HOUSE-PARTY

I

Lady Charles Berner est une de ces tranquilles personnes élevées à la

campagne, dont les plus vifs plaisirs ont été, de temps en temps, un

County-Ball, et les distractions, des Lawn-Tennis plus ou moins réussis.

Une fois mariée, Lady Charles a changé de maison, mais sa vie n’a pas

été plus accidentée. Lord Charles n’aime que l’agriculture, la chasse et

la pipe, et elle s’est figuré aussi qu’elle n’aimait que l’agriculture,

la chasse et la pipe. En y ajoutant les joies que l’on promet à la bonne

conscience, elle se croyait assurée d’une existence très-douce. Elle

aimait ses comptes de ménage, elle aimait ses lapins, elle aimait même

ses cochons... puis elle cessa d’aimer tout cela. Leur fortune ne

permettait pas aux Berner une double installation aux champs et à la

ville; mais Lord Charles avait la chance de posséder, à Londres, un

frère aîné généreux, Lord Treppy. Or, Lord Treppy allant en Norvége

cette année, et Mylady l’accompagnant, au lieu de louer leur maison, ils

la prêtèrent aux Charles; ceux-ci se crurent tenus d’accepter une offre

aussi avantageuse.

Lord Charles avait un certain entraînement, mais Mylady, qui était

paresseuse, se sépara avec peine de ses animaux domestiques. Huit jours

après, elle ne se souvenait plus guère que «the Hedge» existât; quinze

jours plus tard, elle y songeait avec mépris, et au bout d’un mois avec

horreur. L’air de Londres, les plaisirs, le Parc, les dîners, les bals

lui paraissaient son élément naturel; elle s’amusait follement avec une

tranquillité grave, qui n’était pas sans attrait. Grande, toute blanche,

les cheveux d’un blond roux, les yeux bleus, un peu myopes, une bouche

en fraise, le cou et la poitrine éclatants comme la neige fraîchement

tombée; mal mise, elle était belle, d’une beauté de campagnarde; elle

aimait les parfums forts et les fleurs odoriférantes; elle en portait de

grosses touffes, et sa personne était toujours fraîche à la croire

sortant du bain; elle tendait à chacun, avec une cordialité visible, ses

belles mains un peu grandes, mais souples et bien faites.

Elle s’amusait avec l’entrain d’un enfant bien portant, ravie de rire et

de s’entendre dire toutes sortes de choses agréables, dont elle n’avait

pas l’habitude. Lord Charles l’avait choisie quand il avait quarante ans

et elle trente, et ne s’était pas cru tenu à de grands frais de cour.

Depuis qu’elle complétait l’ameublement de sa maison, sa galanterie

n’avait pas fait de progrès.

Lady Charles, qui avait toujours été économe, devint dépensière, mais

sans transition, tout d’un coup. Elle avait envie de tout et aurait

pleuré quand son mari venait lui lire les feuilles locales. Qu’est-ce

que cela lui faisait maintenant? l’état de la ferme, elle s’en moquait.

Elle songeait au bal de Lady X... et à la robe de tulle vert d’eau que

lui confectionnait sa femme de chambre, car elle faisait encore

confectionner toutes ses robes par sa femme de chambre.

Lord Charles ne faisait nulle attention au changement, débitait son

boniment, expliquait son engrais, lisait les lettres du régisseur, les

nouvelles du veau dernier-né, l’annonce d’une portée de lapins, fumait

sa pipe, buvait son eau-de-vie et son soda, et s’en allait à son club

causer avec d’autres gentlemen conservateurs, agriculteurs bornés comme

lui-même; là, il lisait d’interminables journaux et reparaissait pour

accompagner Mylady, car il considérait un peu d’amusement comme

hygiénique, et sa belle Caroline se portant très-bien, il comprenait

qu’elle aimât le mouvement et même la danse une fois par hasard. Du

reste, il parlait toujours du ton d’un homme venu une fois à Babylone,

mais qui n’a pas l’intention d’y revenir. Comme il n’était pas avare, il

voulait bien, pour une fois, se livrer à des dépenses au delà de son

revenu, mais à condition de n’y revenir jamais. Lady Charles était

décidée à y revenir toujours; les lettres qu’elle recevait de la

campagne l’énervaient, tout ce qui faisait allusion au retour

l’exaspérait, et un soir, quand Lord Charles répondit avec son gros rire

à un espoir exprimé de les voir l’année suivante:

--Ici l’année prochaine! Ni l’année prochaine, ni dans dix ans! Nous

retournons dans notre niche pour n’en plus sortir, n’est-ce pas, Carey?

Elle sourit, mais elle l’aurait étranglé.

Chose étonnante, elle n’avait jamais eu de rêveries, d’aspirations; sa

jeunesse s’était écoulée tranquillement à attendre un mari, à étudier le

piano et la botanique, et à marcher quatre heures par jour, chaussée de

bottines sans talon. Après cela, on peut se croire une femme raisonnable

et ne pas l’être.

Lord Charles n’avait pas voulu la conduire au derby; elle avait vu d’un

balcon de Grosvenor place revenir les voitures, ce qui l’avait un peu

dédommagée; mais aller à Ascot, cela, elle le souhaitait avec passion.

Elle connaissait un tas de gens qui y allaient, qui l’auraient bien

invitée à se joindre à eux, mais qui n’y pensaient pas. Lady Charles

Berner était encore un _outsider_ et menaçait de le demeurer,

puisqu’elle partait, et Lord Charles, qui était extrêmement de mauvaise

humeur, par suite de la mort subite d’une magnifique génisse, avait

déclaré qu’il n’irait pas; il n’avait pas d’argent, pas dix livres; il

n’irait pas!

Il n’y a que la hardiesse pour réussir. Lady Charles Berner demanda de

but en blanc à Lady Gwendoline Vancouver, qui avait loué à Sunningdale

un délicieux cottage pour la semaine d’Ascot, si elle ne voulait pas

l’inviter.

--J’ai si envie d’y aller!

--Dear Lady Charles, ah! si j’avais su, Syringa Cottage est si petit! et

notre _house-party_ est au complet.

--Ah! chère lady Gwen, donnez-moi la chambre de votre femme de chambre!

--Non, mais je vous en trouverai une absolument; seulement Lord

Charles...

--Mais il ne veut pas venir! cria presque Lady Charles.

--Oh! alors je vous promets; il y a un fumoir au premier, je crois, je

le ferai déranger; enfin je parlerai à Mrs. Top. (Mrs. Top était la

_housekeeper_ et une personne de profonde conséquence.)

Grâce à Mrs. Top, qui le voulut bien, Lady Charles Berner fut invitée à

faire nombre dans le _house-party extra cream_ de Lady Gwendoline

Vancouver.

Elle était aux anges, et la femme de chambre sur les dents, mais elle

avait des robes, et même plusieurs robes. Pendant ce temps, Lord Charles

usait le papier à lettres de son club à écrire des lettres d’affaires et

à aligner des chiffres, toujours désastreux, comme tous les chiffres.

Mylord et Mylady · 第 21 / 63 题