Un matin de juin, par un temps bas, chaud et brumeux, Lady Gwendoline,
toute droite, sérieuse, habillée de crêpe de Chine blanc, boutonnant ses
grands gants de Suède, également blancs, fleurie comme une fiancée, se
préparait à sortir. Emperor et Bertie étaient à leur poste, le tapis
déroulé devant la porte, la victoria bien contre le trottoir, et Eustace
Vancouver, qui allait monter à cheval, se tenait fumant sur les marches
de la maison, prêt à mettre d’abord Gwen en voiture. Comme Lady Gwen
paraissait, son mari saluait, de la main, un jeune homme qui traversait
le square.
--Qui est-ce? demanda Lady Gwen de son air indolent.
--Oh! personne, le petit Tommy Lorrett.
--Dites-lui de venir luncher un de ces jours, fit Lady Gwendoline.
--Si vous voulez, mais il n’en vaut pas la peine.
Eustace Vancouver n’était pas discutailleur; il s’occupa d’installer
Lady Gwen; il hissa lui-même Bertie, et subit de bonne grâce le choc
d’Emperor qui faillit le renverser. La voiture s’éloigna. Les trois
valets de pied, qui étaient sur le seuil, regardèrent dévotement
Vancouver sauter en selle; puis on roula le tapis, la porte se referma,
et Lady Gwendoline continua sa route vers le parc, en pensant à Tommy
Lorrett. Ce n’était pas, comme on le croirait difficilement, du reste,
que la vue d’un jeune athlète plus ou moins blond, et ayant une rose
plus ou moins épanouie à sa boutonnière, fût le moins du monde faite
pour troubler inopinément l’esprit de Gwen; elle n’était pas
inaccessible à des sentiments agités, mais il fallait pour être regardé
par elle avec bonté, beaucoup plus de temps et de peine. Non; Lady
Gwendoline Vancouver, qui connaissait tout le monde, donnait deux bals
par saison et un nombre imposant de dîners, n’avait pu vaincre une
vieille rancune d’un petit monsieur de rien du tout, qui s’appelait
Victor Rowe, et dont elle s’était moquée autrefois, lorsque avec ses
grands yeux bleus de femme, aux cils noirs frisés, il avait voulu faire
l’amoureux de Lady Gwendoline.
Victor Rowe n’était alors qu’un assez gentil garçon posant pour
l’esprit, et cet esprit lui avait servi, car il était devenu le
directeur du _Miroir_, feuille hebdomadaire archi-élégante, archi bien
informée, et publiant les portraits chromolithographiés des femmes les
plus en vue, les plus belles, les plus conquérantes. Or, avoir son
portrait dans le _Miroir_ était un des caprices non réalisés de Lady
Gwen! Victor Rowe affectait toujours de ne pas la connaître, et, pour la
dépiter, avait publié un portrait très-flatté de Lady Treppy. Lady Gwen
en avait pleuré, car sa photographie était partout et se vendait
beaucoup mieux que celle de sa sœur, et Eustace Vancouver avait le
plaisir, soit qu’il allât au Club ou descendît Regent-Street, de voir à
toutes les vitrines de papetiers le portrait de sa femme: là, en costume
de bal (très-grec); là, en robe de thé; là, en costume de vendeuse de la
«vieille foire anglaise»; ici, avec Bertie; plus loin, avec Bertie et
Emperor, et partout, sous les photographies, une petite pancarte portant
ces caractères bien moulés: Lady Gwendoline Vancouver. Tous les
papetiers constataient qu’il y avait une demande très-soutenue pour le
portrait de Lady Gwendoline, tandis que Lady Treppy, même dans son
costume de grande dame vénitienne, avec sa fille à son côté en petite
Vénitienne, se vendait faiblement. Et cependant Lady Treppy avait eu les
honneurs du _Miroir_, les honneurs d’une biographie, et toute
l’Angleterre savait, à l’heure qu’il était, qu’elle jouait du violon,
mieux que Paganini, cela va sans dire! Lady Gwendoline n’avait jamais
confié ce petit déboire à son mari; à vrai dire, elle lui confiait peu
de chose; elle en avait un jour laissé tomber quelques mots à Cis Pen,
un de ses bons amis; mais quoique cet excellent garçon se fût jeté au
feu sans hésiter, pour les yeux de Gwen, il n’avait rien trouvé de mieux
que de jurer sur Victor Rowe, et d’offrir à Lady Gwen d’aller lui casser
la tête, laquelle proposition avait été repoussée avec perte.
Les choses en étaient là, et Lady Gwendoline, peu habituée aux
résistances, était irritée, et dans son esprit ce désir avait pris des
proportions inquiétantes. Elle savait sa valeur, Lady Gwen, et elle ne
négligeait nulle chose pour la faire ressortir; elle arrivait bonne
première à toutes les excentricités; on l’avait vue, aux courses de
Goodwood, habillée d’écarlate des pieds à la tête, et se promenant au
bras de Cis Pen avec l’air indifférent d’une personne vêtue de noir, et
qui sait que personne ne la regarde. Elle donnait des soupers, elle
gravait à l’eau-forte!... Enfin, c’est une femme complète qui ne veut
pas avoir le démenti sur quoi que ce soit.