II

Un matin de juin, par un temps bas, chaud et brumeux, Lady Gwendoline,

toute droite, sérieuse, habillée de crêpe de Chine blanc, boutonnant ses

grands gants de Suède, également blancs, fleurie comme une fiancée, se

préparait à sortir. Emperor et Bertie étaient à leur poste, le tapis

déroulé devant la porte, la victoria bien contre le trottoir, et Eustace

Vancouver, qui allait monter à cheval, se tenait fumant sur les marches

de la maison, prêt à mettre d’abord Gwen en voiture. Comme Lady Gwen

paraissait, son mari saluait, de la main, un jeune homme qui traversait

le square.

--Qui est-ce? demanda Lady Gwen de son air indolent.

--Oh! personne, le petit Tommy Lorrett.

--Dites-lui de venir luncher un de ces jours, fit Lady Gwendoline.

--Si vous voulez, mais il n’en vaut pas la peine.

Eustace Vancouver n’était pas discutailleur; il s’occupa d’installer

Lady Gwen; il hissa lui-même Bertie, et subit de bonne grâce le choc

d’Emperor qui faillit le renverser. La voiture s’éloigna. Les trois

valets de pied, qui étaient sur le seuil, regardèrent dévotement

Vancouver sauter en selle; puis on roula le tapis, la porte se referma,

et Lady Gwendoline continua sa route vers le parc, en pensant à Tommy

Lorrett. Ce n’était pas, comme on le croirait difficilement, du reste,

que la vue d’un jeune athlète plus ou moins blond, et ayant une rose

plus ou moins épanouie à sa boutonnière, fût le moins du monde faite

pour troubler inopinément l’esprit de Gwen; elle n’était pas

inaccessible à des sentiments agités, mais il fallait pour être regardé

par elle avec bonté, beaucoup plus de temps et de peine. Non; Lady

Gwendoline Vancouver, qui connaissait tout le monde, donnait deux bals

par saison et un nombre imposant de dîners, n’avait pu vaincre une

vieille rancune d’un petit monsieur de rien du tout, qui s’appelait

Victor Rowe, et dont elle s’était moquée autrefois, lorsque avec ses

grands yeux bleus de femme, aux cils noirs frisés, il avait voulu faire

l’amoureux de Lady Gwendoline.

Victor Rowe n’était alors qu’un assez gentil garçon posant pour

l’esprit, et cet esprit lui avait servi, car il était devenu le

directeur du _Miroir_, feuille hebdomadaire archi-élégante, archi bien

informée, et publiant les portraits chromolithographiés des femmes les

plus en vue, les plus belles, les plus conquérantes. Or, avoir son

portrait dans le _Miroir_ était un des caprices non réalisés de Lady

Gwen! Victor Rowe affectait toujours de ne pas la connaître, et, pour la

dépiter, avait publié un portrait très-flatté de Lady Treppy. Lady Gwen

en avait pleuré, car sa photographie était partout et se vendait

beaucoup mieux que celle de sa sœur, et Eustace Vancouver avait le

plaisir, soit qu’il allât au Club ou descendît Regent-Street, de voir à

toutes les vitrines de papetiers le portrait de sa femme: là, en costume

de bal (très-grec); là, en robe de thé; là, en costume de vendeuse de la

«vieille foire anglaise»; ici, avec Bertie; plus loin, avec Bertie et

Emperor, et partout, sous les photographies, une petite pancarte portant

ces caractères bien moulés: Lady Gwendoline Vancouver. Tous les

papetiers constataient qu’il y avait une demande très-soutenue pour le

portrait de Lady Gwendoline, tandis que Lady Treppy, même dans son

costume de grande dame vénitienne, avec sa fille à son côté en petite

Vénitienne, se vendait faiblement. Et cependant Lady Treppy avait eu les

honneurs du _Miroir_, les honneurs d’une biographie, et toute

l’Angleterre savait, à l’heure qu’il était, qu’elle jouait du violon,

mieux que Paganini, cela va sans dire! Lady Gwendoline n’avait jamais

confié ce petit déboire à son mari; à vrai dire, elle lui confiait peu

de chose; elle en avait un jour laissé tomber quelques mots à Cis Pen,

un de ses bons amis; mais quoique cet excellent garçon se fût jeté au

feu sans hésiter, pour les yeux de Gwen, il n’avait rien trouvé de mieux

que de jurer sur Victor Rowe, et d’offrir à Lady Gwen d’aller lui casser

la tête, laquelle proposition avait été repoussée avec perte.

Les choses en étaient là, et Lady Gwendoline, peu habituée aux

résistances, était irritée, et dans son esprit ce désir avait pris des

proportions inquiétantes. Elle savait sa valeur, Lady Gwen, et elle ne

négligeait nulle chose pour la faire ressortir; elle arrivait bonne

première à toutes les excentricités; on l’avait vue, aux courses de

Goodwood, habillée d’écarlate des pieds à la tête, et se promenant au

bras de Cis Pen avec l’air indifférent d’une personne vêtue de noir, et

qui sait que personne ne la regarde. Elle donnait des soupers, elle

gravait à l’eau-forte!... Enfin, c’est une femme complète qui ne veut

pas avoir le démenti sur quoi que ce soit.

Mylord et Mylady · 第 7 / 63 题