Lady Orris commença par des dîners, et ces dîners faisaient le désespoir
du pauvre Marmaduke; il lui était effroyable d’avoir à donner le bras à
une duchesse ou à une comtesse, à passer devant tout le monde et, durant
le dîner, à suffire à une conversation. Lady Orris excusait bien à
l’avance la timidité de son mari; elle le faisait même devant lui d’un
ton maternel qui rendait le pauvre Marmaduke dix fois plus confus. Mais
cela n’empêchait pas les dîners de Lady Orris d’être agréables, et son
chef un artiste émérite.
Elle donna deux bals, et ces bals ayant réussi, elle voulut avoir la
comédie chez elle, mais l’avoir d’une façon complète; elle avait pour
cela un excellent conseiller. L’honorable Victor Fielding, son propre
cousin germain, était un jeune homme réputé plein d’esprit. Dès
l’adolescence, il ne pouvait parler à son valet de chambre sans jeter ce
personnage dans des convulsions d’hilarité; quant à son coiffeur et à
son bottier, ils estimaient M. Fielding l’homme le plus spirituel de la
terre. Revêtu de cette auréole, et malheureusement dépourvu de fortune,
Victor Fielding entra dans le monde, propre à tout et bon à rien, et un
beau jour épata la société et son honorable famille en paraissant sur
les planches d’un vrai théâtre et en choisissant un rôle burlesque pour
son début; on cria d’abord, puis on se mit à raisonner, et finalement,
au lieu d’être déchu, Victor Fielding se trouva plus recherché que
jamais; c’était un acteur, mais un des leurs; beaucoup de femmes le
trouvaient aimable, ses engagements aux théâtres étaient courts, et
entre temps il jouait avec des amateurs sans trop se faire prier. Et il
avait promis à Lady Orris de jouer chez elle!!!
Sir Marmaduke détestait Fielding, détestait les gens de théâtre,
détestait les comédies de société. Lady Orris, sa belle-mère, tout en
lui faisant les gros yeux, lui avait inculqué tous les préjugés qui
convenaient, il y a cent ans, aux gens bien nés. L’idée qu’une Orris se
fît applaudir par un public quelconque (et sa femme parlait maintenant
d’une représentation de charité où l’on entrerait pour sa guinée) le
mettait en fureur. Il essayait des remontrances à sa chère Bertha; il ne
répondait pas à Fielding quand celui-ci lui parlait; mais ni lui ni
l’autre n’avaient l’air de s’en apercevoir. Si l’on était en
particulier, Bertha donnait à son mari une chiquenaude sur le bout du
nez, ce qui terminait la discussion; s’il y avait un tiers, elle prenait
la mine d’un ange résigné et compatissant; quant à Fielding, il faisait
la grimace en aparté d’une façon qui ravissait Lady Orris. Ils étaient
les gens les plus gais du monde, prenant des mesures, renversant en
imagination les cloisons, élevant les portants et surtout dessinant les
costumes--car Victor Fielding dessinait; on disait même, ce qui
s’appelle tout bas, c’est-à-dire très-haut, que les costumes de la
célèbre Kitty Dove étaient sortis de son cerveau.