut pas drôle du tout. Préoccupés comme ils l'étaient

l'avant-veille, ils avaient oublié, en copiant, de changer des mots et

de faire le nombre de fautes d'orthographe qui correspondait à peu près

à leur force respective en la matière, force mathématiquement dosée par

des dictées bihebdomadaires. Par contre, ils avaient sauté des mots,

mis des majuscules où il n'en fallait pas et ponctué en dépit de tout

sens. La copie de Lebrac surtout était lamentable et se ressentait

visiblement de ses graves soucis de chef.

Aussi fut-ce lui qui fut amené au tableau par le père Simon, cramoisi

de colère, les yeux luisant derrière ses lunettes comme des prunelles

de chat dans la nuit.

Comme tous ses camarades d'ailleurs, Lebrac était convaincu d'avoir

copié: évidemment, ça ne faisait de doute pour personne, inutile de

répliquer; mais on voulait savoir au moins s'il avait su tirer quelque

fruit de cet exercice banni en principe des méthodes de la pédagogie

moderne.

--Qu'est-ce que le mètre, Lebrac?

--...!

--Qu'est-ce que le système métrique?

--!...

--Comment a-t-on obtenu la longueur du mètre?

--Euh!...

Trop éloigné de La Crique, Lebrac, les oreilles à l'affût, le front

effroyablement plissé, suait sang et eau pour se rappeler quelque vague

notion ayant trait à la matière. Enfin, il se remémora vaguement, très

vaguement, deux noms propres cités: Delambre et La Condamine, mesureurs

célèbres de morceaux de méridien. Malheureusement, dans son esprit,

Delambre s'associait aux pipes en écume qui flambaient derrière la

vitrine de Léon le buraliste. Aussi, hasarda-t-il, avec tout le doute

qui convenait en si grave occurrence:

--C'est, c'est, Lécume et Lecon... Lecon!

--Hein! qui! quoi donc! fit le père Simon au paroxysme de la colère.

Voilà que vous insultez les savants maintenant! Vous en avez un de

toupet, par exemple, et un joli répertoire, ma foi! mes compliments,

mon ami!

Et vous savez, ajouta-t-il pour assommer le malheureux, vous savez que

votre père m'a recommandé de vous soigner!

Il paraît que vous n'en fichez pas la secousse à la maison; toujours

sur les quat' chemins à faire le galvaudeux, la gouape, le voyou, au

lieu de songer à vous décrasser le cerveau.

Eh bien, mon ami! si vous ne me répétez pas à onze heures tout ce que

nous allons redire pour vous et pour vos camarades qui ne valent guère

mieux que vous, je vous préviens, moi, que, pour commencer, je vous

foutrai en retenue de quatre à six tous les soirs, jusqu'à ce que ça

marche! Voilà!

Le tonnerre de Zeus, tombant sur l'assemblée, n'eût pas provoqué

stupeur plus profonde. Tous restaient écrasés par cette épouvantable

menace.

Aussi Lebrac et les autres, du plus grand au plus petit, écoutèrent-ils

ce jour-là avec une attention concentrée les paroles du maître exposant

rageusement les abus des anciens systèmes de poids et mesures et

la nécessité d'un système unique. Et s'ils n'approuvèrent point en

leur for intérieur la mesure du méridien de Dunkerque à Barcelone,

s'ils se réjouirent des ennuis de Delambre et des emm...bêtements de

Méchain, ils en retinrent avec soin les incidents et péripéties pour

leur gouverne personnelle et leur sauvetage immédiat; mais Camus et

Lebrac et Tintin et La Crique même, partisan du «Progrès», et tous les

autres, se jurèrent bien, nom de Dieu, qu'en souvenir de cette terrible

frousse ils préféreraient toujours mesurer par pieds et par pouces,

comme avaient fait leurs pères et grands-pères, qui ne s'en étaient

pas portés plus mal (la belle blague!) plutôt que d'employer ce sacré

système de bourrique qui avait failli les faire passer pour couillons

aux yeux de leurs ennemis.

L'après-midi fut plus calme. Ils avaient retenu l'histoire des Gaulois

qui étaient de grands batailleurs et qu'ils admiraient fort. Aussi ni

Lebrac, ni Camus, ni personne ne fut gardé à quatre heures, chacun,

et le chef en particulier, ayant fait de remarquables efforts pour

contenter cette vieille andouille de père Simon.

Cette fois, on allait voir.

