LE STROPHION

I

On déjeune à neuf heures à Belfry-Hall. Le grave et exact Sir James

Pomeroy est invariablement le premier à table; à cette heure-là, il est

levé depuis longtemps et a déjà fait une longue séance dans sa

bibliothèque. Lady Pomeroy arrive pendant le premier quart d’heure

suivant, et les autres convives selon leur paresse.

Sir James Pomeroy, bel homme, très-grave, très-sérieux, très-studieux,

du mauvais côté de la cinquantaine, est l’indulgent mari d’une femme de

vingt ans sa cadette, très-bonne et gentille personne, aimant fort son

mari, le craignant un peu et le respectant beaucoup. Ils ne s’accordent

pas sur tout, notamment sur l’importance d’arriver exactement au

déjeuner au coup de neuf heures; mais le ménage n’en marche pas moins

d’un pas égal, dans une route que rend facile la possession d’une

infinité de choses qui contribuent fortement à l’agrément de

l’existence.

Le «breakfast-room», à Belfry-Hall, est une pièce charmante, égayée par

le soleil du matin, et la table, pas trop grande, est couverte

d’argenterie et de fleurs.

Le moment du déjeuner est aussi celui du courrier, et l’on s’y

communique les nouvelles.

Un matin, Sir James venait de se servir une cuisse de poulet en «devil»,

quand Lady Pomeroy, habillée d’un lainage sombre et couverte de bijoux,

bagues, magnifique broche de fantaisie, et diamants aux oreilles, fit

son apparition, suivie de ses deux petits chiens, Mars et Vénus. Elle

s’assit tout de suite, et, tout en soulevant les couverts d’argent des

petits réchauds ronds à sa portée:

--Oh! James, vous êtes encore seul à table, ce matin?

--Oui, ma chère, tout le monde dort, je crois.

--Il est seulement le quart.

Et au domestique qui lui demandait à voix basse:

--Thé?... café?... chocolat?...

--Café, je vous prie.

Puis tournant la tête vers le dressoir où, sur une nappe blanche,

étaient rangées les viandes froides:

--Du bœuf froid, s’il vous plaît.

Mystérieusement et silencieusement, les trois domestiques s’occupèrent à

accomplir la tâche difficile de couper des tranches fines comme des

pains à cacheter, et à les faire passer sur l’assiette de Mylady.

Elle tenait sous sa main droite trois ou quatre lettres, et en décacheta

une pendant qu’on la servait. Après avoir parcouru les premières lignes:

--Ah! James, Dodo arrive aujourd’hui!

--Vraiment, j’en suis charmé.

--Mais avez-vous lu sa dernière lettre dans le _Télégraphe_?

--Certainement non..., darling. Comment pouvez-vous supposer que je

m’occupe de pareilles billevesées? Qu’est-ce que vous avez là à

gauche?...

--Du ris de veau... en voulez-vous?... Vraiment, vous n’avez pas lu une

seule de ses lettres?

--Pas une seule!

--Comment ferez-vous pour lui en parler?

--Je ne lui en parlerai pas!

--Oh! James, vous êtes sévère pour Dodo. Vous savez qu’on dit ses

lettres merveilleuses d’éloquence et d’érudition, d’érudition surtout!

--Soit!... Mais, ma chère, tout ce que je puis faire, c’est de respecter

sa folie. Vous ne me demandez pas de la partager, je suppose?...

--Sa folie!... mais elle soutient une cause si juste, si difficile, si

intéressante...

Le grave Sir James n’eut pas la peine de répondre, car la porte

s’ouvrit, et la brillante Mrs Hobart-Moray fit son entrée, suivie de son

mari. Derrière eux marchait Reginald Pomeroy, le frère cadet,

très-cadet, de Sir James...

--Oh! bonjour, tout le monde, dit Mrs Hobart-Moray... Sir James, vous

êtes horriblement exact... Darling Maud (Maud est le petit nom de Lady

Pomeroy), comme vous avez bonne mine... Mars, Vénus, mes bons chiens,

comment allez-vous? Là... là... Chocolat, je vous prie.

Et comme Sir James soulevait les réchauds placés dans son voisinage,

pour en faire voir le contenu à madame Hobart-Moray:

--Merci, Sir James, oui, ces petites côtelettes.

Et frottant ses mains blanches l’une contre l’autre:

--Quel temps charmant!

Elle jouissait du beau temps, madame Hobart-Moray, comme de tout ce qui

est bon sous le ciel.

Dès qu’elle la vit occupée à faire les honneurs à son déjeuner, Lady

Pomeroy se hâta de communiquer sa nouvelle.

--Charlotte, je viens de recevoir une lettre de Dodo; elle arrive ce

soir.

--Darling Dodo! répond Mrs Hobart-Moray en se beurrant avec raffinement

une tartine de pain bis.

