UN BOHÈME

Pour l’honneur de la littérature et

des arts, il me faut cinq francs.

L. LEOZOU.

--Monsieur, dit un domestique en entrant, il y a en bas, un monsieur

assez mal mis, qui, malgré l’heure, insiste pour être introduit près

monsieur le vicomte; il se nomme M. Clodomir.

--Faites monter bien vite; et Max s’avança rapidement vers la porte.

Hâtons-nous d’excuser le vicomte, l’homme impassible, aux émotions

éteintes. Clodomir, ou plutôt Horace Maisans, était son meilleur ami;

enfants, ils avaient joué ensemble; au collége, ils s’étaient assis sur

les mêmes bancs, partageant toutes leurs pensées; puis, malgré la

différence de fortune, ils s’étaient vus souvent à Paris. Clodomir, en

dépit de toute sa famille, se destinait à la littérature et, abandonné

de son père, subissait à Paris toutes les rigueurs de la plus horrible

des misères, celle de l’artiste. Tandis que le père Maisans, riche et

entêté bourgeois de Mâcon, se plaignait à tout venant des «débordements»

de son fils, qui avaient hâté la chute de ses cheveux, et devaient tôt

ou tard, disait-il, le conduire à l’hôpital.

Un jeune homme aux traits fatigués, aux formes grêles, aux mains

amaigries, mais à la physionomie noble et intelligente, parut sur le

seuil et serra cordialement les mains de Max.

--Pardieu! s’écria celui-ci, c’est fort heureux enfin, que tu daignés me

venir voir! mais cela va changer: d’abord, où demeures-tu?

--Ma foi! nulle part pour le moment; c’est même, je dois l’avouer, ce

qui m’amène; je viens t’emprunter quarante francs.

--Tu ne demeures nulle part, tu viens m’emprunter quarante francs...

que diable vas-tu faire avec cela? partage ce qui me reste, au moins.

--Merci, cher ami, j’ai dit quarante francs, c’est juste ce qu’il me

faut, et Dieu seul sait quand je pourrai te les rendre!

--Me les rendre!... mais crois-tu donc...

--Pardon, pardon! Tiens-tu à mon amitié?

--Quelle question!

--Alors, prête-moi ce que je te demande, rien de plus, et laisse-moi te

dire que je te le rendrai.

--Mon cher, en vérité, je ne vois pas le rapport...

--Mais, ne fût-ce que pour épargner mon amour-propre;... puis, pour

conserver un ami, on doit lui avoir le moins d’obligations possible.

--Quelle déplorable théorie, comme si les devoirs de l’amitié...

--Oh! le joli mot.

--Ah ça, tu ne crois donc à rien?

--A peu de choses du moins; mais sérieusement, puisque tu parles de

théorie, veux-tu la mienne?

--Expose...

--Eh bien, admets que l’amitié soit un lien très-fort, j’y consens;

mais, pour briser ce lien, il suffit de bien peu de chose, d’un rien;

je vais plus loin: sans égalité, pas d’amitié possible. Dans le sens

vrai du mot, moi ton obligé, je ne suis plus ton égal; je n’ai plus mon

franc-dire; mon opinion, ma pensée, tombent sous ta dépendance...

--Quel ridicule orgueil!

--C’est comme cela pourtant... Puis un jour, que sais-tu? je puis aller

trop loin, à ton avis; un ami, c’est un tyran parfois... il est des

circonstances où votre meilleur ami devient inexorable comme un remords,

et il le doit, c’est dans son rôle. Si j’en venais là, un jour, moi, ton

obligé; moi, pauvre hère, vis-à-vis de toi, grand seigneur, que

dirais-tu? T’en doutes-tu, seulement? Tu dirais: ce rimailleur insipide,

que jadis je tirai de la crotte...

--Mais, Clodomir, tu es insultant, ce matin.

--Non, mon cher, ami; seulement ton point de vue n’est pas le mien, tu

es plus jeune, encore; attends quelques années... Mais, veux-tu? parlons

d’autre chose.

--Volontiers; mais avant, voici ma bourse,--Max ouvrit son

secrétaire,--puise. Maintenant, dis-moi comment il se fait que tu ne

loges nulle part?

--Ah! tu rouvres ma plaie; si je ne loge nulle part, c’est que nous

sommes au 15 juillet.

--Eh bien?

--Le 8 juillet, c’est le jour du terme...

--Alors?...

--Ce jour-là, les propriétaires ont la plate coutume d’exiger le

payement du terme.

--De sorte?...

--De sorte que, comme je devais déjà la moitié d’un terme, un huissier,

moyennant cinq francs, est venu me prier poliment de chercher asile

ailleurs.

--Comment! mais tes meubles, tes effets?

Clodomir se mit à rire de bon cœur.

--Mes meubles! je les laisse volontiers en gage: un lit de sangle et une

paillasse, c’était mon mobilier... Quant à mes effets, examine ces

vêtements dont la coupe élégante fait ressortir encore l’étoffe.

--Oui, la coupe me semble originale.

--Eh bien, tu as vu mes effets. Mais sois sans peur, j’ai sauvé les

papiers, un drame romantique dont chaque scène exige un nouveau décor;

le premier acte commence sur le Mont-Blanc et le neuvième et dernier

finit dans une mine de Sibérie!... Le tout en vers, orné de calembours

et autres jeux d’esprit, avec danses au troisième acte et une charade

offerte au public au quatrième. Est-ce neuf, cela?... Le spectateur qui

aura deviné, recevra quelque chose en prime, un rien, un volume de mes

vers, en ajoutant seulement quatre francs de retour. Que dis-tu de mon

idée?

Clodomir, tout en débitant cette tirade avec une volubilité de

saltimbanque, avait gardé un si profond sérieux, que Max était au comble

de la stupéfaction. Il en était à se demander si ce pauvre Clodomir

n’avait pas quelque peu l’esprit dérangé; le bohême, heureusement,

éclata de rire.

--C’est fort joli, dit Max, mais enfin où logeais-tu quand tu avais un

logement?

--Quand j’avais un logement, ô mon ami le cher vicomte, je n’avais pas

d’habits.

--Pas d’habits!... scanda Max qui tombait de surprise en surprise.

--Pas assez, du moins, pour te venir voir. Je ne t’ai pas prié de passer

chez moi, parce que je n’avais pas de chaise où te faire asseoir; voilà

le vrai. Si tu tiens maintenant à savoir où je demeurais, c’est ici tout

contre: je pouvais même apercevoir tes jardins de la fenêtre d’un

voisin.

--Comment, cette petite fenêtre ici au bout?

--Précisément.

--Mais c’est une jeune fille qui y demeure, une ravissante créature,

même.

--Ah! dit le bohême quittant son air railleur, tu la connais?

--Oui et non. C’est une pastorale dont je puis te régaler après

déjeuner, car tu déjeunes avec moi, n’est-ce pas?

--Je n’y vois pas d’inconvénient.

Le vicomte sonna pour déjeuner, quoiqu’il ne fût que dix heures et

demie, puis Clodomir se mit à raconter ses aventures depuis un an qu’il

n’avait vu Maxime de Tressang.

Le petit vieux des Batignolles · 第 60 / 120 题