L’heureux jour dont nous parlons, le drag de Sir Thomas était mieux
garni que jamais; deux des femmes les plus à la mode derrière lui, et à
son côté, la charmante Edith Howe, une des plus jolies personnes de la
saison. Elle eût assez agréé à Sir Thomas; elle avait un pied charmant,
ce qu’il appréciait beaucoup chez une femme, la plus jolie allure,
enfin, tous les points d’une bête de race. Mais, d’un autre côté, elle
ne connaissait rien aux chevaux ni aux voitures, et il la soupçonnait
même de s’y intéresser médiocrement. Aussi Sir Thomas se montrait-il
beaucoup plus sensible aux séductions d’une autre jeune personne, qui le
tenait sous son joug depuis la saison précédente. Lady Charlotte Adon,
moins jeune qu’Edith, moins naïve, était une sportswoman de premier
ordre; elle en savait autant que Sir Thomas lui-même, et à la campagne,
avait mené plus d’une fois le drag d’un de ses oncles. Sir Thomas ne
l’ignorait pas, et c’était pour lui la plus puissante séduction.
Les deux jeunes personnes, la timide débutante et l’étoile de la
dernière saison, avaient parfaitement conscience de leur rivalité. Edith
Howe avait, sous son petit air innocent, une envie démesurée de
l’emporter, d’autant qu’elle sentait que Lady Charlotte la regardait
comme une rivale sans grande conséquence. C’était en effet Lady
Charlotte qui avait, par des demi-mots, engagé Sir Thomas à combler les
vœux de Miss Howe, en l’invitant le jour de la réunion du Four in hand
Club; elle comptait sur l’ignorance bien constatée d’Edith pour la
perdre définitivement aux yeux de leur adorateur, qui ne serait sûrement
pas longtemps à découvrir la différence qu’il y a, à avoir auprès de soi
une Lady Charlotte, experte, émue, intéressée, ou une petite poupée
perdue dans sa propre gloire. Ravie de son ingénieuse combinaison, Lady
Charlotte s’étant, quelques jours auparavant, rencontrée dans un bal
avec sa rivale, n’avait fait aucune difficulté à l’aborder de la façon
la plus gracieuse, de lui faire quelques compliments sur sa toilette, et
de recevoir avec complaisance ceux qu’Edith se crut tenue de lui faire.
De ces préliminaires, on passa à ce qui les occupait toutes deux.
--Alors, Edith, dit Lady Charlotte d’un air aimablement protecteur, vous
allez au rendez-vous de mercredi sur le drag de Sir Thomas; je vous
avertis seulement qu’il ne dit pas un mot quand il conduit.
--Oh! cela m’est égal, je regarderai les autres.
--En ce cas vous aurez le plaisir de me voir; ce cher Lord Moldo (et
Lady Charlotte ne dissimula pas son triomphe) m’a offert une place,
j’irai avec sa sœur que j’adore.
Mylord Moldo était aussi un excellent parti, et Lady Charlotte comptait
bien, grâce à lui, exciter la jalousie de Sir Thomas, sans se faire
illusion, du reste, sur les sentiments de Lord Moldo pour elle.
--Lord Moldo a aussi un très-beau drag, n’est-ce pas? dit Edith, qui de
son côté croyait nécessaire d’être généreuse.
Lady Charlotte, tout en causant avec Edith, était au bras d’un jeune
athlète passé profès dans la science hippique. Cessant de s’adresser à
Miss Edith, elle se tourna vers son partner et l’attaqua sur sa
spécialité. L’un et l’autre paraissaient d’une compétence
extraordinaire; à leur avis, rien n’était parfait; ils prodiguaient les
termes techniques. Edith les écoutait d’un petit air humble et interdit.
--Oui, disait Lady Charlotte, Sir Thomas a au moins des bêtes d’une
taille correcte.
--Seulement la chaussette de sa Vesta, l’avez-vous remarquée? répondit
le sportsman.
--Mais Tancred est un animal magnifique! reprenait Lady Charlotte.
Et, sûre d’un succès oratoire sur un sujet qui lui était aussi familier
qu’il l’était peu à Miss Edith, Lady Charlotte, soutenue par le jeune
athlète, entama avec lui une longue et quelque peu prétentieuse
dissertation, dans le but évident d’éblouir et d’écraser la pauvre
petite profane.
Il fut d’abord question de la condition parfaite des chevaux pour la
route, partant d’une allure égale, sans une secousse. La paire du timon
mettant en mouvement la lourde voiture au moment précis, de façon que
les chevaux de volée, savamment retenus, n’aient pas le temps de tendre
leurs traits, et laissent flotter leurs palonniers... Puis, à la
descente, les chevaux de volée, très-dociles à la main, quoique
très-allants, doivent être maintenus de façon qu’ils ne tirent pas,
tandis que les chevaux donnent en plein dans leur collier, le poids de
la voiture maintenu par la mécanique franchement serrée... A la montée,
autre soin: un maître coup de fouet partagé entre les chevaux de volée
doit enlever tout l’attelage au galop... Pour les tournants, la
difficulté, s’ils sont courts, est de maintenir les deux couples
exactement l’un devant l’autre, tout en laissant à chacun d’eux leur
indépendance de mouvement. Il arrive, dans un tournant à angle droit,
que les chevaux de volée l’aient fait, tandis que ceux du timon sont
encore dans la ligne droite; il faut alors que l’inclinaison des traits
soit telle, qu’aucun sentiment de traction ne soit imprimé à la flèche,
etc., etc., etc.
Lady Charlotte parla encore plus d’un quart d’heure; quand elle fut sûre
d’avoir suffisamment fait sentir à sa rivale combien peu elle méritait
l’insigne honneur de monter sur l’irréprochable drag de Sir Thomas, elle
s’arrêta, et redevenant tout affectueuse et simple, elle s’adressa de
nouveau à Miss Edith:
--Quelle ennuyeuse conversation, n’est-ce pas? parlons plutôt de la mode
nouvelle des ombrelles!
Mais Edith ne l’avait pas trouvée ennuyeuse, cette conversation; elle
emmagasinait dans sa tête tout ce qu’on venait de dire devant elle, se
promettant bien ne pas le laisser perdre, et quand elle prit place sur
le siége à côté de Sir Thomas, elle avait son plan.