Cependant Lady Gwendoline n’était rien moins que rassurée; réellement
son mari l’avait-il reconnue? Était-ce par calcul qu’il avait feint de
tout ignorer, et pouvait-elle recevoir Cis Pen sans danger? Ou, s’il
l’ignorait réellement, n’allait-il pas d’un moment à l’autre apprendre
la vérité?
Ces préoccupations l’agitaient fort lorsque, quelques jours après cette
scène, elle reçut de son mari une demande d’entretien qui fut
accordée.--Il s’agissait, en effet, de choses sérieuses pour le ménage.
L’histoire de la rencontre des deux _hansoms_ s’était ébruitée, et la
nouvelle d’un scandale concernant M. Eustace Vancouver et miss Mabel
Deare était parvenue, grâce aux feuilles spéciales, jusqu’au fond de la
province, où M. Vancouver père se reposait. La vision d’un divorce
possible, de perdre l’honneur d’avoir une fille de duc comme bru, avait
consterné la famille! M. Vancouver s’était hâté d’écrire à son fils,
l’invitant à redoubler d’égards pour sa femme, et le pressant d’obtenir
qu’elle vînt leur faire une visite, ce qui suffirait pour faire tomber
tout bruit fâcheux. En même temps, il laissait entendre que, si un
sacrifice d’argent pouvait réparer une imprudence de son fils, il était
prêt à le faire. Mais tout cela était attaché à la clause de la présence
de Lady Gwendoline, qui jusqu’ici s’était toujours refusée à aller chez
ses beaux-parents. C’est ce qu’il fallait obtenir.
Lady Gwendoline attendait son mari de pied ferme. Quand il frappa
discrètement à la porte du cabinet de toilette, il la trouva occupée à
lire les feuilles hebdomadaires, Emperor, le danois, plus magnifique que
jamais, à ses pieds, et Lancelot, son perroquet, sur ses épaules. D’un
simple signe de tête, et sans quitter sa lecture, elle lui désigna un
siége.
A dessein, elle avait composé sa toilette du matin d’une magnifique
pelisse fraise écrasée, s’ouvrant sur une robe japonaise brodée
d’oiseaux. Le cabinet de toilette était vert et or, les fenêtres voilées
de gaze indienne brochée d’or; au-dessus du fauteuil où Lady Gwendoline
était couchée, les plumes d’un paon s’ouvraient en parasol, faisant à
ses cheveux blonds un diadème vraiment royal. Sous cet appareil, Lady
Gwendoline était extrêmement imposante.
M. Vancouver, au contraire, gardant une attitude quelque peu
embarrassée, prit place sur le siége qu’on venait de lui désigner. En
lui-même, il faisait d’assez tristes réflexions; il avait horriblement
besoin d’argent: la veille encore, Mabel Deare avait déclaré que, pour
rendre ses souvenirs plus clairs et ses récits plus discrets, il fallait
commencer par réaliser deux ou trois de ses fantaisies, et les
fantaisies de Mabel étaient chères. Le carnet de chèques de M. Vancouver
en avait vu long à cet égard.
La femme de chambre était occupée à ranger les flacons de vermeil:
--Renvoyez Hill, s’il vous plaît, dit Vancouver.
Du haut de son espèce de trône, et de l’air d’une souveraine donnant
audience, Lady Gwendoline fit un signe; le pauvre Eustace cherchait un
joint et le trouva enfin en tirant les oreilles du chien, il confessa
des embarras d’argent, la nécessité _absolue_ d’avoir recours à son
père, et proposa à lady Gwendoline de l’accompagner chez ses parents...
une courte visite... ils le désiraient beaucoup...
--Seriez-vous disposée, dit-il en terminant, de consentir à ce
déplacement?
Lady Gwendoline prit l’air indifférent et mécontent d’une femme qui n’a
rien à se reprocher, elle.
--Cela a l’air de vous ennuyer?
--Extrêmement!
--Je vous serais pourtant très-obligé...
--Combien de temps là-bas?
--Une dizaine de jours.
Elle le fit attendre, et puis d’un ton généreux:
--Eh bien, j’irai.
Et voilà comment la rencontre de deux _hansoms_ a eu pour résultat de
coûter d’abord:
Dix mille livres à M. Vancouver père;
Une parure pour sa belle-fille;
Deux poneys pour les enfants;
Pour Lady Gwendoline, d’en faire l’idole de tous les Vancouver, qui
tiennent à leur fille de duc comme à leur vie;
De la rendre absolue et souveraine maîtresse dans son ménage, car
Eustace n’est pas pardonné.
Enfin, de faire de Cis Pen le plus heureux des hommes.