II

L’heureux jour dont nous parlons, le drag de Sir Thomas était mieux

garni que jamais; deux des femmes les plus à la mode derrière lui, et à

son côté, la charmante Edith Howe, une des plus jolies personnes de la

saison. Elle eût assez agréé à Sir Thomas; elle avait un pied charmant,

ce qu’il appréciait beaucoup chez une femme, la plus jolie allure,

enfin, tous les points d’une bête de race. Mais, d’un autre côté, elle

ne connaissait rien aux chevaux ni aux voitures, et il la soupçonnait

même de s’y intéresser médiocrement. Aussi Sir Thomas se montrait-il

beaucoup plus sensible aux séductions d’une autre jeune personne, qui le

tenait sous son joug depuis la saison précédente. Lady Charlotte Adon,

moins jeune qu’Edith, moins naïve, était une sportswoman de premier

ordre; elle en savait autant que Sir Thomas lui-même, et à la campagne,

avait mené plus d’une fois le drag d’un de ses oncles. Sir Thomas ne

l’ignorait pas, et c’était pour lui la plus puissante séduction.

Les deux jeunes personnes, la timide débutante et l’étoile de la

dernière saison, avaient parfaitement conscience de leur rivalité. Edith

Howe avait, sous son petit air innocent, une envie démesurée de

l’emporter, d’autant qu’elle sentait que Lady Charlotte la regardait

comme une rivale sans grande conséquence. C’était en effet Lady

Charlotte qui avait, par des demi-mots, engagé Sir Thomas à combler les

vœux de Miss Howe, en l’invitant le jour de la réunion du Four in hand

Club; elle comptait sur l’ignorance bien constatée d’Edith pour la

perdre définitivement aux yeux de leur adorateur, qui ne serait sûrement

pas longtemps à découvrir la différence qu’il y a, à avoir auprès de soi

une Lady Charlotte, experte, émue, intéressée, ou une petite poupée

perdue dans sa propre gloire. Ravie de son ingénieuse combinaison, Lady

Charlotte s’étant, quelques jours auparavant, rencontrée dans un bal

avec sa rivale, n’avait fait aucune difficulté à l’aborder de la façon

la plus gracieuse, de lui faire quelques compliments sur sa toilette, et

de recevoir avec complaisance ceux qu’Edith se crut tenue de lui faire.

De ces préliminaires, on passa à ce qui les occupait toutes deux.

--Alors, Edith, dit Lady Charlotte d’un air aimablement protecteur, vous

allez au rendez-vous de mercredi sur le drag de Sir Thomas; je vous

avertis seulement qu’il ne dit pas un mot quand il conduit.

--Oh! cela m’est égal, je regarderai les autres.

--En ce cas vous aurez le plaisir de me voir; ce cher Lord Moldo (et

Lady Charlotte ne dissimula pas son triomphe) m’a offert une place,

j’irai avec sa sœur que j’adore.

Mylord Moldo était aussi un excellent parti, et Lady Charlotte comptait

bien, grâce à lui, exciter la jalousie de Sir Thomas, sans se faire

illusion, du reste, sur les sentiments de Lord Moldo pour elle.

--Lord Moldo a aussi un très-beau drag, n’est-ce pas? dit Edith, qui de

son côté croyait nécessaire d’être généreuse.

Lady Charlotte, tout en causant avec Edith, était au bras d’un jeune

athlète passé profès dans la science hippique. Cessant de s’adresser à

Miss Edith, elle se tourna vers son partner et l’attaqua sur sa

spécialité. L’un et l’autre paraissaient d’une compétence

extraordinaire; à leur avis, rien n’était parfait; ils prodiguaient les

termes techniques. Edith les écoutait d’un petit air humble et interdit.

--Oui, disait Lady Charlotte, Sir Thomas a au moins des bêtes d’une

taille correcte.

--Seulement la chaussette de sa Vesta, l’avez-vous remarquée? répondit

le sportsman.

--Mais Tancred est un animal magnifique! reprenait Lady Charlotte.

Et, sûre d’un succès oratoire sur un sujet qui lui était aussi familier

qu’il l’était peu à Miss Edith, Lady Charlotte, soutenue par le jeune

athlète, entama avec lui une longue et quelque peu prétentieuse

dissertation, dans le but évident d’éblouir et d’écraser la pauvre

petite profane.

Il fut d’abord question de la condition parfaite des chevaux pour la

route, partant d’une allure égale, sans une secousse. La paire du timon

mettant en mouvement la lourde voiture au moment précis, de façon que

les chevaux de volée, savamment retenus, n’aient pas le temps de tendre

leurs traits, et laissent flotter leurs palonniers... Puis, à la

descente, les chevaux de volée, très-dociles à la main, quoique

très-allants, doivent être maintenus de façon qu’ils ne tirent pas,

tandis que les chevaux donnent en plein dans leur collier, le poids de

la voiture maintenu par la mécanique franchement serrée... A la montée,

autre soin: un maître coup de fouet partagé entre les chevaux de volée

doit enlever tout l’attelage au galop... Pour les tournants, la

difficulté, s’ils sont courts, est de maintenir les deux couples

exactement l’un devant l’autre, tout en laissant à chacun d’eux leur

indépendance de mouvement. Il arrive, dans un tournant à angle droit,

que les chevaux de volée l’aient fait, tandis que ceux du timon sont

encore dans la ligne droite; il faut alors que l’inclinaison des traits

soit telle, qu’aucun sentiment de traction ne soit imprimé à la flèche,

etc., etc., etc.

Lady Charlotte parla encore plus d’un quart d’heure; quand elle fut sûre

d’avoir suffisamment fait sentir à sa rivale combien peu elle méritait

l’insigne honneur de monter sur l’irréprochable drag de Sir Thomas, elle

s’arrêta, et redevenant tout affectueuse et simple, elle s’adressa de

nouveau à Miss Edith:

--Quelle ennuyeuse conversation, n’est-ce pas? parlons plutôt de la mode

nouvelle des ombrelles!

Mais Edith ne l’avait pas trouvée ennuyeuse, cette conversation; elle

emmagasinait dans sa tête tout ce qu’on venait de dire devant elle, se

promettant bien ne pas le laisser perdre, et quand elle prit place sur

le siége à côté de Sir Thomas, elle avait son plan.

Mylord et Mylady · 第 55 / 63 题