Le rêve de tous les lions ruinés était à cette époque mademoiselle
Henriette de Chevonceux.
C’était une grande jeune fille aux cheveux d’un blond fade, aussi
acariâtre que riche, et qui, pour surcroît d’agréments, possédait une
bosse que toute l’habileté de ses couturières pouvait à peine
dissimuler.
Mademoiselle Henriette avait vingt-trois ans et régnait en despote à
l’hôtel de sa mère, vieille femme qui cherchait encore à réparer des
ans l’irréparable outrage, ruine respectable sur laquelle se lisaient
les injures du temps sous une formidable couche de carmin et de blanc.
Cette respectable marquise professait pour sa fille une idolâtrie qui
tenait du prodige pour tous ceux qui connaissaient, et par conséquent
avaient eu à en souffrir, l’horrible caractère de mademoiselle de
Chevonceux.
--L’aveuglement maternel, disait-on.
Il est vrai que cette affectueuse indulgence, cette admiration
passionnée, cette inaltérable tendresse, avaient une source moins noble.
Feu le marquis de Chevonceux, joueur affréné, viveur émérite, avait
laissé à sa femme une fortune plus que compromise; il ne resta presque
rien à la noble veuve, quelque quinze mille livres de rentes, à peu
près, la misère, pour elle.
Heureusement, un vieux parent de madame de Chevonceux, gentilhomme
campagnard, avare et colossalement riche, avait disposé en faveur
d’Henriette de toute sa fortune, évaluée par les plus modérés à cinq ou
six millions.
Henriette, majeure et fille de tête, tenait les clefs du coffre-fort;
c’était elle qui défrayait le train princier de la maison, tenant
compte des recettes et des dépenses avec autant d’exactitude qu’un
procureur, rognant sur les mémoires, mais jetant l’or au moindre de ses
caprices, fournissant à ceux de la marquise.
Elle ne réclamait en échange de ses largesses qu’indulgence pour toutes
ses fantaisies, amitié et surtout obéissance aveugle.
Faute de quoi, elle l’avait nettement expliqué à la vieille marquise,
elle se mariait, se séparait d’elle, sans lui faire la plus légère
pension, ne lui laissant pour vivre que les maigres restes du patrimoine
des Chevonceux.
C’était là l’épouvantail de la marquise, la source où elle puisait son
affection.
Un matin, Henriette se présenta chez sa mère, il était neuf heures à
peine; la marquise, qui avait passé une partie de la nuit à jouer au
wisth avec Mgr l’archevêque d’Araria, dormait encore d’un profond
sommeil.
Sa fille l’éveilla brusquement.
--Ma mère, je voudrais vous parler de suite, s’il est possible. La
marquise, terriblement contrariée, se souleva légèrement sur ses
coussins.
--Est-il bien nécessaire que ce soit de suite?
--De suite, ma mère.
--Alors, je vous écoute; cependant je ne vous dissimulerai pas,
Henriette, que je suis bien fatiguée ce matin.
--J’aurai fini en un instant, ma mère; je suis venue vous dire que j’ai
enfin trouvé un mari de mon goût, et que je veux me marier.
La marquise se laissa retomber sur son oreiller en joignant les mains
d’un air épouvanté.
--Mais, ma fille... essaya-t-elle.
--Oh! soyez sans crainte, ma mère, continua l’impassible Henriette, vous
demeurerez avec nous, et comme je serai toujours la maîtresse, vous
serez toujours chez vous. Ne croyez-vous donc pas à mon affection?
La marquise respira un peu:--J’ignorais, Henriette, qu’un nouveau parti
se fût présenté; quel est ce jeune homme?
--Il ne s’est pas présenté du tout, il n’y a peut-être même jamais
songé, ajouta Henriette pensive.
--Comment! mais alors, et les convenances?
--J’ai compté sur vous, ma bonne mère.
--Sur moi? et pour quoi faire?
--Mais pour aplanir les difficultés, l’homme que je veux pour mari est
M. de Tressang.
--Oh! Henriette! un homme ruiné.
--Raison de plus, il me devra tout; puis, j’en ai assez pour deux, et,
d’ailleurs, son père est riche.
--Un débauché!
--Gage de sagesse pour l’avenir.
--Un joueur, un joueur!
--C’est faux, ma mère, c’est faux.
--On le dit, ma fille.
--Oui, les envieux, les méchants, car enfin, ma mère, le vicomte est
certainement l’homme le plus distingué que nous ayons reçu cet hiver.
--Il a bien des envieux alors.
--Eh bien! quand tout cela serait, je le corrigerai, et puis il me
plaît.
La marquise ne répondit plus. Comme d’ordinaire, elle subissait
l’influence; cependant une idée la prit, qui lui fit faire un soubresaut
sur ses oreillers.
--Mais ce jeune homme, Henriette, tu le connais à peine.
--Assez pour l’aimer.
--Mais, ma fille, ce n’est pas une raison, cela.
--C’est une raison, ma mère.
--Cependant je ne puis pas aller le demander en mariage, moi, cela
n’est pas reçu. Te connaît-il? t’a-t-il remarquée? t’a-t-il fait
pressentir?....
--Absolument, rien.
--Eh bien, alors?
--Mais, ma bonne mère, dit Henriette avec un geste d’impatience,
comprenez donc que c’est pour cela, précisément, que j’ai compté sur
vous, sans cela.... Pensez donc, je vieillis, il faut me marier; le
vicomte sera, j’en suis sûre, un excellent mari, si j’allais plus tard
épouser un homme tyrannique qui voulût nous séparer... Oh! je serais
bien malheureuse, et vous, ma mère?
Toutes les terreurs de la marquise revinrent; elle se voyait, seule,
avec ses douze mille livres de rente, sans train de maison, sans fêtes,
sans voiture....
--Non, mon Henriette, tu ne seras pas malheureuse, ta mère ne te fera
pas défaut, ta volonté sera faite, je vais réfléchir.
--Ah! merci, ma mère, je suis rassurée maintenant; je compte sur vous,
et Henriette sortit.
--Comment faire? mon Dieu, pensait la marquise, comment faire? Le monde,
les convenances! Ah! cette enfant ne respecte rien. Si j’étais la
maîtresse!