C’était une chambre obscure et malsaine située au quatrième étage de la
rue Sainte-Foy; la fenêtre ouverte sur un puits fétide, qu’on désignait
sous le nom de cour, ne laissait pénétrer qu’une lumière pâle et des
miasmes pestilentiels. Misérable était le mobilier de cette chambre: le
lit de bois, plaqué jadis, ne laissant plus voir que la colle,
supportait deux minces matelas de varech; une commode éraillée, dont
l’un des pieds était remplacé par une brique de champ; deux chaises
dépaillées; une table dont le marbre avait été enlevé, et un fauteuil
diapré de toutes les couleurs, si crasseux et si sale que plusieurs
générations devaient s’y être assises; sur la cheminée, une petite glace
malpropre dont le tain était à moitié enlevé, complétait l’ameublement.
Là, demeurait Louise; couchée sur le triste grabat de cette chambre,
elle pleurait et souffrait depuis un peu plus d’un mois, depuis le jour
où elle avait quitté sa petite chambre.
La fièvre avait gonflé ses traits si beaux, si réguliers jadis, marbré
cette peau si blanche; ses yeux demesurément ouverts, mais fixes et
mornes, exprimaient le plus horrible désespoir.
Bientôt entra une grosse femme à la voix rauque, aux traits épais, à la
démarche crapuleuse; à sa vue, Louise eut un tressaillement.
--Eh bien, ma fille, dit cette femme, êtes-vous décidée?
--Oh! madame, répondit la malheureuse enfant, je souffre tant!
--Raison de plus, petite, on est bien mieux soigné à l’hôpital que dans
un garni, et puis un malade, c’est gênant; d’ailleurs ça abîme mes draps
et mes matelas, d’avoir toujours quelqu’un dessus. Comme cela enfin,
votre quinzaine finit demain, avez-vous de l’argent? Il n’y en a plus
dans la petite boîte.
--Comment, plus rien?
--Dame! presque; trois ou quatre francs, je crois, à peine.
--Mais pourtant, madame, il me semble qu’il n’y a pas huit jours encore
il y avait quarante francs.
--Il y a huit jours, je ne dis pas, mais, dame! v’là ce que c’est les
maladies, ça coûte cher.
--Mais qu’ai-je donc pris?
--Comment! ce que vous avez pris?
--Oui, il me semble que cette tisane et le peu de bouillon que je bois
ne doivent pas coûter si cher.
--Alors, je te vole, n’est-ce pas, espèce de petite mijaurée, bonne à
rien! hurla la grosse femme; je te vole, n’est-ce pas? soyez donc bonne!
eh bien, puisque je te vole, tu n’as qu’à t’habiller et tu vas filer, et
plus vite que ça. Allons, debout, ou de l’argent!
--Madame, de grâce! murmura Louise.
--Non, de l’argent, après je verrai; d’abord, c’est neuf francs pour la
quinzaine et de suite.
--Mais, madame, je vous payerai.
--Quand?
--Demain, quand je pourrai sortir, j’ai quelques économies.
--Où?
--A la caisse d’épargne.
--Vrai! et les yeux de la mégère exprimèrent une si féroce cupidité que
Louise eut vraiment peur.--Alors, où est le livret?
--Pas ici, madame.
--Allons, bon! dit la mégère furieuse, des blagues! Ça ne prend pas,
faut filer, et elle porta la main sur Louise pour l’arracher de dessus
le lit.
Louise eut une inspiration.--Madame, j’ai un parent riche, portez-lui un
mot de moi, il viendra.
Et Louise, d’une main mal assurée, écrivit deux lignes à Clodomir.
Une demi-heure après le jeune homme était agenouillé et pleurait près du
lit de Louise.
--Et Max, dit-il, se remettant un peu, il vous a donc abandonnée? Oh!
s’il en est ainsi....
--Non, il ne m’a pas abandonnée; il m’a bien cherchée sans doute, j’ai
fui sans rien dire.
--Mais pourquoi, pourquoi?
--Je l’aimais bien pourtant... Et Louise lui raconta son histoire, sa
maladie; depuis un mois, elle souffrait, seule, sans amis, sans secours,
sans une goutte d’eau souvent pour étancher sa soif; avec une femme qui
lui faisait peur et qui la volait.
--Surtout, ajouta-t-elle en terminant, j’ai eu confiance en vous, je me
suis souvenue de vous à l’heure du danger; pas un mot à Max, jurez-le
moi.
Clodomir promit tout...
--Vous ne pouvez rester ici, ajouta-t-il, je vais parler à la maîtresse
de l’hôtel et je ne serai pas longtemps absent.
Louise, le soir même, était couchée dans une petite chambre bien propre,
près des boulevards extérieurs, une garde-malade était à son chevet.
--Maintenant, dit Clodomir, à demain, Louise, je viendrai de bonne
heure. Il se fit immédiatement conduire à l’hôtel de Tressang.
--Le vicomte Max?
--Monsieur le vicomte est sorti et ne rentrera sans doute que fort tard.
Il était neuf heures du soir.
--J’attendrai alors, il faut absolument que je lui parle.
Le domestique, qui avait reconnu un ami de son maître, le conduisit à la
chambre de Max.