Tintin avec ses cinq guerriers, qui avaient eu, à midi, la sage

précaution de mettre leur goûter dans leurs poches, prirent les

devants pendant que les autres allaient quérir leur morceau de pain,

et quand, devant les ennemis apparaissant, retentit le cri de guerre

de Longeverne: «A cul les Velrans!» ils étaient déjà habilement et

confortablement dissimulés, prêts à toutes les péripéties du combat

corps à corps.

Tous avaient les poches bourrées de cailloux; quelques-uns même

en avaient empli leur casquette ou leur mouchoir; les frondeurs

vérifiaient les nœuds de leur arme avec précaution; la plupart

des grands étaient armés de triques d'épines ou de lances de coudres

avec des nœuds polis à la flamme et des pointes durcies; certaines

s'enjolivaient de naïfs dessins obtenus en faisant sauter l'écorce: les

anneaux verts et les anneaux blancs alternaient formant des bigarrures

de zèbre ou des tatouages de nègre: c'était solide et beau, disait

Boulot, dont le goût n'était peut-être pas si affiné que la pointe de

sa lance.

Dès que les avant-gardes eurent pris contact par des bordées

réciproques d'injures et un échange convenable de moellons, les gros

des deux troupes s'affrontèrent.

A cinquante mètres à peine l'un de l'autre, disséminés en tirailleurs,

se dissimulant parfois derrière les buissons, sautant à gauche, sautant

à droite pour se garer des projectiles, les adversaires en présence se

défiaient, s'injuriaient, s'invitaient à s'approcher, se traitaient

de lâches et de froussards, puis se criblaient de cailloux, pour

recommencer encore.

Mais il n'y avait guère d'ensemble; tantôt c'étaient les Velrans

qui avaient le dessus, et tout d'un coup les Longevernes, par une

pointe hardie, reprenaient l'avantage, les triques au vent; mais ils

s'arrêtaient bientôt devant une pluie de pierres.

Un Velrans avait reçu pourtant un caillou à la cheville et avait

regagné le bois en clochant; du côté de Longeverne, Camus, perché

sur son chêne d'où il maniait la fronde avec une dextérité de singe,

n'avait pu éviter le godon d'un Velrans, de Touegueule, croyait-il, qui

lui avait choqué le crâne et l'avait tout ensaigné.

Il avait même dû descendre et demander un mouchoir pour bander sa

blessure, mais rien de précis ne se dessinait. Pourtant, Grangibus

tenait absolument à utiliser l'embuscade de Tintin et à en chauffer un,

disait-il. C'est pourquoi, ayant communiqué son idée à Lebrac, il fit

semblant de se faufiler seul du côté du buisson occupé par Tintin, pour

assaillir de flanc les ennemis. Mais il s'arrangea du mieux qu'il put

pour être vu de quelques guerriers de Velrans, tout en ayant l'air de

ne pas remarquer leur manœuvre. Il se mit donc à ramper et à marcher

à quatre pattes du côté du haut et il ricana sous cape quand il aperçut

Migue la Lune et deux autres Velrans se concertant pour l'assaillir,

sûrs de leur force collective contre un isolé.

Il avança donc imprudemment, tandis que les trois autres se rasaient de

son côté.

Lebrac, à ce moment, poussait une attaque vigoureuse pour occuper le

gros de la troupe ennemie et Tintin, qui voyait tout de son buisson,

prépara ses hommes à l'action:

--Ça va «_viendre_», mes vieux, attention!

Grangibus était à six pas de leur retraite du côté de Velrans quand les

trois ennemis, surgissant tout à coup d'entre les buissons, se jetèrent

furieusement à sa poursuite.

Tout comme s'il était surpris de cette attaque, le Longeverne fit

volte-face et battit en retraite, mais assez lentement pour laisser les

autres gagner du terrain et leur faire croire qu'ils allaient le pincer.

Il repassa aussitôt devant le buisson de Tintin, serré de près par

Migue la Lune et ses deux acolytes.

Alors Tintin, donnant le signal de l'attaque, bondit à son tour avec

ses cinq guerriers, coupant la retraite aux Velrans et poussant des

cris épouvantables.

--Tous sur Migue la Lune, avait-il dit!

Ah! cela ne fit pas un pli. Les trois ennemis, paralysés de frayeur

à ce coup de théâtre inattendu, s'arrêtèrent net, puis crochèrent

vivement pour regagner leur camp et deux s'échappèrent en effet comme

l'avait prévu Tintin. Mais Migue la Lune fut happé par six paires de

griffes et enlevé, emporté comme un paquet dans le camp de Longeverne,

parmi les acclamations et les hurlements de guerre des vainqueurs.

Ce fut un désarroi dans l'armée de Velrans, qui battit en retraite

sur le bois, tandis que les Longevernes, entourant leur prisonnier,

beuglaient haut leur victoire. Migue la Lune, entouré d'une quadruple

haie de gardiens, se débattait à peine, écrasé sous l'aventure.

