LE PORTRAIT

I

Lady Gwendoline Vancouver a vingt-six ans; elle est jolie, elle est

riche, ce qui est agréable; elle est parfaitement née, ce qui a son

prix; enfin elle est charmante et étonnante en toute sorte de choses,

mais elle a ses petits chagrins dont elle ne parle pas.

Lady Gwen, qui est blanche comme la neige des Alpes, qui a des cheveux

châtains, ondés, courts et légers, un petit nez droit, une bouche ronde,

l’air étonné et sérieux, tient à plaire et plaît. Elle fait tout ce

qu’il faut pour cela, la belle Gwen, et c’est entre elle et sa sœur

aînée, Lady Treppy, qui a épousé un Pair, une rivalité parfaitement

soutenue. Lady Treppy se coiffe avec des boucles courtes et un petit

chignon de rien du tout; les cheveux ne sont plus de mode. Lady Gwen a

coupé les siens et s’est fait une Titus très-drôlette et réussie du

reste. Lady Treppy est esthétique et porte des manches tailladées, des

cordelières, des aumônières, des bonnets du temps de la reine Anne; elle

est meublée en vieux style anglais (on n’a jamais su ce que c’était).

Lady Gwendoline a mis bas le corset, s’habille à la grecque, trouve la

chemise un vêtement démodé, et le remplace par un maillot de soie chair.

L’une et l’autre portent des bas transparents, et leurs toilettes de thé

sont des chefs-d’œuvre. Comme Lady Treppy est beaucoup plus blonde que

Lady Gwen, elles sortent quelquefois ensemble, et aiment qu’on dise à

leur entrée: «Voilà les belles sœurs!» (_The handsome sisters!_)

Eustace Vancouver, le mari de Lady Gwendoline, n’est que le troisième

fils d’un brasseur, mais ce brasseur a des millions, et ses fils

s’offrent légitimement des filles de duc. Du reste, élevé lui-même comme

un fils de duc, ayant parié aux courses à seize ans, fait quinze mille

livres de dettes avant sa majorité et n’aimant que les chevaux. Bel

homme, ne croyant ni à Dieu ni au diable, généreux comme un pacha, et ne

refusant rien ni à Gwen ni à d’autres. Lady Gwen et Lady Treppy sont

toutes deux folles de courses, parient sans compter, et Lady Treppy

dirige elle-même le haras de mylord, dont pas un cheval ne gagne jamais,

et qui passe sa vie à perdre, à emprunter et à hypothéquer. En

attendant, on vit sur un pied de 35,000 livres par an, les années

raisonnables. Lady Gwen qui sait qu’elle peut dépenser plus ne s’en

prive pas, et sa maison de Grosvenor square est tout ce qu’on peut voir

de plus chic; il y a émulation entre elle et Lady Treppy, sur la taille

de leurs valets de pied; aussi ont-elles derrière leurs voitures de

jeunes géants qui font lever le nez à toutes les _housemaids_. Lady Gwen

est à la mode, et elle en veut être la reine; elle ne se refuse rien qui

puisse la faire regarder et admirer; elle a un chien danois de la taille

d’un poney et le mène le matin au parc dans sa victoria.--La victoria

est si élégante pour une femme seule!--De temps en temps Bertie,

ravissant bonhomme de quatre ans et qu’on habille en velours caroubier,

col Charles Ier, plumet idem, est étalé sur le siége de devant, et

Emperor, le chien, lui sert de repoussoir. Dans le fond, couchée à demi,

l’œil grand ouvert et perdu, Lady Gwendoline parée, sentant bon,

d’énormes roses toujours au col et des fleurs naturelles au chapeau,

semble une belle idole.

Mylord et Mylady · 第 6 / 63 题