--Oui, mais est-ce que vous avez lu sa dernière lettre?

--Moi?... Non... Je ne crois pas... Et s’adressant à son mari: Ralph,

est-ce que vous vous rappelez si j’ai lu la dernière lettre de Lady

Dorothéa?

Ralph se déclara incapable de renseigner sa chère femme.

--Supposez que vous l’avez lue, alors, dit Reginald Pomeroy, et que vous

l’avez oubliée.

--Oh! Reginald, vous êtes ridicule. Dodo mérite toute votre sympathie,

elle est dévouée à une cause sérieuse.

--Elle s’est déjà dévouée à cent causes, répond irrévérencieusement

Reginald. L’année passée, c’était un roi sauvage; est-ce qu’elle a une

reine sauvage, cette année, Maud?

--Reginald, vous savez très-bien qu’elle est la présidente de la Ligue

pour la réforme de l’habillement des femmes, pour l’habillement

«rationnel» et «hygiénique».

--Ce qui serait rationnel, dit sentencieusement sir James, ce serait

qu’elle s’habillât comme tout le monde.

--Mais, James, notre costume est horriblement incommode; vous en parlez

à votre aise avec vos knickerbockers!

--Est-ce que vous voulez porter des knickerbockers, Maud? dit Reginald.

Et comme à cette irrévérencieuse supposition, Sir James fronçait le

sourcil:

--Mais, dit madame Hobart-Moray, vous savez bien que le «_Dual

Garment_», ou la jupe divisée, ou tout ce que vous voudrez, qui a la

forme d’un pantalon, est, pour les femmes, le vêtement de l’avenir.

--Eh bien, là, vrai, dit Reginald avec une gravité feinte, je trouve

cela choquant; heureusement que Dodo est charmante dans n’importe quel

costume!

Ici, Sir James qui est un scrupuleux observateur des convenances, rompit

l’entretien en adressant à M. Hobart-Moray quelques réflexions sur la

politique du jour. Mais comme quelques minutes après son déjeuner fini,

il prend ses lettres et s’en va, Reginald se hâte de demander à madame

Hobart-Moray pourquoi elle ne s’habille pas d’une façon rationnelle.

--Parce que Ralph ne veut pas.

--Oh! nous savons que c’est un tyran! Montez-vous à cheval, Moray, ce

matin?

--Oui.

--Eh bien, alors venez avec moi: j’ai promis à James d’aller voir un

cheval à X..., vous me donnerez votre avis.

Le déjeuner terminé, ces messieurs vont droit du «breakfast room» à

l’écurie, tandis que Lady Pomeroy et Mrs Hobart-Moray sortent, en

flânant, lire leurs lettres, sur le tapis vert qui s’étend devant la

maison.

Le parc est dans toute sa beauté, vert, profond et vaste: à gauche, on

aperçoit les charmilles qui entourent le parterre de fleurs, dessiné à

la française, et rempli de belles statues. Belfry-Hall est une vieille

maison en pierres grises, avec d’innombrables fenêtres placées

irrégulièrement; une tour carrée couverte de lierre dans un coin; un

rez-de-chaussée superbement élevé, et s’ouvrant partout sur une vaste

allée sablée et un tapis vert formant une terrasse, fermée par une

balustrade de pierre sur laquelle, de loin en loin, se tiennent des

paons; et, de distance en distance, des vases de marbre remplis de

géraniums rouges et d’héliotrope odoriférant.

A l’intérieur, tout est solide, luxueux et vieux genre. Sir James aime

sa maison telle quelle, avec ses tableaux de maître et ses draperies de

perse luisante, avec son argenterie massive et sa salle à manger

d’acajou épais. Rien n’a été changé aux bustes d’hommes d’État d’un

autre temps, ni aux portraits de famille. Sir James a horreur des

innovations et de ce qu’il appelle le décor à la moderne. Lady Pomeroy

n’y peut sacrifier qu’en accordant de la façon la plus artistique

possible ses fleurs et ses porcelaines. Pour cela et pour l’arrangement

du couvert, Sir James lui laisse toute liberté. Ce qu’il demande avant

tout, c’est l’ordre, c’est la régularité, c’est une étiquette digne,

immuablement réglée dans toutes les circonstances de la vie. Mylady peut

inviter ses amis et passer son temps à sa guise, pourvu que ces

conditions soient observées et que Sir James ait la paix qu’il lui faut,

pour passer des heures dans sa bibliothèque; c’est un latiniste enragé,

et il prépare depuis des années une bonne traduction de Cicéron; ce qui

ne l’empêche pas de représenter très-assidûment son comté au Parlement.

Les amies de Lady Pomeroy le trouvent un peu ennuyeux; mais on est

extrêmement bien à Belfry-Hall, elles ne le lui montrent pas.

Mylord et Mylady · 第 30 / 63 题