--Ah! mon ami, «on s'a fait choper», fit le grand Lebrac, sinistre; eh

bien, attends un peu pour voir!

--Euh! euh! euh! ne me faites point de mal, bégaya Migue la Lune.

--Oui, mon p'tit, pour que tu nous traites encore de pourris et de

couilles molles!

--C'est pas moi! Oh! mon dieu! Qu'est-ce que vous voulez me faire?

--Apportez le couteau, commanda Lebrac.

--Oh «moman, moman»! Qu'est-ce que vous vous voulez me couper?

--Les oreilles, beugla Tintin.

--Et le nez, ajouta Camus.

--Et le zizi, continua La Crique.

--Sans oublier les couilles, compléta Lebrac, on va voir si tu les as

molles!

--Faudra lui lier le sac avant de couper, comme on fait avec les petits

taureaux, fit observer Gambette, qui avait apparemment assisté à ces

sortes d'opérations.

--Sûrement! qui «c'est qu'a la ficelle»?

--N'en v'là, répondit Tigibus.

--Me faites point de mal ou je le dirai à ma «moman», larmoya le

prisonnier.

--Je me fous autant de ta mère que du pape, riposta Lebrac, cynique.

--Et à m'sieu le curé! ajouta Migue la Lune épanté.

--Je te redis que je m'en refous!

--Et au maître, fit-il encore, miguant[26] plus que jamais.

[26] Miguer, cligner des paupières.

--Je l'emmerde!

Ah! voilà que tu nous menaces par-dessus le marché maintenant! Manquait

plus que ça! Attends un peu, mon salaud!

Passez-moi le châtre-bique[27].

[27] Châtre-bique, couteau.

Et, l'eustache en main, Lebrac aborda sa victime.

Il passa d'abord simplement le dos du couteau sur les oreilles de

Migue-la-Lune qui, croyant au froid du métal que ça y était vraiment,

se mit à sangloter et à hurler, puis satisfait il s'arrêta dans cette

voie et se mit en devoir de lui «affûter», comme il disait, proprement

ses habits.

Il commença par la blouse, il arracha les agrafes métalliques du

col, coupa les boutons des manches ainsi que ceux qui fermaient le

devant de la blouse, puis il fendit entièrement les boutonnières,

ensuite de quoi Camus fit sauter ce vêtement inutile; les boutons du

tricot et les boutonnières subirent un sort pareil; les bretelles

n'échappèrent point, on fit sauter le tricot. Ce fut ensuite le tour

de la chemise: du col au plastron et aux manches, pas un bouton ni une

boutonnière n'échappa; ensuite le pantalon fut lui-même échenillé:

pattes et boucles et poches et boutons et boutonnières y passèrent; les

jarretières en élastique qui tenaient les bas furent confisquées, les

cordons de souliers taillés en trente-six morceaux.

--T'as pas de «caneçon»? non! reprit Lebrac, en vérifiant l'intérieur

de la culotte qui dégringolait sur les jarrets.

--Eh bien! maintenant, fous le camp!

Il dit, et, tel un honnête juré qui, sous un régime républicain,

sans haine et sans crainte, obéit uniquement aux injonctions de sa

conscience, il ne lui lança pour finir qu'un solide et vigoureux coup

de pied à l'endroit «ousque» le dos perd son nom.

Rien ne tenait plus des habits de Migue la Lune et il pleurait,

misérable et petit, au milieu des ennemis qui le raillaient et le

huaient.

--Viens donc m'arrêter, maintenant! invita Grangibus narquois,

tandis que l'autre, ayant remis sur son tricot qui ne boutonnait plus

sa blouse qui pendait en marchand de biques, essayait en vain de

rassembler dans son pantalon les pans de sa chemise débraillée.

--Va voir maintenant ce que veut te dire ta mère, acheva Camus,

retournant le poignard dans la plaie.

Et lent, dans le soir qui tombait, traînant les pieds où ses souliers

tenaient à peine, Migue la Lune, pleurant, geignant et sanglotant,

rejoignit dans le bois ses camarades à l'affût qui l'attendaient

anxieusement, l'entourèrent et lui portèrent aide et secours autant

qu'il était en leur pouvoir de le faire.

Et là-bas, au levant où leur groupe se distinguait mal maintenant dans

le crépuscule, retentissaient les cris de triomphe et les insultes

narquoises des Longevernes victorieux.

Lebrac, enfin, résuma la situation:

La Guerre des Boutons: Roman de ma douzième année · 第 1 / 17 段