Le lendemain Max ne pouvait détacher sa pensée de la jeune fille, qu’un
instant il avait aperçue à la petite fenêtre. Ses informations lui
avaient appris ceci:
Elle se nommait Louise Blain, n’avait point de parents, vivait
complétement seule, ne recevait personne et ne sortait que pour aller
chercher ou reporter de l’ouvrage: elle était repriseuse de dentelles.
Notre vicomte était loin d’être timide, et cependant un sentiment tout
nouveau pour lui l’empêchait de se présenter chez la jeune fille.
Il passait, tout comme un tendre berger, ses journées entières au fond
du jardin, assis sur le banc de gazon, épiant la fenêtre de Louise; il
écoutait avec ravissement sa voix gauche et sans méthode, mais
harmonieuse et pure. Cette voix lui semblait plus belle que celle de
toutes les cantatrices en vogue, et cependant, elle ne chantait que des
refrains populaires, écorchés chaque jour par des orgues de Barbarie.
--Décidément, se dit Max, cet état de choses ne peut durer, il faut
prendre un parti.
Le lendemain, un domestique se présentait chez Louise avec la lettre
suivante, dont le laconisme était destiné à faire entrevoir bien des
choses:
«Mademoiselle,
«Vous voir, c’est vous aimer; je vous ai vue. D’un mot, vous pouvez
me rendre le plus heureux des hommes: ce mot, dites-le: _Votre_
appartement est prêt, _votre_ voiture attend à votre porte une
réponse.»
Louise replia la lettre après l’avoir lue:
--Cette lettre ne peut être pour moi, dit-elle, au domestique,
reprenez-la, vous vous trompez.
--Cependant, mademoiselle!...
La jeune fille ouvrit la porte d’un air significatif, le domestique
s’inclina et sortit.
--Bien, se dit le vicomte, elle ne m’aura pas compris, ou elle aura cru
que je me moquais d’elle; le point le plus important est de la
convaincre de la réalité de mes offres.
C’est pourquoi, dès le lendemain, Max entassa dans une magnifique
corbeille tout ce qu’il put trouver de plus éblouissant: étoffes,
dentelles, châles, bijoux.
Il y en avait pour une dizaine de mille francs, c’était tout ce que le
vicomte avait pu se procurer d’argent comptant.
Le lendemain, en l’absence de Louise, le concierge de la maison, que
quelques louis avaient rendus d’une rare souplesse, introduisit dans la
chambre de la jeune fille la magique corbeille.
Max guettait du jardin l’effet que produirait tout cet attirail de
tentation.
--Elle se mettra certainement à la fenêtre, pensait-il, alors je
paraîtrai.
Mais en vain il fuma un nombre infini de cigares sous les grands
tilleuls, Louise ne parut pas.
Seulement son domestique vint le prévenir qu’on venait de lui apporter
un volumineux paquet, c’était la corbeille.
Le vicomte fut stupéfié.
--Une femme jeune, admirablement belle, pauvre et vertueuse! C’est un
miracle, Clodomir avait raison, mais que faire? car décidément je suis
amoureux, comme un fou, de cette jeune fille.
Que faire?... et le vicomte se creusait la tête pour inventer quelque
chose de neuf; en pareille matières ses ressources étaient à bout, ses
moyens de séduction épuisés.
En peu de jours sa passion (c’était devenu une passion) prit d’énormes
proportions.
Tout lui était devenu indifférent, il avait délaissé son club chéri, ne
passait plus ses soirées à jouer quelque whist nerveux ou quelque
bouillotte corsée.
Lui, l’homme à la mode, le viveur, le superbe insolent, il en était,
tout comme au sortir de sa philosophie, à se proposer les problèmes les
plus saugrenus.
Il eût presque effeuillé des marguerites.
Peut-être eût-il rougi, si, mis en présence de Louise, il lui eût fallu
lui parler.
Par une sorte d’intuition, il avait deviné le caractère de Louise; il
comprenait que la moindre démarche audacieuse le perdrait à tout jamais.
Désormais il passait sa vie au jardin ou dans les alentours de la
demeure de Louise, espérant voir de loin sa taille svelte et gracieuse,
puisqu’il ne pouvait plus la voir à la fenêtre.
Un soir pourtant, il la vit mettre à la hâte son chapeau et son châle;
il sortit en courant.
Il arriva trop tard, elle était partie.
--Au moins, je la verrai rentrer, dit-il.
Et pendant toute la soirée il resta en vedette; la pluie tomba en
abondance, il ne quitta point son poste. Elle rentra enfin, mais si
vite, qu’il la devina plutôt qu’il ne la vit; il était trempé jusqu’aux
os; il retourna chez lui tout joyeux.