Ils ne craignent qu’une chose: le ridicule.
STENDHAL.
On venait de servir le café. Max, tout en offrant d’excellents cigares à
son ami, lui disait:
--Maintenant je vais tenir ma promesse, puisque tu insistes tant, et te
faire, en prose, par exemple, le récit de mon églogue.
* * * * *
--C’est très-poétique, en effet, raconté par toi surtout; mais y
aurait-il indiscrétion à te demander tes intentions au sujet de cette
jeune fille?
--Pardieu non, c’est bien simple...
--Que vas-tu faire?
--Tout bonnement lui donner un appartement assez gentil pour lui servir
de cadre, puis une voiture; et dans trois mois, si elle est aussi
spirituelle que jolie, elle me quittera un beau matin, moi, pauvre
vicomte en tutelle, pour quelque autre plus fortuné que ton serviteur,
un prince russe, par exemple... Mais au moins, je l’aurai lancée, je lui
aurai rendu service...
--Il est joli le service!... Mais c’est tout simplement une infamie que
tu médites, Max!
Le vicomte se prit à rire, mais à rire!...
--Oui, une infamie. Qui te dit, d’abord, que cette jeune fille ne
rejettera pas tes offres avec indignation?
--Elle ne les refusera pas.
--Qui te dit qu’elle n’est pas laborieuse et sage, tenant autant à son
honneur que la plus altière duchesse de ton noble faubourg?
--Quoi! vraiment, mon pauvre Clodomir? reprit le vicomte d’un air de
compassion; toi le sceptique de tout à l’heure, tu as encore la
faiblesse de croire à ces choses-là!
--Oui, j’y crois, et fermement encore; puis d’ailleurs, que
t’importe?... vertueuse ou non, de quel droit viendrais-tu troubler son
existence... Si elle est sage, pourquoi jouer le rôle du tentateur?
pourquoi la faire déchoir, pourquoi désirer une malheureuse de plus?...
Si elle ne l’est pas, tu n’auras même pas le plaisir de la nouveauté.
Max souriait d’un air fin.
--Je comprends, dit-il.
--Que comprends-tu?
--Dis-moi combien de temps tu es resté le voisin de cette voisine?
--Un an et demi environ.
--Et alors tu redoutes que je n’aille sur tes brisées...
--Moi, je te jure...
--Ne jure pas.
--Je te donne ma parole d’honneur que je ne lui ai pas parlé dix fois,
et qu’une seule fois, par hasard et en son absence, je suis entré chez
elle.
--Mais alors ce fougueux intérêt?...
--J’ai pour elle l’intérêt que mérite une pauvre fille sage, laborieuse,
sans amis, sans soutiens.
--Mais, Clodomir, pourquoi ne pas dire tout simplement?...
--Eh! mon Dieu, mon cher, je n’ai rien à dire.
--Prends garde, tu me laisses le champ libre; allons, avoue-le-moi, tu
l’aimes?...
--Mais pas du tout!... Voilà comme sont bien des hommes, toujours un
intérêt caché fait agir, n’est-ce pas?... Eh bien, non, je t’ai dit à
propos de Louise...
--Ah! elle se nomme Louise.
--Ou Jeanne ou Julie, je ne sais trop, dit Clodomir d’un air
très-impatienté qui amusait beaucoup Max... Je t’ai dit, à propos de
cette jeune fille, ce que je t’aurais dit de tout autre en pareil cas:
une action semblable est une infamie... Ris tant que tu voudras, c’est
une tache à ton blason.
--Allons, Clodomir, c’est ta maîtresse...
--Non, sur l’honneur!
--Alors, c’est bien, rappelle-toi que je t’ai averti.
Quelques amis du vicomte vinrent à entrer. Max, sans leur dire son
expédition du matin, leur raconta comme quoi il était amoureux, et les
fit rire prodigieusement en leur faisant part des vertueux scrupules de
Clodomir.
Les nouveaux venus regardaient avec surprise le bohême, dont la mise
négligée ressortait davantage encore, au milieu des toilettes soignées
qui l’entouraient.
Chacun voulut prendre part à la discussion morale qui s’éleva au sujet
de la jeune fille. C’était à qui placerait un mot spirituel ou profond,
suivant son caractère.
Clodomir, seul de son opinion, tenait tête à tous.
La discussion s’anima, on en vint aux personnalités.
--C’est votre maîtresse, décidément.
--Comptez-vous l’épouser, que vous revendiquez le droit de défendre sa
vertu?
--C’est votre sœur peut-être, que vous n’osez avouer? s’écria tout à
coup le chevalier de Castelmoron, une espèce de fat, dont le père, nommé
Trippard, était marchand de chevaux.
--Comme vous l’entendez, non, s’écria Clodomir, la joue empourprée et la
voix tremblante... comme vous l’entendez, non, monsieur, ce n’est pas ma
parente, mais elle est ma sœur au nom de l’humanité que vous
oubliez...
--Bravo, bravo! continuez...
--Et c’est une parenté que je ne veux pas renier, dont je ne rougis pas.
Elle est ma sœur, parce que, pauvre et isolée, le travail de ses
jours et de ses nuits lui suffit à peine; parce que sa beauté n’est
qu’un malheur de plus, puisqu’elle l’expose à toutes les séductions...
elle est ma sœur, parce que, dans notre société, elle n’a personne
pour la défendre, personne!... sa seule sauvegarde, c’est la conscience
du devoir, c’est la vertu,--et savez-vous ce que peut la voix de la
conscience, quand on a faim, qu’on n’a qu’un mot à dire, pour accepter
une honte dorée?
Personne ne riait plus, sauf le chevalier de Castelmoron, qui, profitant
d’une pause, s’écria:
--Ah ça! c’est décidément l’apôtre d’une religion nouvelle...
Clodomir irrité, sortit brusquement sans saluer.
--Ah ça! Max, comment s’appelle cet original?
--C’est un de mes amis d’enfance, il se nomme Horace Maisans.
Puis, comme Max n’avait pu aller la veille à Chantilly, on lui raconta
les détails de la journée, et les exploits de Miss Betsy, de
Tambour-Major et de Pudding, le magnifique cheval anglais, qui tous les
ans trouve assez de force pour faire six kilomètres au galop et que son
dernier possesseur a payé 45,000 francs.
V
Je rougis, et je rougis d’avoir rougi.
SILVIO PELLICO.
Lorsque Clodomir fut dans la rue, il fut très-mécontent tout d’abord de
lui-même.
--Quel plaidoyer en faveur d’une femme que je connais à peine!...
Suis-je donc un niais?... Tous ces beaux jeunes gens se sont
horriblement moqué de moi... avaient-ils raison? peut-être bien, et
cependant non, j’ai bien agi. Puis, cette jeune fille, je la connais:
pendant deux ans, ne l’ai-je pas vue sage, laborieuse... Au fait, elle
m’inspire un singulier intérêt... serais-je amoureux? Quelle folie! il
ne me faudrait plus que cela: cela ne peut, cela ne doit pas être. Je ne
puis seulement subvenir à mes besoins à moi; mes moyens ne me
permettent donc pas... Et pourtant, si je suis au désespoir d’avoir été
mis à la porte de mon ancien domicile, c’est à cause d’elle,
uniquement... Je me dois de la prévenir des intentions de mon ami Max;
la mettre en garde... Oui, pour qu’elle se moque de moi, elle aussi!...
Allons, décidément Max a raison, et ses amis aussi.
Si bien que, le soir arrivé, Clodomir se prouva à lui-même qu’il serait
bon de se promener dans la rue de Lille, et qu’il passa la soirée à
rôder dans les environs de son ancien domicile.